Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

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Librairie indépendante ne signifie pas irréprochable, et Amazon le sait

Nicolas Gary - 19.05.2017

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EDITO – Le monde a cela de joyeux qu’il oscille toujours entre le blanc et le noir, une ying yang constant. Entre Amazon et le monde de la librairie, un certain manichéisme règne : une sorte de Mordor qui dévore la Comté. Gentils et méchants sont clairement identifiés. Ah, règne délicieux et intellectuellement confortable du tout noir ou tout blanc... 


Librairie L'Arbre à Lettres
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

En janvier dernier, deux grandes sorties faisaient piaffer d’impatience les librairies : la sortie du Pennac et celle du Ferrante. Prévus pour le 3 janvier, les livres furent pourtant vendus quelques jours avant par des libraires indépendants – cette indépendance, gage et critère de qualité tant brandis. « En décembre, on avait besoin de beurre dans les épinards », reconnaissait un libraire qui avait cédé aux sirènes pour le Ferrante. Il n’était pourtant pas le seul. 

 

Pour des raisons logistiques, les distributeurs acheminent les ouvrages 3 à 4 jours avant la mise en vente. Mais il arrive que des librairies ne se préoccupent pas véritablement des dates officielles de mise en vente. Cela occasionne quelques toussotements polis, et certains jours, des coups de gueule virulents. 

 

Et puis, il y a eu la semaine passée la mise en vente du livre de Fred Vargas, et rebelote – encore que dans ce cas de figure, l’éditeur Flammarion avait communiqué des informations contradictoires, provoquant cette mise en vente précoce. Soit. Mais quid du recueil de nouvelles d’Anna Gavalda dans ce cas ? Même problème : quelques jours avant l’office, on a pu le trouver sur des tables...

 

La position du Syndicat de la librairie française a toujours été de dire que ceux qui ne respectaient pas la date fixée ne devaient pas se plaindre. Dans les faits, chacun est libre de faire ce qu’il veut, mais cette entorse aux accords commerciaux nuit à l’ensemble de la profession. Pire : elle fera un beau matin les choux gras du satanique Amazon.

 

Le jour où le Grand Satan voudra mettre la pagaille...
 

Bien sûr, l’espace manque dans les librairies, et recevoir une centaine d’exemplaires d’un livre attendu... la tentation est grande que de commercialiser pour faire un peu de place. Et puis, cela ne représente pas un chiffre d’affaires faramineux. Mais comme on l’entend, c’est aussi une balle tirée dans le pied de toute la profession : par effet dominos, si un plus gros met le livre en vente en avance, un plus petit devra s’aligner, contraint.

 

Amazon respecte pourtant scrupuleusement cette date butoir – en apparence du moins. Le livre est expédié de telle sorte qu’il arrive le jour même de la mise en vente officielle. Le client est heureux, pleinement satisfait. Mais la mule Amazon est déjà tant chargée que si on la prenait la main dans le pot à cookies, tous les autres vendeurs de livres crieraient au scandale.

 

Même le SLF, prompt à dégainer quand le cybermarchand traverse en dehors des passages piétons, n’a qu’une molle invective à ce sujet, à peine une remontrance... Imagine-t-on une seconde qu’Amazon se lance dans la collecte d’informations, monte un dossier et se rende devant l’autorité de la concurrence pour dénoncer, comble du comble, ces indépendants qui ne respectent pas les usages ?

 

Le débat est philosophique, éthique même – spatial, si l’on envisage les problématiques de stockage. Et pas vraiment économique : les quelques euros grapillés pour une vente anticipée ne changent pas la face du bilan comptable. Impossible d’ailleurs de faire son beurre là dessus : à trop attirer l’attention, on se ferait taper sur les doigts...
 

Étude : "Rien ne prouve que les ventes Internet fragilisent la librairie"

 

Légiférer, certainement pas, les dernières lois poussées par le syndicat ont suffisamment démontré combien les bonnes intentions pavent le sentier vers l’enfer. Un peu de rigeur ? Assurément, cela ne modifiera pas le rapport de force avec Amazon. Ces ventes anticipées continueront d’agiter le Landerneau. Et le Mordor poursuivra tranquillement son oeuvre...