On a chopé la puberté : l'ignorance, premier combustible du bûcher

Nicolas Gary - 09.03.2018

Edito - tribunal réseaux sociaux - éditeurs auteurs censure - autocensure auteurs livre


EDITO — Puissiez-vous vivre des temps intéressants, recommande le sage. Qui en réalité vous prend pour une buse. Ces temps intéressants, nous y pataugeons en plein. Et ils ont quelque chose de détestable. Et si l’on accuse trop promptement le tribunal des réseaux sociaux, on en oublie la démagogie haïssable des pétitions en ligne.


Think Less Stupid More
Tony Webster, CC BY 2.0

 

Nous régressons, assurément. Quand les éditions Gallimard reculent devant la vindicte publique et diffèrent la parution des pamphlets de Céline, voilà qui dénote déjà. Antoine Gallimard lui-même déplore que l’on pousse ainsi « les éditeurs à s’autocensurer ».

 

Notre occident a beau jeu de clamer à tout crin la tolérance : les conseilleurs ne sont définitivement pas les payeurs. Les exemples se mulplient, étranges pains sans Christ pour les dupliquer : plus que le retour à un ordre moral nous assistons à la clameur des Indignés. Simplement ces derniers n’ont rien de ceux qui grossirent les rangs de la révolte sociale quand Stéphane Hessel mettait le point final à son manifeste.

 

Un livre d’humour noir retiré des ventes, victime de la bien-pensance, un autre parlant de puberté à un public féminin — trop jeune ? Il est proposé à partir de 9 ans… Les livres, ces derniers bastions de notre intimité à l’époque des Big Data collectées et injectées dans les circuits de machines chargées de nous ficher, sont menacés. 

 

L’Angleterre, voilà plusieurs années déjà, avait subi ces agressions : les éditeurs eux-mêmes redoutaient que, devant les changements législatifs autour de la protection de la vie privée, les auteurs ne s’autocensurent. Nous avons franchi une ligne rouge : en France, une auteure vient d’abandonner une série de BD jeunesse. Et ce, de par la pression et la violence qu’internet a favorisées.

 

 

Gaël Aymon le pointait dans nos colonnes voilà quatre ans : « On commence très souvent par pointer du doigt les livres jeunesse pour mieux s’attaquer ensuite à tous les autres. » Parce que la littérature jeunesse a vu, au fil du temps, les attaques se multiplier, accusée de tous les maux. Et plus encore quand ce sont des politiques qui jouent ce vilain jeu — l’affaire Copé avec le livre Tous à poil restera dans les esprits.

 

Et l’éditeur jeunesse, Thierry Magnier, devenait Cassandre : « Les auteurs finiront par ne pas aller au bout de leurs projets. Et je refuse que l’on en arrive là : en France, il ne peut pas être question d’accepter la moindre censure. Ou alors, on ferme le Louvre, on refuse aux enfants la lecture du Larousse médical, on leur interdit l’accès aux librairies. »
 

L’ignorance, premier combustible du bûcher


Avec On a chopé la puberté, deux choses sont à retenir : celle connue de la vendetta que facilitent les réseaux sociaux, et l’instinct grégaire qui gagne les internautes en quelques minutes. Mais ce fait est connu. L’autre, plus sournois, relève des pétitions en ligne, qui catalysent l’engouement, provoquant une boule de neige mortifère. 
 

Pour l’ouvrage, imprimé à 5000 exemplaires, ce sont plus de 148.000 personnes qui ont signé. Combien ont pu lire ce livre avant d’apposer leur signature dans ce qui était devenu une chasse à l’homme ? Combien de commentaires, sur les réseaux, ces agoras modernes, de personnes qui ignoraient presque tout du livre ? De fait, quelques extraits ont suffi à cristalliser la colère, et condamnant quelques parties, c’est le tout qui méritait alors le bûcher.

Et chacun de s’indigner à bon compte.


Tout cela est inquiétant : autant de gens ne peuvent pas avoir tort, peut-on lire. Ici, le cap est franchi : on s’exonère du paradigme premier de toute société, savoir de quoi on parle, avant de s’exprimer. Le pire des scénarios de Margaret Atwood se concrétise : Trump a gagné.
 

Depuis quand pour devenir populaire faut faire des trucs de geeks ?
Ils posteraient des Sextape de leurs parents pour plus de « clics »,

Orelsan — Plus rien ne m’étonne


On clique, on partage et on like, dans la plus totale ignorance. Et l’on s’y complaît, parce que son profil Facebook brillera de cette indignation aveuglée. Facebook, Twitter ou les pétitions restent des outils dont l’incidence dépend de notre intelligence. En parvenant à se substituer à la loi, seule dans un État de droit à juger un livre, ce cocktail ne conduit qu’à une violente gueule de bois. Et la quantité d’aspirine pour la faire passer dépasse l’imagination.

Le scandale est là : qu’en 2018, nous en arrivions à voir des livres disparaître, par la seule force d’une marée inhumaine, devenue folle.




Commentaires

Aujourd'hui, il est facile de jouer les donneurs de leçons, de morales quand on est caché derrière un écran d'ordinateur. Il d'autant plus grave que les politiciens prennent parti et fassent pression. J'approuve cet article car il nous fait sentir que nous revenons aux heures les plus sombres.
Pour rester dans la logique de NG, j'avoue n'avoir pas lu "On a chopé la puberté" mais je reste ferme sur un principe intangible: la liberté d'expression, adaptée, certes, à l'âge adéquat, ne doit pas être menacée. Or elle avance avec une Kalachnikov dans le dos depuis un moment...
Le buzz des réseaux sociaux est un phénomène qui a lieu dans tous les domaines, et chacun sait qu'il est impossible de l'arrêter. C'est aux éditeurs d'expliquer et d'aider leurs auteurs à tenir le coup.

Tout internaute a le droit de critiquer un livre, que ce soit en bien ou en mal.
Oui je souscris totalement à votre commentaire . Je trouve cette histoire absolument incroyable, d'autant que les signataires de cette pétition l'ont fait par suivisme absolu, sans aller même regarder le livre . Où es-tu "esprit Charlie" ???

Dans les années 1987, MC MONCHAUX avait mis à son index les livres pour ado qui abordaient des sujets tels divorce, homosexualité, considérant que cela mettait de mauvais modèles dans les esprits des enfants ; on y revient ? C'est consternant, car les signataires ne se rendent pas compte que leur signature sera manipulée, utilisée, et de toutes façons seule la liberté d'expression et de création est attaquée en cette occurrence.

Et c'est dramatique de voir que des personnes se disant "féministes" donc luttant contre l'oppression, se retrouvent à être du côté des plus conservateurs dans une lecture au premier degré, sans aucun recul, sans comprendre qu'un livre c'est un objet mais aussi un sujet de discussion, de réflexion et que à partir de ces lignes et dessins on pouvait engager un dialogue sur les stéréotypes. Qu'attendent donc tous ces pétitionnaires pour pétitionner contre les magazines dits "féminins" qui sont 20000 fois plus insidieux, tous les jours, pleine page, et beaucoup plus diffusés, dans leur promotion du corps de la femme comme objet ?

Il faudrait peut-être aussi attaquer d'urgence les blogs et les youtubeuses ?



Ma seconde inquiétude est encore plus grave: l'éditeur, qui normalement avant assumé la responsabilité de l'édition, se plie à cette "bronca" dans la minute, stoppe toute réimpression et "lâche" ses auteurs. Terrible signal pour les autres auteurs, comment vont ils / elles exercer leur liberté en se disant, si je suis trop original/e je risque la pétition, et mon éditeur me lâche ! Et elles ont dit immédiatement "OK on abandonne notre série et nos personnages". Dommage! certains et certaines appréciaient beaucoup leur humour, il nous manquera.

Enfin quel silence du côté de la rue de Valois !!!!
Le pire, c'est que toute cette affaire part d'une radicalité bien-pensante qui ne mesure ni ce qu'elle professe ni ce qu'elle réclame. Nous ne sommes plus en face d'intégristes rancis ou extrêmes, faciles à marginaliser. Le ver est dans le fruit. Nous devons compter comme nôtres ces jeunes gens saisis par l'ivresse du combat, par l'aveuglante justesse de leur cause, la glaçante légitimité de leurs indignations. Entre leurs mains repose l'arme atomique de la virtualité, l'arsenal incontrôlé des réseaux sociaux. L'inexpérience, combinée à l'amnésie historique, parfois à l'ignorance, transforme leur passion égalitariste en fureur de la vertu. La somme des indignés devient – le plus souvent à leur insu – une meute lyncheuse. De leur soif de justice émergent les contours d'un futur totalitaire, scrutant la création à la loupe pour débusquer les auteurs "malsains". La plupart ne perçoivent pas ces conséquences. Combien d'intervenant.e.s ont écrit depuis la décision pleutre de Milan qu'ils ou elles "regrettaient d'avoir signé cette pétition", "ne savaient pas que ça aboutirait à la suppression du livre" (demande pourtant clairement formulée dans le manifeste). C'est un énorme chantier de pédagogie qui s'ouvre. Leur réapprendre la valeur absolue de la liberté. Le faire dans leur langage, sur leurs réseaux. Un défi pour les écrivains, jeunesse ou non. Et les éditeurs, qui doivent impérativement continuer de les soutenir .
Sur le fond comme la forme, je suis admiratif.



C'est brillamment pensé et brillamment écrit.

Merci.
Je trouve cette histoire effarante. J'ai lu des justifications improbables. Personne n'a lu le livre, même pas celle qui a lancé la pétition... On a tous défendu la liberté d'expression quand il était bon ton de le faire, mais la meute et la rumeur aveuglent même des esprits éclairés.

Mais dans ce marasme puant, que dire des grands médias internet, qui ont relayé l'affaire en donnant les liens pour la pétition, prenant parti sans vraiment le dire des détracteurs. Seul "mademoizelle" a relayé en apportant sa vision. N'est ce pas le rôle aussi des journalistes d'éviter de propager des f@tw@?....
Je rajoute à mon commentaire premier: le clou, c’est que je n’ai fais aucune remarque concernant le sujet de fond, mais uniquement sur le phénomène comportemental de la grande masse, suivre à l’aveuglette pour avoir un sentiment d’appartenance. Et après avoir été rabroué par les féministes sexistes qui se concentraient sur le dit sujet de fond, j’ai dû leur expliquer la nature de mon propos. Le silence éloquent qui s’en est suivi a été très parlant. Mort de rire...
mad Merci marionet pour le "Je ne l'ai pas lu mais". Sinon cet article est d'une mauvaise foi affligeante, surfant sur le populisme "internet c'est le mal", La liberté de penser et d'écrire est inséparable de celle de critiquer et protester. Ce livre est un torchon exposant à de très jeunes filles que leurs seins sont là pour exciter les garçons.
A la lecture de votre commentaire, il me vient ceci à l'esprit :

"à mauvaise foi, mauvaise foi et demi".



Tout a commencé par un post populiste sur internet, relayée de façon populiste par des internautes peu enclins à la réflexion (sans quoi ils auraient vu que le post en question orientait volontairement leur lecture pour les instrumentaliser), avec à la clé un brillant (j'ironise) "Les éditions Milan c'est le mal".



Quant à votre dernière phrase, elle démontre objectivement que vous n'avez rien compris à ce que vous critiquez, et que l'entreprise manipulatoire du post initial est une réussite.



Mais hé ! Quand on ne peut pas critiquer un texte pour ce qu'il dit, autant interpréter ce qu'il dit à notre avantage et tenter de berner les gens ainsi. Sur un malentendu, ça peut passer. Surtout sur internet.
L'illustratrice se comporte comme une marchande de soupe caractérielle et l'éditeur a la hauteur de vue d'un chef de rayon charcuterie d'une supérette de village.

N'oubliez pas le côté "commercialisation des produits de l'édition" de cette histoire de médiocre de part en vacances part.
Je ne sais pas qui est le plus caractériel, entre l'illustratrice ou les 150000 personnes qui ont signé la pétition.



Donc quand quelque chose ne nous plaît pas, on se roule par terre à 150000 et ont crie très très fort ?



Je croyais que ça, c'était la technique pour obtenir un nouveau jouet quand on a cinq-six ans... mais non, c'est devenu le must de l'intellectualisme moderne. C'est dire où on en est arrivé.
Merci pour cet article essentiel, vraiment, et tant pis si les "contre" passent à côté (une fois de plus, une fois de moins...).



Pour paraphraser plus illustre que nous tous réunis :

"this is how the worlds ends, not with a bang nor with a whimper, but with a tweet".



Et je ne sais pas pourquoi (ou plutôt si, je sais très bien, c'est une figure de style), j'ai envie de relire d'anciens classiques qui n'auraient jamais dû cesser de l'être :



- Fahrenheit 451 de Bradbury

- 1984 d'Orwell

- The Crucible de Miller

- Matin Brun de Pavloff.



On serait avisé d'en faire autant.



Et de réfléchir, pour changer.

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