Edito : Siné, même pas vraiment mort

Nicolas Gary - 06.05.2016

Edito - Siné dessinateur caricatures - Siné Hebdo satire - dessins provocation


« Mourir ? Plutôt crever », titrait un documentaire de 2010 consacré au dessinateur Siné, sorti dans les salles en octobre. Le décès de Siné survenu ce 5 mai 2016, c’est la fin d’une époque, qui avait débuté avec Hara Kiri. L’époque des Cabu, des Wolinksi, des Reiser, une troupe de caricaturistes qui dans les années 70, faisaient rire, grincer des dents. Traiter le mal, tous les maux, à la racine : l’humour à tout crin, débridé. Et une vision du monde déclinée, entre autres, dans cette fresque, Ma vie, mon œuvre, mon cul...

 

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David Gallard, CC BY 2.0

 

 

On ne rend pas hommage à Siné, c’est sale. D’ailleurs, aucune personnalité politique n’a encore dégainé un communiqué – Culture, Élysée, Matignon : Siné, même mort, bouge encore, un peu trop bruyant et dérangeant, peut-être... 

 

Probablement parce que, même exclu de Charlie Hebdo par Philippe Vals, pour une sombre histoire, Siné ne s’était pas laissé faire : il embrayait illico avec Siné Hebdo, lancé à la fin du mois d’août, un mois et demi après son licenciement sans ménagement. À 80 ans, Siné était encore un rebelle qui faisait dans la provoc, mais d’autres ont crié à l’antisémitisme. 

 

Reste que, deux mois après l’ouverture, la rédaction était cambriolée. Ce qui n’avait arrêté personne : les problèmes de trésorerie, les fins de mois difficiles pour la publication, rien n’arrêterait Siné. D’ailleurs, le premier exemplaire du magazine était sous-titré « Encore moi ! ». Avec un pareil programme, on pouvait légitimement s’attendre à ce que le dessinateur ne lâche rien. Et il n’a rien lâché : Siné Hebdo est devenu Siné Mensuel, pour que l’aventure se poursuive.

 

Monsieur Siné, étiez-vous bien sérieux ?

 

« Si c’est la fin de Siné Hebdo, ce n’est pas la fin des haricots ! (…) À côté des étrangers sans papiers, renvoyés comme des malpropres dans leur pays d’origine (…), des pauvres hères obligés de roupiller dans des boîtes en carton près des poubelles, des chômeurs longue durée réduits à la mendicité (…), des milliers de paumés en cabane attendant des années pour être jugés… on est des petits vernis, des veinards, presque des privilégiés, nous ne l’oublions jamais (…) », écrivait-il en mars 2010.

 

Quatre années plus tard, Siné Mensuel était encore dans la panade des difficultés financières : « On ne peut pas s’endetter, aucune banque n’a envie de nous prêter du fric ! Et, comme vous le savez, nous n’avons pas de grosse machine capitalistique pour nous aider à franchir les vents mauvais. Pour toutes ces raisons, nous nous tournons à nouveau vers vous… » Le tout accompagné d’un dessin à hurler de rire. 

 

 

 

Mais voilà : on ne rend pas hommage à Siné. D’abord parce qu’un peu de modestie de fait pas de mal, et qu’une pareille figure se regarde avec étrangeté, admiration (si, un peu...) et un peu d’inquiétude. L’homme qui tapait sur tout, pour le plaisir de ne pas être d’accord, avait une ligne de conduite. Et cela, il ne l’avait jamais aussi bien dit qu’avec l’affaire des caricatures de Mahomet : « Il fallait publier les caricatures de Mahomet, mais en précisant qu’elles étaient nulles. Elles étaient moches. Mahomet avec sa bombe sur le turban, c’était con et mal dessiné. En plus, on a appris que le caricaturiste danois, Kurt Westergaard, était complètement réac. » (Paris Match, janvier 2015)

 

 

Plutôt que de tenter l'exercice, on renverra le lecteur vers la section Siné sème sa zone, du Siné Mensuel. Parce que l’on y découvrira des perles : « L’eau n’a jamais été conçue pour être bue, bordel de merde ! Elle est faite pour faire la lessive, pour se laver le cul, les dents, les aisselles, les pieds, pour remplir les chasses d’eau des gogues… pas pour se la jeter derrière la cravate ! »