Vers une interdiction de la cigarette et du tabac dans les livres

Nicolas Gary - 24.11.2017

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Edito — « Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans la littérature française ! » Le cri d’alarme retentit dans toutes les maisons : désodorisant dans une main, cendrier dans l’autre, on fait la chasse au tabac dans les textes, entre les bulles. Bientôt, plus aucune œuvre de l’esprit n’évoquera même l’idée des volutes bleutées : enfin, un monde sain pour des esprits sains…



© Futuropolis, L'automne à Pékin

 

Dans le cinéma, les chiffres qu’avance Agnès Buzyn, ministre de la Santé, montreraient que 70 % des films « font apparaître la consommation de tabac » (données de la Ligue contre le cancer). Interpellée par la sénatrice Nadine Grelet-Certenais (Sarthe, PS), la ministre avait vivement réagi — sans filtre, comme on dit chez les Gauloises.

 

« Je pense par exemple au cinéma qui valorise la pratique. […] Ça participe peu ou prou à banaliser l’usage, si ce n’est à le promouvoir, auprès des enfants et des adolescents, qui sont les premiers consommateurs de séries et de films, sur internet notamment », répondait la ministre au Sénat. (voir le rapport de l’Organisation mondiale de la Santé)

 


 

Mais pourquoi pas la littérature ? Après tout, le livre est la première industrie culturelle de France ! Et puis, on a déjà pris le pli : il y eut en 2005, à la BNF, cette exposition autour de Sartre, privé de sa légendaire cigarette sur l’affiche de l’exposition. Alors, pourquoi ne pas pousser le bouchon et par souci de santé publique, doucement glisser aux auteures, illustrateurs, romanciers, dessinatrices et consorts, qu’il faut se mouiller et en finir avec les sèches !

 

D’ailleurs, ça s’est déjà fait : lors de la publication des mémoires de Jacques Chirac, chez Nil, en 2009, le président s’était fait sucrer sa clope, frappé par la loi Evin. On se souvient en effet du passé de fumeur du président de la République. Avant d’arrêter officiellement en 88, alors que la campagne contre le cancer lancée de 2003 à 2006 avait fait les gorges chaudes de l’Élysée.

 

Comment oublier — on s’éloigne un peu des maisons d’édition — le timbre Malraux sans clope, lui aussi passé sous les fourches caudines de la photoshopisation de notre société ? À cette époque, le député Didier Mathus avait même tenté de faire réviser la loi Evin, pour que soit exclu de son champ d’application le patrimoine culturel.

Le Haut Conseil à la Santé publique avait estimé que donner « un signal d’assouplissement [était] contraire aux objectifs de la lutte contre le tabagisme ». Aussi, merci, mais non. En effet, la proposition « pourrait constituer un cheval de Troie permettant de développer le marketing ».

 

L’application de la loi Evin au cinéma n’en reste pas moins une vieille rengaine, et dans le monde des lettres, pas moins. « De fait, l’on impute souvent à la loi Évin plus qu’elle ne dit ni ne prescrit puisque ce texte ne s’oppose qu’aux seules représentations prosélytes du tabac dans l’espace public », rappelait Pascal Mbongo, professeur des Facultés de droit. 

 

La clope au bec, le livre qui fera un tabac — ou se fera passer à tabac ?

 

Fort heureusement pour le cinéma ou la littérature et tous les autres, dans une périlleuse virevolte acrobatico-politicienne, la ministre de la Santé a trouvé une solution de repli : « Je n’ai jamais envisagé ni évoqué l’interdiction de la cigarette au cinéma ni dans aucune autre œuvre artistique. La liberté de création doit être garantie. […] Peut-être pouvons-nous nous demander : la liberté de création ne réside-t-elle pas également dans l’indépendance des réalisateurs vis-à-vis des incitations à montrer la cigarette à l’écran ? »  

 

Pétard ! Voilà donc comment, pour faire un tabac d’une polémique, on joint les deux bouts ?


Gaëtan et Paul Brizzi, d’après Boris Vian – L’automne à Pékin – Editions Futuropolis – 9782754823081 – 21 €