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D'Émilie au Prince de Motordu : aux origines de la littérature jeunesse

Nicolas Gary - 13.10.2018

Evènement - Prince Motordu PEF - Domitille Pressensé Emilie - littérature jeunesse auteurs


Rencontrer deux auteurs comme PEF et Domitille de Pressensé, c’est aller à la rencontre des premiers textes de littérature jeunesse. Entre le Prince de Motordu et Émilie, tout un pan de l’enfance s’est écrit pour des milliers de jeunes, parfois très jeunes, lecteurs. Lire en Poche, le salon du livre de Gradignan, proposait cette rencontre hors normes.


Domitille de Pressensé et PEF
PEF et Domitille de Pressensé - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Inutile de parler de l’émotion que suscite une telle table ronde : d’un côté, un physique de Père Noël en vacances, PEF, rieur, enjoué, mais aussi capable de s’emporter « contre les injustices, parce que je suis un citoyen, un être vivant ». Plus discrète et réservée, Domitille de Pressensé, dont le dessin épuré et minimaliste d’Émilie figure déjà la réserve de sa créatrice.
 

La littérature jeunesse et les années 70

 

Pour elle, l’aventure débuta en 1973, avant que le personnage ne finisse par séduire les éditions Rouge et Or, avec une publication du premier album en 1975. Et, 64 albums plus tard, une réédition en 2008, ce sont des générations de tout petits qui ont appris à lire avec elle. 

 

Pour PEF, c’est à la fin des années 70 que Motordu prend forme. « Mais Pierre Marchand, l’éditeur de Gallimard jeunesse avait peur, les éditeurs ont toujours peur. Si ça ne marche pas, c’est leur faute, ou alors, c’est que vous êtes nul. » 

 

Son éditeur, explique-t-il, « ne répondait jamais, jusqu’à ce que je lui envoie une lettre totalement farfelue pour prendre rendez-vous. Entre temps, chaque fois que venais chez Gallimard, je remettais mon manuscrit sur le haut de la pile ». Marchand finit par l’appeler : « Votre lettre m’a fait rire. Vous avez 15 jours pour le livre. » Il ne restait donc plus qu’à lui donner vie.

 

Émilie, elle, s'est inspirée de Snoopy — le lien n’est pas immédiat. « Un autre éditeur m’avait demandé d’ajouter plus de texte, mais je ne préférais pas. Au départ, je cherchais quelque chose d’humoristique dans la veine de Peanuts. En trouvant le graphisme d’Émilie, j’ai compris que ce ne serait pas pour les adultes, mais pour les petits », reprend Domitille de Pressensé. 


 

 

« Les adultes ? », s’étrangle PEF ? « Mais toute la profession est adulte : l’auteur, l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire… mais on fait des livres que les enfants peuvent lire aussi. »

 

Du livre  aux mots
 

L’auteure d’Émilie, interrompue, mais amusée, reprend : « A l’époque de sa création, on ne trouvait rien comme Émilie : je m’étais mise à écrire au normographe — cette règle plate avec des lettres creusées à dessiner. L’écriture était alors mélangée au dessin pour former un tout, avec une ligne de mots simplement. » Surtout pour que les élèves de maternelles ne soient pas déroutés. « Jamais je n’ai imaginé que des enfants puissent apprendre à lire avec cela… », ajoute-t-elle, tout émue.

 

« Moi, je suis anormographe », déclare tout de go PEF, avec les mimiques de Louis de Funès. « Mon plaisir, c’est l’encre sur le papier jauni, mes cahiers de brouillon sur du vieux papier. Et le stylo bic qui s’enfonce comme un bateau traçant son sillage : son voyage, c’est le pays dont je vais ramener mon histoire. »

 

Et de poursuivre : « Voilà quelques années, j’avais acheté des cahiers à Djibouti, avec des marges en rouge, des lignes en bleus. Le bon-heur ! Et puis, durant une rencontre à Charleville-Mézières, la patrie de Rimbaud, j’ai été enfermé volontaire dans la bibliothèque où sont conservés ses manuscrits. J’ai découvert qu’Arthur et moi n’avions certes pas le même talent, mais qu’il écrivait sur les mêmes papiers que moi ! »

 

Sur son bureau, il affirme avoir besoin « d’un merdier épouvantable, mais organisé ». Un avion, une petite voiture des choses pour donner de la vie, en somme. « Quand je pars, je suis un aventurier : je poursuis un but. Mais avant tout, j’aime les mots et les situations. »


PEF
PEF - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

En observant de plus près sa bibliographie, on découvre tout l’éclectisme de ses livres. « J’ai 27 Motordu(s), mais j’ai aussi écrit Une si jolie poupée. Cela parle de mines antipersonnelles en forme de poupée : la bombe se déclenche quand l’enfant la saisit. Elle va tuer, ou blesser une jeune fille, qui sera diminuée et ne deviendra pas maman. Ainsi, elle ne donnera pas naissance à un garçon qui prendrait les armes contre les fabricants de poupées. »

 

Silence dans la salle. « Ça, ce sont les maux tordus ! M-A-U-X ! » Applaudissments.

 

« Mais je peux aussi revenir à l’illustration du texte de Rabelais, Le torche-cul, les multiples manières de s’essuyer le derrière ! La vie est diverse, je ne me contente pas d’être amuseur : je suis aussi citoyen engagé. » A ce titre, en novembre, la maîtrise de Radio France donnera un concert sur un texte, Terra migra, qu’il a écrit. « J’ai horreur de la guerre. J’aime cette planche où l’enfant peut s’élancer, avec des mots inventés, cet instant où tout est possible encore. Je ne pardonnerai jamais à la patrie, à l’État, ou à la guerre que l’on ait tué mon grand-père », continue-t-il, la colère dans la voix.
 

“Emilie m'a reconstruite”


Raison pour laquelle ses textes sont aussi personnels, probablement. Mais Émilie ne l’est pas moins. Domitille raconte soudainement un moment de son enfance. « Jusqu’à mes trois ans, j’ai vécu une enfance heureuse. Mon père est tombé malade, de la tuberculose, alors que ma mère était enceinte. Je me suis retrouvée seule, l’ainée, et j’ai voulu l’aider. »


Domitille de Pressensé
Domitille de Pressensé - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Un temps. Un silence. Elle reprend. « Je me suis dit que j’allais travailler, mais rapidement j’ai pris conscience que je n’avais que trois ans : je ne savais rien faire. Puis, j’ai eu l’idée d’aller voler dans le garde-manger de mes grands-parents, mais là encore, je ne pouvais pas même ouvrir la porte, trop grosse pour moi. J’ai ressenti un grand vide, d’inutilité et d’impuissance. »

 

Et si elle ne l’avait jamais publiquement avoué aussi clairement, elle reconnait : « Je savais que j’écrivais pour me reconstruire. Émilie m’a reconstruite. Durant cette enfance, j’étais entourée, mais personne ne s’occupait de moi. Et même s’il ne l’était pas, le départ de mon père ressemblait à une mort, avec personne qui n’a pensé à me consoler. »

 

C’est ainsi que des années plus tard, le trait simple, proche d’une ligne claire, d’Émilie est apparu. « Il faut comprendre combien cette toute petite enfance est primordiale. Que les enfants comprennent bien plus qu’on ne le croit, parfois de travers. Que les enfants sont très précieux. » 

 

Émilie, accompagnée d’Arthur le hérisson, en est un témoignage. Cet animal même, reflète les souvenirs de sa propre enfance. « Mon père était souvent en colère, en voyant des hérissons écrasés : cela le révoltait littéralement. C’est pour lui qu’Émilie a eu un pareil compagnon. En souvenir de lui. »

 

PEF conclura la rencontre, avec un poème fort à propos : 
 

Les voitures écrasent les hérissons
Les camions écrasent les voitures
« Heureusement que les avions 
S’écrasent tout seuls 
», 
Disent les hérissons.


Merveilleuse littérature jeunesse...




Commentaires

Quel beau moment avec Pef, une fort jolie rencontre d'un auteur passionné et passionnant !

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