“Ne les laissez pas lire !”, ces horribles livres à cacher aux enfants

Florent D. - 02.07.2019

Evènement - livres enfants - protection jeunesse - lecture


Interdits, censurés, critiqués, par des particuliers, des institutions, des associations, des groupes politiques, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, les livres pour la jeunesse qui ont suscité des polémiques, du début du XXe siècle à nos jours, sont nombreux. Quels sont-ils, en quoi sont — ils révélateurs d’une vision de l’enfance et d’une société face à ses tabous ? Jusqu’où doit aller la protection de l’enfance ? Où s’arrête la liberté d’expression ?


Badge L'ABF contre la censure
Claude Ponti, « L’ABF contre la censure » badge réalisé pour le compte de l’Association des bibliothécaires de France, 2014 - ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

Autant de questions que soulève cette exposition en présentant quelque 120 publications ayant fait débat : elle invite à explorer l’histoire de la littérature pour enfants sous l’angle des controverses et de la censure, à l’occasion des 70 ans de la loi du 16 juillet 1949 qui encadre encore aujourd’hui le travail de toute l’édition pour la jeunesse.


En 1978, Geneviève Patte, fondatrice de La Joie par les livres, publie : Laissez-les lire!, vibrant plaidoyer pour la lecture et le développement des bibliothèques pour la jeunesse. 40 ans plus tard, à l’heure d’internet, des tablettes et des réseaux sociaux, où en est-on ? Si la lecture des enfants apparaît aujourd’hui comme une valeur refuge, les livres destinés aux enfants ne font pas toujours l’unanimité. Bien au contraire, certains suscitent de vives polémiques — voir l’« affaire » Tous à poil en 2014 —, accusés de présenter aux enfants ou aux adolescents des histoires, des mots ou des images choquantes, dangereuses ou inadaptées.
 

S’appuyant sur la richesse des collections de la BnF, premier lieu de conservation des livres pour l’enfance et la jeunesse en France, l’exposition présente une large sélection de livres pour enfants et de bandes dessinées qui, de 1904 à aujourd’hui, ont été interdits ou déconseillés aux enfants, pour des motifs religieux, moraux, politiques...

Les polémiques autour de chacun d’eux, replacées dans leur contexte éditorial, politique et social, sont explicitées par des citations, à charge ou à décharge, — déclarations dans les médias, extraits d’ouvrages —, qui ont suscité ou nourri les débats. Le parcours chronologique proposé donne ainsi à voir des permanences (sur la place centrale du rapport au corps et à la sexualité, par exemple), mais aussi des ruptures et des évolutions dans l’attitude des adultes face aux livres pour enfants.
 

Au temps de l’abbé Bethléem


En1904, parait Romans à lire et romans à proscrire de l’abbé Bethléem, guide de lecture destiné aux familles catholiques qui distingue les « bons » et les « mauvais » livres. Dans l’entre-deux-guerres, l’abbé se lance dans une véritable croisade contre ces mauvaises lectures, visant en particulier les illustrés pour la jeunesse comme L’Épatant (où l’on peut lire les Pieds Nickelés), ou Fillette, publiés par les frères Offenstadt.

Son ouvrage devient vite un succès de librairie, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires en France, mais aussi en Belgique ou au Québec. Maintes fois réédité pendant l’entre-deux-guerres, il sera le principal inspirateur de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

 

La mise en œuvre de la loi sur les publications destinées à l’enfance et à la jeunesse


La loi de 1949 instaure un contrôle d’État des lectures destinées à l’enfance et à la jeunesse, les bandes dessinées étant particulièrement concernées. Elle entraîne chez les éditeurs français et belges un important effort d’adaptation ou de censure, du texte et de l’image.

Pour éviter les interdictions, les éditeurs français de comics américains s’adaptent en retouchant les planches originales : retrait des onomatopées trop voyantes, gommage des armes ou suppression de scènes jugées trop violentes... Les éditeurs francophones hors de France sont aussi particulièrement touchés, notamment les éditeurs belges de bande dessinée, comme Dupuis avec Tarzan (dans le journal Spirou), mais aussi Boule et Bill, Jerry Spring ou Lucky Luke.
 

Après mai 68 : ces livres pour enfants qui dérangent


La période qui s’ouvre avec mai 1968 est un moment de bouleversement majeur dans l’édition pour la jeunesse, qui brise les tabous et invente une nouvelle conception de l’enfance et de nouveaux livres pour enfants (par exemple Les filles d’Agnès Rosenstiehl aux Éditions des femmes, paru en 1976).


Que de larmes retenues...
Hervé Germain, domaine public

 

En 1985, dans la filiation de l’abbé Bethléem, Marie-Claude Monchaux, auteur et illustratrice de livres pour enfants, publie Écrits pour nuire, un pamphlet destiné aux parents, aux éducateurs, aux bibliothécaires, qui s’insurge contre « la gangrène de la subversion » propagée dans les livres pour enfants, comme dans L’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, aux éditions du Sourire qui mord (1976). Le livre pour enfants devient alors un enjeu idéologique : des municipalités s’emparent de ce « guide de lecture » pour supprimer de leurs bibliothèques les livres indésirables et exercer un contrôle étroit sur les acquisitions, suscitant ainsi l’indignation des professionnels et des associations de bibliothécaires.


Et aujourd’hui ? Débats de société autour des livres pour enfants au XXIe siècle


La loi de 1949 est toujours en vigueur, bien que le texte comme la composition de la commission aient été revus en 2011 et que sa légitimité soit périodiquement remise en cause. La période plus contemporaine n’en est pas moins riche en polémiques. En 2014, Jean-François Copé met en cause la recommandation, selon lui, par l’Éducation nationale, d’un livre intitulé Tous à poil, dénonciation qui provoque de vifs débats dans les médias entre défenseurs et détracteurs du livre.

Plus largement, les oppositions très vives suscitées par l’adoption de la loi sur le mariage pour tous dans la société française se cristallisent aussi autour de livres pour enfants qui promeuvent l’égalité entre les sexes ou mettent en scène l’homoparentalité, comme Tango a deux papas, et Pourquoi pas? En 2018, dans la continuité du mouvement #metoo, plus de 140 000 personnes ont signé une pétition demandant à retirer du marché le livre « sexiste et dégradant » On a chopé la puberté, publié par les éditions Milan. Ce livre n’est plus commercialisé aujourd’hui.
 

À travers l’histoire de ces polémiques, c’est ainsi un portrait en creux de la société française face à ses peurs et ses interdits qui se dessine, mettant en évidence les constantes et les évolutions de son rapport à l’enfance.


 

Exposition : Ne les laissez pas lire !

Allée Julien Cain (Haut-de-Jardin de la BnF) — Entrée libre 
17 septembre — 1er décembre 2019




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