Addiction générale : la drogue calcul, psychotrope moderne

Clément Solym - 09.02.2011

Interview - isabelle - sorente - humanite


Isabelle Sorente est souriante, visage doux et serein. Elle semble avoir trouvé une réponse à un mystère. Devant un nectar d'abricot et un café serré - chacun son addiction - pas besoin de torture pour la faire parler. Addiction, parce que son livre, qui sort le 9 février aux éditions Lattès, Addiction générale, évoque ce qui nous retient, ce qui nous aveugle.

« Nous vivons sous l’emprise du calcul permanent. Du poids idéal en passant par le quotient intellectuel, la surface de l’appartement, l’extension de mémoire informatique, le nombre d’heures supplémentaires, les résultats du compte d’entreprise, jusqu’aux milliards d’euros du réchauffement climatique, tout ce que nous touchons se transforme en chiffres. »

Portrait terrible de notre toxicomanie ? « Nous sommes devenus des addicts de la preuve, et de la valeur numérique qui matérialise cette preuve. Dans notre monde, tout doit être compté. Voyez l’émoi soulevé, en 2010, par le passage du nuage de cendres islandais dans le ciel d’Europe. Aussitôt, il s’est transformé en nuage de chiffres : vitesse, trajectoire, manque à gagner pour les compagnies aériennes.

Les phénomènes naturels, avec ce qu’ils impliquent d’imprévisible, nous sont devenus insupportables. Nous transformons nos angoisses d’avenir en police d’assurance, et n’importe quelle épreuve de la vie conduit à un « bilan ». Ce calcul permanent, cette transformation de la réalité en chiffres, nous conduit à l’illusion d’une maîtrise absolue. Tout est sous contrôle, pensons-nous, pourvu que tout soit compté. Ce rêve de maîtrise totale, c’est exactement la logique de l’addiction. Nous dépendons des chiffres pour vivre, et pour appréhender le réel.
»

Dealers de chiffres

Polytechnicienne de formation, Isabelle se défend de toute déformation professionnelle. « C’est parce que je crois en la science et en la raison, qu’il me semble urgent de dire que le monde où nous vivons n’est pas rationnel. Le calcul comme drogue n’est pas le calcul juste. Il vise avant tout à rassurer celui qui l’exécute, à éliminer toute sensation d’incertitude. La femme au régime ne veut pas maigrir, elle veut croire qu’en comptant bien - les calories et les kilos - elle sera plus belle. On nous fait croire que la beauté, mais aussi la réussite, le bonheur, tout ce à quoi nous tenons se calcule.

Il y a une logique anxiolytique, et même stupéfiante, dans ces calculs simplificateurs qui n’ont plus grand-chose de mathématique. Voyez les points de sondage. Les chiffres doivent parler vite, et impressionner pour que les doutes se taisent. Jérôme Kerviel et Bernard Madoff ne sont pas des génies de la fraude, mais des dealers, victimes de la logique stupéfiante de leurs grands nombres. Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la science
. »

Bien au contraire. Le monde est devenu fou. Depuis des lustres.

L'insupportable machine camée

« Nous sommes tous coupés en deux. D’un côté, notre existence ne tient qu’à un chiffre. Au XXIe siècle, l’aliénation s’est transformée en addiction, c’est la première conséquence de la financiarisation des métiers. La condition de la survie, c’est de produire des chiffres, on dit, du chiffre, comme si c’était là une substance. Ce que nous appelons être pragmatique, c’est cette pulsion avide qui nous enferme dans des calculs à court terme, dont nous espérons sortir gagnants. Quand cette froideur, ce fonctionnement mécanique - car on nous demande pour survivre, d’imiter la machine, de « fonctionner », de « gérer » sans affects inutiles - devient insupportable, c’est la descente, la fin du trip de maîtrise.

Alors, on réclame sa dose d’émotions fortes, de sentiment amoureux, on est prêt à dépendre de n’importe quelle personne, de n’importe quelle substance, pourvu qu’elle nous fournisse la preuve que nous ressentons encore quelque chose. C’est l’étudiant sérieux qui s’adonne au binge drinking le week-end, la grande communion émotive à l’occasion de la mort de Michael Jackson. Le « fonctionnement », l’imitation de la machine vise à se préserver, à prouver son efficacité. La compensation émotionnelle, à se donner une humanité factice, et cela avec des élans de romantisme très forts. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le romantisme soit né avec la société industrielle.
»

Comme un moyen de lutter contre une forme de raison - celle glacée - que l’on redoute tant, qui n’est qu’un ersatz. « L’aspect positif de cette situation, c’est que ces conditions d’aliénation très fortes, aussi intenables pour l’individu que toxiques pour son environnement, nous mettent tous au défi de retrouver une raison humaine, c'est-à-dire, une raison individuelle, singulière, qui dépasse celle de la machine et la loi du résultat. Autrement, qu’apporterait l’homme dans un monde de machines ? »

Le pervers narcissique - et son complice ?

Le pervers narcissique symbolise sans doute la maladie de la manipulation et de la maîtrise, dans une société vouée au contrôle, à la production intensive d’un résultat. Un fonctionnement induit par notre société, en réaction à ce qu'elle nous demande, qu'elle nous propose. Comme le phénomène de la vache folle. Cette maladie créée par l'homme lui revient en pleine tête. Le pervers narcissique est pareil. Produit par notre société, il lui revient en pleine tête pour tenter de détruire un peu plus l'organisme qui l'a produit.

Un retour essentiel à l'humanité

 

 

 
Isabelle Sorente

« Quand le patron de France Telecom parle de mode des suicides, il faut s'interroger sur ce qui pousse un homme intelligent à parler de la sorte. Au sens propre, il ne sait pas ce qu’il dit, exactement comme nous ne savons pas ce que nous savons, quand nous demeurons indifférents à la souffrance des autres, comme aux menaces qui pèsent sur le climat et les écosystèmes. Une société de junkies n’est pas une société très altruiste. Ce qui permet de s’affranchir d’une dépendance, d’une fixation, et dans notre cas, de l’avidité compulsive que la loi de la performance exacerbe en permanence, c’est pourtant d’aller vers l’autre, de s’imaginer à sa place, ce que j’appelle la compassion, sans prétendre ici à une valeur religieuse. Il s’agit simplement d’un changement de point de vue, de l’élan minimal qui permet de voir les choses sous un autre angle : moi contre l’autre.

L’entreprise qui se sépare d’un salarié pour motifs économiques, en lui soulignant qu’il n’y a rien là de personnel, lui demande sans le dire de se mettre exclusivement à la place de l’actionnaire. Voyez aussi les manipulations récurrentes qui permettent de voter des lois sécuritaires, à condition de se mettre exclusivement à la place de la victime. C’est l’exclusivité qui pose problème, et la manipulation de notre capacité d’échange.

Prendre conscience de notre propre compassion, en reconnaître la valeur, c’est recouvrer une liberté individuelle essentielle. La capacité de se mettre à la place de l’autre n’est pas seulement à la base du sentiment moral, théorisé par Adam Smith. Au-delà de tout sentiment, c’est également le fondement de notre raison, ce qui différencie la raison humaine, inventive, créatrice, de la logique implacable, mais prévisible d’une machine. Mais sommes-nous encore libres de l’exercer ?
»

Le pessimisme tragique est mort

Alors la perspective, c'est de regagner cette force pour échapper à ce contrôle qui fait de nous des animaux-machines, ceux que présentait Descartes. « En prononçant le cogito, Descartes nous a libérés de la superstition. Mais aujourd’hui, la pulsion avide nous tient lieu de raison, et nous vivons, paradoxalement dans un monde de ferveur religieuse et de superstition : nous croyons au Chiffre, les guerres multiples que nous menons en son nom, comme les massacres quotidiens de centaines de millions d’animaux en abattoirs industriels ou la destruction des forêts, sont toutes à leur façon des guerres de religion. »

Misère, nous allons tous mourir. « Nous n’avons plus le temps pour le pessimisme. Ceux qui ont la chance, comme nous, de voyager en première classe du Titanic ne peuvent plus se contenter de consulter leur compte en ligne et de souscrire des assurances. La bonne nouvelle, c’est que l'aliénation ne fonctionne plus, l’anesthésie ne nous fait plus d’effet, les chiffres perdent leur attrait. Un renversement rationnel des valeurs est en cours, et il est irréversible. C'est notre retour à une humanité plus consciente. »


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