Aider les jeunes lecteurs “à dépasser les stéréotypes”, Sheikha Bodour al-Qasimi

Nicolas Gary - 23.03.2018

Interview - sheikha Bodour Charjah - édition monde arabe - lecture enfants jeunesse


L’industrie du livre à Charjah est encore très jeune, indique la sheikha Bodour al-Qasimi, la fondatrice de la maison Kalimat publishing. Devenue présidente de l’Association des éditeurs des Émirats arabes unis en mai 2017, qu’elle avait fondée en février 2009, elle incarne une figure féminine majeure de l’édition, avec des engagements qui dépassent son pays. 

 

sheikha bodour al qasimi
Sheikha Bodour al-Qasimi - ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

 

À ce jour, le secteur de l’édition contribue à hauteur de 181,1 millions € (820 millions AED, chiffres mai 2017) dans l’économie globale des Émirats Arabes Unis. Et l’éditrice qui s’est lancée originellement dans l’édition jeunesse travaille constamment à la reconnaissance du métier.

 

« Je suis devenue éditrice voilà 11 ans, parce que mes enfants me disaient qu’ils ne trouvaient rien d’intéressant à lire en langue arabe. Que les livres étaient ennuyeux », explique-t-elle à ActuaLitté. « Et ils avaient raison : le seul moyen de leur donner des livres pertinents à lire, c’était de les produire. »

 

En finir avec les livres ennuyeux pour les enfants
 

Kalimat démarre de la sorte, et, dans les premiers temps, les enfants « me donnaient leur avis, des conseils, sur le choix des livres », se souvient-elle. Désormais, sa maison est reconnue, et même consacrée : en avril 2016, elle devient la première maison des Émirats à recevoir le Bologna Ragazzi Award. « Ce fut une récompense pour toutes les années de travail, et un encouragement à faire mieux encore », note l’éditrice.

 

« Cette réussite, en tant que femme, tout d’abord, mais également au sein d’un petit pays, où le livre n’est pas forcément une valeur première, implique de grandes responsabilités. Parce que nous avons plusieurs combats, en tant que femmes, à mener, tant pour la lecture d’un côté, que pour la défense de l’accès aux livres pour les filles. »

 

La sheikha encouragerait même « toutes les femmes qui sont en mesure d’influencer la société, à devenir des change-makers ». Chose qu’elle-même, à travers son implication au sein de l’International Publishers Association, tente de faire – autant qu'avec les livres qu’elle publie. « J’ai commencé par la jeunesse pour mes enfants, mais, depuis, nous avons écouté les lecteurs, et exploré de nouveaux secteurs éditoriaux. Ce qui prime, c’est cette relation avec les lecteurs, la volonté de refléter une société, une civilisation qui se construit, et ouvrir l’esprit de chacun. »


L'édition, “levier culturel et diplomatique”
pour relier France et Émirats arabes unis

 

Kalimat est d’ailleurs parvenu à monter un partenariat avec les éditions Gallimard jeunesse : « Nous traduisons certains de leurs titres, et ils prennent d'autres de notre catalogue en retour. De mon point de vue, il est primordial d’ouvrir les portes sur le monde, pour les enfants : les aider à dépasser les stéréotypes, autant que comprendre son prochain. » Autant pour les lecteurs français que ceux de Charjah, d’ailleurs. Toutefois, le pays condamne pénalement l'homosexualité et interdit tous les partis politiques.


Espace Sharjah
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Accessibilité, publics empêchés, migrants


Parmi les combats que Bodour al-Qasimi porte, celui de l’accessibilité : Charjah s’est très rapidement engagé en signant le traité de Marrakech, explique l’éditrice. « Nous devons assurer à chacun cette disponibilité des livres : cela passe par le braille, l’édition en grands caractères, ou encore par les audiolivres. Nous disposons d’une Fondation qui prend cela en charge et s’occupe de fournir des livres variés. »

 

Faire évoluer cette offre éditoriale importe particulièrement : « Auparavant, les enfants avaient principalement des ouvrages de science ou d’histoire à disposition. Leur apporter de la fiction était un projet qui me tenait à cœur. » Se soucier des publics empêchés, mais également des migrants : « Nous travaillons à la constitution de bibliothèques dans les camps, en Jordanie et ailleurs. Nous y retournons régulièrement pour s’assurer que les livres circulent bien, et les aident. »

 

Capitale mondiale du livre 2019 de l'UNESCO
 

En 2019, Charjah sera la capitale mondiale du livre, consacrée par l’UNESCO. Une grande programmation est prévue, « pour n’exclure personne : notre volonté est de solliciter les habitants et travailler avec les communautés pour créer une grande fête autour de la lecture ». Et toujours en mettant les enfants au cœur des actions : « Nous avons là une chance de devenir un leader dans le monde arabe, et le défi à relever est immense. »
 

Traduire et promouvoir la littérature arabe,
un travail de longue haleine

 

En effet, avec 300 millions de locuteurs arabophones dans le monde, les défis ne manquent pas pour donner à chacun de quoi lire. « Le livre numérique devient l’une des solutions pour ce faire, parce qu’il répond aux difficultés que pose la distribution des livres papier. De même, nous nous engageons dans la liberté de publication, parce que cette dernière est fragilisée, et particulièrement difficile à garantir. »

 

Numérique, GAFA et distribution : l'avenir du livre
 

Le numérique, souligne-t-elle, a tout changé, « dans l’accès le partage, et le travail ». Elle ne manque d’ailleurs pas de revenir sur les propos du PDG de Hachette Livre, Arnaud Nourry, pour qui l’ebook était un produit stupide. « Je suis assez d’accord avec lui, mais c’est mal exprimé : en fait, avec les ebooks, on parle d’une révolution dans le format. Pour autant, si cet outil est bien, il pourrait être meilleur, et proposer plus de choses. Il y a plein de potentiels dans le numérique, et nous sommes encore loin de les avoir explorés. »

 

Le livre numérique implique également l’apparition de nouveaux acteurs – les GAFA. « Amazon représente un opérateur indispensable dans le paysage du livre, et du livre numérique par extension. Nous, éditeurs, ne pouvons pas ignorer le pouvoir que les GAFA ont désormais : ils exercent une grande influence, et font bouger l’industrie », reconnaît-elle.
 

Aux Émirats arabes unis, un monde du livre en pleine création


Cependant, les éditeurs doivent surveiller les développements, pour ne pas se retrouver exclus. « Il est important que nous puissions nous mettre autour d’une table avec eux, pour discuter de ce que sera l’avenir. Ils ont leur part de responsabilité, puisqu’ils offrent des canaux de commercialisation. » Mais ne doivent pas devenir des canaux qui cannibaliseraient la production d’œuvres.
 

Être à l'écoute des lecteurs, plus que jamais

 

Car au final, c’est le futur que l’éditrice regarde, à travers ses multiples engagements. « Les lecteurs, demain, auront plus de sollicitations encore, et autant de raisons de se détourner des livres. Nous devons comprendre ce qu’il y a dans leur tête, pour rester en contact avec eux, et leur donner les livres dont ils ont besoin, qu’ils attendent, qui les feront rêver. »

 

Notre monde moderne, soumis à une multitude de distractions, pose un défi de taille aux éditeurs. « La priorité reste de trouver de nouvelles voix. La nouvelle JK Rowling, par exemple, et pas uniquement d’un point de vue économique : cette femme a fait lire des millions d’enfants, elle fait lire mon fils qui adore Harry Potter. En tant que mère, j’ai envie de la remercier, de l’embrasser. En tant qu’éditrice, je sais que j’ai cette responsabilité : trouver les voix qui passionneront les enfants. »


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