Âme damnée, dandy sans limite : Paul Gégauff

Les ensablés - 06.05.2019

Interview - Paul Gegauff - Un partie de plaisir - écrivain scénariste


ENTRETIEN – Il est tout à la fois la belle gueule et la face noire de la Nouvelle Vague, un personnage de fiction flamboyant perdu au milieu du morne réel. Presque trop beau pour être vrai. Paul Gégauff, dandy désabusé, aristo scélérat, séducteur misogyne, meurt à 60 ans, poignardé le soir de Noël par sa jeune épouse de 25 ans. Il lui aurait dit : « Tue-moi si tu veux, mais arrête de m’emmerder. » Le ton est donné.

 


entretien mené par Denis Gombert
 


crédit Le monde de Paul Gégauff

 

En 1958 parait Une partie de plaisir chez Minuit aux côtés de Beckett, Butor, Sarraute, Robbe-Grillet et Duras. Nimier avait salué 1952 dans Le toit des autres « le cynisme, le sens de la drôlerie, la pensée qui saute d’un mot à l’autre comme une puce ». Dans Une partie de plaisir, Gégauff exécute un drôle de numéro d’équilibriste en mettant en scène un septuagénaire qui joue devant un public de jeunes gens le rôle du gars qui va mourir.
 

Est-ce pour rire ? Dans toute démarche grotesque demeure un fond gravité.

 

L’œuvre littéraire de Gégauff est méconnue, quatre romans chez Minuit, tandis que sa contribution de scénariste aux grands films de Chabrol entre Docteur Popaul, Que la bête meure, Les cousins, Les Bonnes Femmes) et de personnages d’inspiration pour Godard (Michel Poiccard dans À bout de souffle) et de Rohmer (de Jérôme dans Le genou de Claire ou de Henri dans Pauline à la plage) en font une sorte de figure secrète et fantasmatique de la Nouvelle Vague.

Pourtant de tout cela, la Nouvelle Vague notamment (l’expression fut inventée par Françoise Giroud), il se contrefoutait. Le problème de Gégauff n’est pas de savoir comment changer les choses. La question sociale ne l’intéresse pas. La question de l’esthétique du cinéma non plus. Il nait naturellement révolutionnaire. Son défi est de faire en sorte que les choses ne s’abiment pas. L’ardeur, la joie, la liberté sont toujours du côté de la jeunesse qu’il voudrait rallier sans cesse. Il ne faudrait pas vieillir. C’est ce que Gégauff s’est employé à faire en crachant à la face du monde et en mourant tôt.       

 

Une partie de plaisir est un roman étrange. Il possède le parfum vénéneux des œuvres qui annoncent, pythies funestes, l’avenir de leur auteur. Comme si Gégauff, entrant dans la quarantaine à l’époque, avait le pressentiment que toute cette vie, ce charivari permanent (boites de nuit, alcool à gogo, provocations, maitresses) n’allait pas durer. À la fin des années 50, nous sommes encore au sortir de la guerre et le mot d’ordre, du côté des existentialistes (que Gégauff abhorre) comme des hussards (auxquels on pourrait presque le rattacher) est uniquement de vivre. Mais vivre est bien ce qui pose problème à Gégauff. Vivre est son drame.
 

Dans une grande maison un brin sinistre vit M. Vainqueur, un septuagénaire atrabilaire, dont la grande fierté est d’avoir réussi à apprivoiser un rat qu’il fait engraisser et qu’il tient pour meilleur compagnon. Autour de lui évoluent autrement Léonce, son neveu qui reçoit en cachette ses amis et pille avec méthode la cave du vieux, et Robert, 8 ans, son petit-fils, enfant parfaitement indiscipliné, qu’on bat dur comme plâtre et que ça fait rire. 
 

Toute l’action du roman se déroule sur une seule journée, plus précisément une seule nuit, alors que Léonce organise pour ses amis et durant ce début de week-end une fête improvisée. Il prévient le groupe composé d’Adèle, Rita, Pierrot, Gustave et Louis, plus deux jeunes femmes, Adèle et Catherine, que M. Vainqueur aime avoir sous la main, que « ça l’amuse le Vieux de nous avoir auprès de lui, ça lui rappelle sa jeunesse ».
 

C’est bien vrai. M. Vainqueur (mais vainqueur de quoi, on ne le saura jamais) n’aime rien tant que de faire croire qu’il est sévère et autoritaire, mais dès qu’il prend la troupe des jeunes gens la main dans le sac - déjà à moitié à poils et passablement ivres - au lieu de siffler la fin de partie, il se joint au groupe et les encourage au vice.   
 

Au cœur de la nuit, tout le monde parle et raconte des histoires. Cacophonie générale. Le vieux dit :     

  • – La mort !
  • – Qu’est-ce que vous racontez, Monsieur ?
  • – Rien, j’ai simplement dit : la mort !

 

Elle est bien là, sinueuse qui rôde, la mort. Elle surgit de n’importe où, progresse n’importe comment. M. Vainqueur a beau la contrefaire — son grand jeu est de mimer la crise cardiaque et de passer devant tous pour mort — il y aura bien un jour où cela sera pour de vrai.
 

D’abord farce, le texte est truffé de blagues, de charades, de portraits grotesques ainsi de la physionomie de M. Vainqueur décrit comme un Chinois cochon, sûrement à cause de sa barbe ! Le récit est aussi une fable. On a l’impression que M. Vainqueur parle depuis un arrière-monde et qu’il porte en lui — comme Gégauff dont il est le parfait alter-ego — cette maladie du souvenir dont ne guérit pas : la nostalgie.
 

« Je voudrais être vieux pour voir, mais j’ai l’impression que cela ne m’apprendrait rien », conclut M. Vainqueur. Après la jeunesse on n’apprend plus rien.


Cruel et lucide, farcesque et macabre, Une partie de plaisir fait sourire puis soudain fait froid dans le dos. En 1975, Chabrol portera le livre à l’écran. Il en fait une auto-fiction conjugale. Gégauff y interprétera son propre rôle, celui d’un homme qui veut mourir. Il y fera jouer Danielle, sa femme, qui vient de le quitter. Il veut la reconquérir au prix d’un jeu de massacre où chacun des amants avouera à l’autre ses frasques amoureuses. Pointe le drame, inéluctable. Cinq années plus tard Gégauff meurt poignardé. La vie, une partie de plaisir ? Laissez-moi rire ! De nous la mort se rit.

 

 

Arnaud Le Guern, écrivain et éditeur aux éditions du Rocher a consacré Gégauff une belle biographie inspirée, Paul Gégauff, une âme damnée (editions Pierre-Guillaume de Roux). Il nous explique qui était Gégauff et quelle œuvre il a laissé.

 

Les Ensablés : Qu’est-ce qui vous épousé à travailler sur Gégauff, personnage troublant et insaisissable de la Nouvelle Vague ?

 
Arnaud Le Guern : J’avais un souvenir de Gégauff au générique des films de Chabrol comme Les Biches et Docteur Popaul. Suite à une rencontre à la Closerie des lilas avec quelqu’un qui m’a dit que je lui ressemblais, je me suis mis à revoir ses films, je me suis procuré ses romans que j’ai aimés. Ils avaient ce même ton caustique et flamboyant.

Assez vite, j’ai appris sa fin tragique, une nuit de Noël assassiné par sa jeune compagne Coco Ducados. Elle lui aurait dit, véridique ou non on ne sait, mais la légende est trop belle pour ne pas être colportée : « Tue-moi si tu veux, mais arrête de m’emmerder ! ». À partir de là l’occasion m’était donnée de partir sur les traces de Paul Gégauff, à la fois auteur et personnage de roman.
 

Car Gégauff dans la vie avait l’étoffe d’un personnage de roman ?

 
Arnaud Le Guern : Oui, tout à fait. Et c’est même ce qui est troublant, voire fascinant. J’ai voulu mêler dans mon livre ma quête de Gegauf et l’enquête biographique. Pour moi, il a été un des grands inspirateurs méconnus de la Nouvelle Vague. Gégauff avait une grande facilité littéraire nourri qu’il était de grands textes romantiques et d’une solide culture. Il appartenait à ce qu’on appelait « la bande à Vadim », sortait avec Greco et Maurice Ronet au Tabou.

Mais il comprit vite que l’écriture de romans ne payait pas et se tourna vers le cinéma. Il fréquenta les salles de ciné-club et fit la connaissance de Rohmer à qui il va inspirer plusieurs personnages de fiction. Il est lié depuis longtemps avec Chabrol avec qui il va collaborer vingt ans durant. 
 

Il arrête le roman pour passer au ciné, c’est ça ?

 
Arnaud Le Guern : Absolument car comprend que c’est plus rentable. Il faut savoir qu’entre les années 50 et 60, Gégauff a eu beaucoup de succès travaillant sans discontinuité pour Chabrol, Rohmer, Duvivier, René Clément pour qui il adapte Plein soleil de Patrica Highsmith, Christian Marquand, etc. À partir des années 70 et 80, les choses deviennent plus difficiles.

Dans Une partie de plaisir justement, il adapte très librement son propre roman pour Chabrol où il se met en scène dans une forme d’autofiction conjugale avec son ancienne femme dont il est encore amoureux. Le film pourtant magnifique est un four complet du point de vue commercial. Au fur et à mesure, cela devient plus dur pour lui. J’ai pu avoir accès à une partie de sa correspondance, à ses scenarii bien sûr et à ses poèmes. Et puis aussi au manuscrit de son dernier roman puisqu’à la fin de sa vie, il voulait se remettre à l’écriture de romans.
 

Vous qui êtes éditeur, qu’est-ce que vous trouvez d’original et de singulier chez Gégauff ?

 
Arnaud Le Guern : Gégauff, c’est une vraie plume en liberté. Il décloisonne le roman. Le toit des autres par exemple narre la dérive d’un pique assiette. Un personnage à la fois détestable et touchant. Il a inspiré Rohmer pour le Signe du lion. On sent chez Gégauff une flamboyance rentrée, un lyrisme sec qui peut l’affilier à un Jacques Laurent. Il a l’art de mettre la plume dans les plaies de l’époque : la bourgeoisie hypocrite, la normalisation de la vie. Ses personnages sont souvent des farfelus qui prennent la tangente. 
 

Dans la lignée de Gégauff et pour nos lecteurs, pouvez-vous nous conseiller quelques-uns de vos ensablés préférés ?

 
Arnaud Le Guern : Il y a pour moi dans le sillage de Gégauff des gens comme Pierre de Régnier (cf notre article dans les Ensablés), Jean de Tinan (repris à la Table Ronde) ou encore Honoré Bostelle, Le roman d’un turfiste, Jean-Michel Gravier, chroniqueur au Matin de Paris ou bien enfin quelqu’un comme Maurice Ronet dont il était l’ami pour Le métier de comédien.



Commentaires
La frappe intuitive ne semble pas au point, pas plus que le correcteur orthographique : "pic assiette" ! Dommage, car le sujet est très intéressant, qui m'a fait découvrir un personnage dont j'ignorais tout.
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