Astérix : Uderzo, avec Goscinny, "nous étions nourris par cette passion"

Clément Solym - 15.10.2012

Interview - Albert Uderzo - René Goscinny - Astérix et Obélix


Philippe Cauvin et Alain Duchêne sont deux joyeux drilles, qui se sont lancés dans la réalisation d'une oeuvre infinie, publiée chez Hors-Collection. L'intégrale Uderzo, 1941-1951. Un livre monstrueux, qui fait plus que sensation, alors que 2013 sera une année d'hommages rendus au dessinateur d'Astérix, à commencer par le Festival d'Angoulême. Le premier volume est consacré aux années 1941-1951 : toute une décade, dans les premières années du dessinateur, avec une réalité simple, qui s'impose à tous. « En plus de 70 ans de carrière, Uderzo aura tout dessiné, dans tous les styles, tous les registres, avec un génie que lui reconnaissent des dessinateurs aussi variés que Petillon, Moebius, Zep ou Gotlib, et le succès public planétaire de la série Astérix avec son complice Goscinny. »

 

Un entretien, deux deux parties, à découvrir sur ActuaLitté.

 

 

 

ActuaLitté : Que ressentez-vous à l'idée d'être qualifié de « plus grand dessinateur du monde », par les auteurs de cette intégrale ? Pas de fausse modestie, hein, vous allez être l'invité d'honneur du Festival d'Angoulême en 2013 !

Albert Uderzo : Ils sont fous ces fans ! Car oui je les appelle mes « deux fans fous ». Parce qu'il faut être fou pour s'embarquer dans une telle aventure. Regrouper 10 ans de travail pour un premier tome, car d'autres viendront compléter cette collection : c'est une folie ! D'autant qu'à l'époque on ne gardait rien et moi-même je ne me souviens pas de tout ce que j'ai fait. À l'époque je travaillais énormément. J'étais jeune, les temps étaient durs et je devais gagner ma vie, il me fallait donc prendre tous les boulots que l'on me proposait. C'est pourquoi d'ailleurs on trouve beaucoup de choses dans tous les genres. 

 

J'avais bien sûr le même rêve de faire de la bande dessinée, mais le contexte historique n'était pas favorable hélas alors je prenais tout ce que l'on me proposait : pub, reportages en dessin, dessins dans les magazines féminins et j'en passe. 

 

Plus grand dessinateur je ne pense pas, je ne fais qu'1m76, Franquin me dépassait d'une bonne tête. Plaisanterie à part j'ai beaucoup d'admiration pour ce grand bonhomme qui lui a fait école alors que moi non ! 

 

 

 

Aujourd'hui Angoulême monte une exposition sur mon travail. On me fait beaucoup d'honneurs, cela me touche d'autant que nous n'avons pas toujours eu les mêmes rapports avec les organisateurs du festival. Aujourd'hui c'est une nouvelle génération et je salue la passion de tous ceux qui ont la gentillesse de s'intéresser à ce que j'ai fait. Longtemps on a cru qu'Astérix était fait de manière mécanique. Lorsque l'on s'est rendu compte que 2 hommes travaillaient dessus, on n'imaginait pas que faire de la bande dessinée, était un métier, une passion… Et que et René et moi-même étions nourris par cette passion. Souvent les gens qui découvrent ma signature au bas de certaines planches de bande dessinée plus ou moins connues ou d'autres travaux, beaucoup disent : «  Ah c'est lui qui a fait ça ! Je ne savais pas qu'il savait dessiner comme ça aussi ! » 

 

J'espère que les visiteurs seront contents, c'est ce qui m'importe.

 

 

Cette première partie de l'intégrale qui vous est consacrée englobe des années de formation, de vos 14 ans, à l'âge de 24 ans. Historiquement, c'est une période douloureuse en Europe... Comment vit-on son adolescence durant cette période entre la Seconde Guerre mondiale et la Libération ?

On la vit cachée. Tout était très difficile dans un Paris occupé. C'était la disette, j'avais juste 13 ans quand la guerre a commencé et je ne comprenais pas tout. Ma seule liberté était de dessiner, la faim vissée au ventre. C'est le temps de mes premiers dessins : Stupido, Pitonet etc… Des dessins que je faisais pour passer le temps, pour m'échapper de ces heures de tristesses interminables. Des dessins qui, lorsque je les regarde à nouveau, me rappellent mes BD de Walt Disney avant la guerre. C'est aussi le temps de mon premier travail dans une agence de presse, la SPE rue Dunkerque !

 

Une période importante parce que dans cette société d'édition je vais apprendre beaucoup de choses : Faire des titres notamment, y apprendre les techniques de typographie et j'y rencontrerai surtout des dessinateurs qui forcent encore mon admiration : Trubert, Calvo. À mes 18 ans, j'ai suivi mon frère aîné jusqu'à Saint-Brieuc, ville où nous nous sommes cachés et avons mangé beaucoup de rutabagas ! Mon attachement à la Bretagne que j'appelle souvent ma terre nourricière est indéfectible depuis. Un endroit clef puisque c'est là-bas que j'installerai plus tard le village des Gaulois. Mais cette idée de faire du dessin mon métier est très loin de moi à l'époque. En effet, j'ai failli devenir mécanicien ! Une autre passion au demeurant et puis le destin m'a ramené au dessin.

 

 

 

 

 

Qu'est-ce qui vous a fait prendre un crayon (ou une plume, un stylo, qu'importe l'outil), pour réaliser vos premiers dessins ? D'ailleurs, vous avez déclaré que vous ne saviez pas, alors, que vous exerciez un métier, alors que les dessinateurs d'aujourd'hui en ont conscience. Pourquoi ce doute ?

Je dessinais tout le temps. J'avais 10 ans lorsque mes dessins ont été remarqués pour la première fois. Ma maîtresse, dont je suis tombé immédiatement amoureux, vous l'imaginez, a pensé en regardant mes illustrations des fables de la Fontaine que j'étais assez doué ! Ensuite comme je le disais le dessin était pour moi une échappatoire comme d'autres lisent ou écrivent…

 

À mes 14 ans, mon frère aîné a estimé que j'étais très doué et que je devais en faire quelque chose de bien ! Une fois dans les bureaux de la maison d'édition, j'ai réalisé que j'étais le plus jeune ! ….mes culottes courtes ne laissaient aucun doute à l'époque. Mais lorsque j'ai décidé de devenir dessinateur, notre famille s'est réunie et mon père ne m'a pas suivi. Bien au contraire. Il ne comprenait pas ce métier qui à l'époque n'existait pas vraiment. Sa décision était prise, mais je suis quelqu'un de têtu et René le disait souvent d'ailleurs. En fait, cette profession était souvent comparée à celles des saltimbanques et mon père s'inquiétait pour moi. Mais le jour où je suis revenu de France Dimanche avec une proposition de contrat dans laquelle m'étaient proposés 5000 francs pour être dessinateur, mon père a tiqué. Il m'a demandé si c'était 5000 par planche ou 5000 francs pour la totalité. J'étais bien ennuyé pour lui répondre, car la seule qui m'intéressait c'était de dessiner. Il m'a renvoyé chez l'éditeur qui m'a rassuré.

 

Je suis revenu fier devant mon père lui annonçant que c'était 5000 francs par planche ! Il m'a souri et m'a donné son aval. C'était formidable pour moi ; J'avais la passion du dessin, mon frère aîné m'avait adoubé en pensant que j'étais mieux dans cette maison d'édition que dehors à traîner et mon père me donnait son aval !

 

Alors à votre question : qu'est-ce qui me donnait envie de prendre mon crayon ? Je dirai : TOUT. J'étais prêt à tout pour vivre de ce que j'aimais faire !

 

 

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