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Aurélie Filippetti : “La politique culturelle est encore entravée par le fait du Prince”

Nicolas Gary - 18.05.2020

Interview - Aurélie Filippetti auteurs - crise sanitaire édition - industrie livre Filippetti


ENTRETIEN – Députée de la Moselle et ancienne ministre de la Culture, Aurélie Filippetti évoque les deux mois de confinement et la situation de l’industrie du livre. Libraires, éditeurs, auteurs, mais également plateforme américaine : panorama d’une crise sociale et économique de la filière livre.

Aurélie Filippetti - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

ActuaLitté : Jack Lang, le ministre du prix unique du livre, a déploré la fermeture des librairies durant le confinement. Quelle est votre position sur ce choix assumé par le Syndicat de la librairie française ? 

Aurélie Filippetti : Je pensais que les librairies auraient pu rester ouvertes, car les livres sont des biens de première nécessité, et l’on peut souligner qu’elles sont d’ailleurs assujetties à une TVA réduite à ce titre. Cependant, je respecte le choix et la décision du SLF qui a préféré la prudence, ce qui se comprend tout à fait. 

Je déplore qu'Amazon n’ait pas été soumis aux mêmes contraintes, car on peut dire qu’Amazon a été le grand profiteur de cette crise. Heureusement que la justice française a permis de l’obliger à se plier à certaines règles sociales élémentaires, sinon ils étaient tout simplement en train de contourner le confinement comme si de rien n’était. On voit le danger que représente cette entreprise. Et je réitère mon appel virulent à la boycotter. Danger pour les libraires, mais aussi pour tous nos commerces et pour les salariés. 

Cette crise sanitaire, du moins le souhaiterait-on, remet à plat une partie de notre mode de consommation et de production. Pour la filière livre que vous connaissez bien, quels changements seraient à entreprendre ? 

Aurélie Filippetti : Je crains que le transfert de valeur déjà en cours des créateurs et de leurs éditeurs et distributeurs vers les plateformes numériques ne s’accélèrent. C’est cela, le principal risque. On l’a constaté : pendant que les premiers ont durement subi la crise, les plateformes se sont enrichies massivement et leurs cours de bourse ont explosé ! 

Il faut donc que l’Union européenne et, à l’intérieur de l’Union, chaque pays mettent en place une fiscalité sur les bénéfices réalisés dans le pays et obligent les plateformes à s’y soumettre. Pas de remontées de bénéfices aux sociétés mères. Et pas de contournement des lois sociales non plus, il va sans dire. 

Mais il faut aussi établir des régulations préservant et développant la diversité culturelle sur ces plateformes. Les algorithmes d’Amazon tuent la diversité éditoriale. Il faut continuer à se battre contre ce type d’entreprises voraces et avale-tout. Cela signifie faire aussi des campagnes de communication pour responsabiliser les consommateurs : quand ils achètent sur Amazon, ils participent à la destruction des librairies, de l’emploi, de la planète, et de la diversité éditoriale. 

Parmi les paradoxes du gouvernement, celui de faire rouvrir les bibliothèques. Que pensez-vous de cette décision, qui pèse finalement sur les collectivités ?

Aurélie Filippetti : Elle est indispensable et je suis favorable à la réouverture. Les collectivités peuvent l’organiser, car elles ont une solide expérience, et ce sont les plus à même de savoir comment faire respecter les distances de sécurité. D’ailleurs, d’une manière générale, je pense que les collectivités auraient dû être beaucoup plus sollicitées pendant le confinement pour gérer la crise au plus près du terrain. 

En tant qu’autrice, avez-vous goûté l’injonction présidentielle à chercher « dans la cale » le fromage et le jambon ? 

Aurélie Filippetti : Je dois dire que cela fait partie des nombreux mystères de cette intervention présidentielle... que je qualifierais de surréaliste au sens où Breton disait du rêve qu’il est « un jambon lourd qui pend au plafond ». 

Je pensais que le Président était plus gourmand des nourritures spirituelles que des nourritures terrestres ! 

Le ministre actuel, Franck Riester, promet un plan d’ampleur. Les annonces sont en suspens. Pour autant, les auteurs semblent les plus mal lotis en cette période. On parle d’opacité dans la gestion du fonds qui leur est consacré. Quel est le sentiment de la députée sur ce point ? 

Aurélie Filippetti : Les artistes-auteurs ne doivent pas être les oubliés de cette période. Leur situation est la plus précaire des précaires. Le Rapport Racine avait fait des propositions. Il faut les concrétiser. Pour ma part je pense que le plus simple, pour éviter la dispersion, est de lancer un revenu de base pour les créateurs (qui servirait aussi pour les étudiants). 

L’idée serait que tous ceux qui ne peuvent atteindre un certain revenu minimal par mois par leur travail créateur y aient accès. Cela donnerait une sécurité à ceux qui sont précarisés par cette crise et ne peuvent trouver de solutions viables pour le moment. 

Vous êtes d’ailleurs intervenue récemment, pour rappeler le Federal Art Project, au sein du New Deal présenté par Roosevelt. Vous songez à un revenu de base pour artistes, techniciens… et auteurs : comment le mettre en place ? 

Aurélie Filippetti : Roosevelt, qui pourtant n’était pas un homme spécialement féru de culture, avait compris qu’il n’y aurait pas de plan de relance sans vaste politique culturelle. Le New Deal a donc permis la construction d’infrastructures culturelles comme des théâtres et des bibliothèques, mais il a aussi inclus des programmes de commandes publiques et, surtout, tout un volet social pour les artistes, auteurs et créateurs. Car la culture est un secteur économique à part, ne l’oublions pas, qui représente, selon le rapport que j’avais commandé à l’IGAC en 2013, 3.2 % du PIB et près de 800.000 emplois directs. 

C’est aussi un secteur stratégique pour la France, pas seulement dans l’ordre symbolique ! La vision de la culture comme un luxe que l’on pourrait s’offrir quand tout va bien m’afflige : c’est la culture qui fait la force de notre pays. Dans toutes ses dimensions, notamment par la richesse et la diversité de la chaîne du livre. Donc pas de plan de relance sans plan d’investissements et de soutiens massifs au secteur culturel. 

Le rapport Racine, document reconnu comme précieux pour faire évoluer la position des artistes-auteurs, n’a été suivi d’aucune mesure réelle. La rue de Valois a-t-elle encore le moindre pouvoir, quand l’exécutif ne veut pas suivre ?

Aurélie Filippetti : Malheureusement la politique culturelle est encore entravée dans notre pays par le fait du Prince. On l’a vu avec la manière dont le chantier de Notre-Dame, au mépris du droit (le Conseil d’État vient de le dénoncer), a été arraché au Ministère. 

Les Présidents veulent toujours se mêler de politique culturelle, mais cela serait positif si c’était pour donner de la force et du poids au Ministère de la Culture dans ses arbitrages avec Bercy ou avec le Ministère du Travail. Or c’est toujours dans l’autre sens : pour affaiblir un ministère déjà méprisé par les autres, car considéré comme dépensier et inutile ! 

Et l’on oublie ainsi que c’est un ministère très technique, avec des sujets complexes, très économiques, et que « dire aux artistes » qu’on les aime pour paraphraser un documentaire célèbre, ne suffit pas : il faut leur permettre de créer, de travailler, d’être justement rémunérés et d’avoir une protection sociale ! 

L’exception culturelle n’est pas une exception aux besoins des artistes de manger, de vivre et de se soigner ! 

Or la vision caricaturale de l’art et de la culture, souvent véhiculée par les visiteurs du soir de l’Élysée, qui vivent dans des milieux ultra-privilégiés, nuit à l’efficacité des propositions faites par le ministère de la Culture et ses professionnels. 

Le rapport Racine est un outil de travail indispensable pour résoudre les problèmes sociaux du travail créateur. Il est le fruit de mois de concertation. Mais évidemment ce n’est pas « glamour » : mais l’art, c’est 10 % d’inspiration et 90 % de transpiration, comme disait Flaubert, ça aussi ce n’était pas glamour, mais c’est pourtant une réalité.

On vit en France avec l’idée romantique du poète maudit qui crève de faim en faisant des vers, mais avoir une protection sociale n’a jamais privé personne de son talent. 


Commentaires
Y a t'il quelqu'un pour me dire ce qu'Aurélie Filippetti a apporté à la culture durant son ministère ?

Y a t'il quelqu'un pour me dire ce que la frondeuse Aurélie Filippetti a apporté à la gauche ?

Y a t'il quelqu'un pour me dire ce qu'Aurélie Filippetti a dit d'intéressant et de concret durant cette interview ?

Boycotter Amazon facile à dire quand on vit dans une grande ville
Il y a beaucoup d'alternatives à Amazon. La meilleure reste évidemment les librairies (il y en a même dans de petites villes) mais si vous n'en avez pas à proximité : Gibert, Decitre, Chapitre...
Boycott d'Amazon, mise au pas fiscal et social des plateformes, préservation de la diversité culturelle, soutien au rapport Racine, revenu de base pour les créateurs, rappel du rôle économique de la culture dans notre pays, critique du fait du Prince…voilà, pour ma part,

tout ce qu'a dit de concret et d'intéressant Aurélie Filippeti dans cette interview
Question: Comment peut-on laisser la parole à une personne qui s’est montrée particulièrement inefficace et incompétente dans le domaine de la culture? Média, soyez plus sérieux svp...
Aurelie Philippeti est une femme et Çà les politiques ne le supportent pas. Ils ont emmerdés Trautman avec Lang comme meneur de pose de planches savonnées, Tasca etc... Le premier Ministre de France ce sont les Ministres de Bercy Ils n’ont cessé d’enquiquineur Aurélie Filippeti de baisser son budget alors oui elle a le droit de parler autant que nous.
Il est toujours possible de boycotter Amazon même en dehors des grandes villes. Il y a plein d'alternatives (sites de librairies ou de commerces) qui livrent également à domicile. Cela peut être une question de confort (rapidité, prix) mais pas de possibilités. Je n'habite pas en grande ville et pourtant j'ai toujours su me passer d'Amazon. Choisir Amazon, c'est choisir de sacrifier ses valeurs.
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