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Avec Jérusalem, Alan Moore “réalise certainement son meilleur film” (Claro)

Nicolas Gary - 18.09.2017

Interview - Claro Alan Moore - Jerusalem Alan moore - traduction écriture Claro


ENTRETIEN – C’est l’un des monstres de la rentrée, l’ouvrage tant attendu – Alan Moore a passé dix années à écrire cette œuvre. C’est également un deuxième roman, finalement, un très jeune écrivain, dont le passé se confond avec les plus grandes œuvres du monde des comics. Claro, son traducteur, nous raconte l’aventure de Jérusalem...


Claro
Claro — ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 
 

ActuaLitté : Qu’avez-vous ressenti en vous plongeant dans le texte et ce travail de traduction ?

 

Claro : On entend toujours que le deuxième est le plus mauvais : là, c’est plutôt très encourageant. Alan Moore avait publié La voix du feu (avec Neil Gaiman, trad. Patrick Marcel) voilà quelques années, qui était une réussite. Et Jérusalem est une autre réussite, parce qu’il a pris son temps. 

 

Alan Moore a mis dix ans à écrire ce livre : le temps n’engage pas la qualité d’un livre. En revanche, il a eu le temps de faire des recherches, d’installer les motifs, de travailler la structure. Il tenait sa bête dès le début : à aucun moment, Moore ne s’est engagé tête baissée dans l’écriture.

 

Le livre est d’une densité impressionnante : comment l'avez-vous abordé ?

 

Claro : Le livre est très bien construit : cela permet tant au lecteur qu’au traducteur de ne jamais être perdu, même s’il y une quinzaine de personnages majeurs et une vingtaine de mineurs. Comme il a organisé ce livre comme un équivalent spatio-temporel de la ville de Northampton, où il vit, on chemine à travers les rues, on les reconnaît, de même que les personnages et les situations. 

 

Le lecteur – et le traducteur est le premier lecteur – passe son temps à naviguer et changer de point de vue. Une certaine familiarité se développe à mesure qu’on progresse, au point de se retrouver comme un promeneur errant dans la ville. On finit par véritablement voir les personnages, qui sont très vite caractérisés. Tant leur langage que leur flux de pensées fait qu’on ne se perd jamais – ensuite, il y a trois parties qui font décoller, et monter d’un niveau...

 

Certains n’hésitent pas à le mesurer à un James Joyce – un Ulysse moderne...

 

Claro : Les comparaisons me paraissent toujours difficiles. Et ne me plaisent pas forcément. Chez Joyce, il y avait une volonté de faire bouger la littérature. Celle de Moore est tout à la fois plus restreinte et plus ambitieuse. Mais dans tous les cas très sociale. 

 

Ce qui l’intéresse, c’est de donner la voix, le visage, les souvenirs, à une frange de la population délaissée et complètement écrasée. Si je devais, je parlerais de livre à la Dickens : on ne retrouve aucune grande figure de bourgeois ou de noble ni toutes les classes de la société. Ici, on se focalise sur le quartier emblématique de Northampton, et comment cette ville, depuis le XIIIe siècle à nos jours, a été de plus en plus ostracisée.

 

Les moyens littéraires sont très distincts, mais, le nœud central, c’est ce qu’il a connu dans son enfance, une forme de pauvreté.

 

On connaît Alan Moore pour sa force créatrice dans le domaine du comics. Qu’en est-il pour Jérusalem, de cette veine ?

 

Claro : Visuellement, il parvient à des descriptions qui associent des couleurs, des mouvements donnés en même temps, et des dimensions – le grand, le petit, la 3D, tout cela est très précis. 

Alan Moore © Raphael Levy pour Editions Inculte


 

Oui, c’est évident, il a cette marque visuelle propre. Son personnage du peintre, celui qui restaure des fresques dans la cathédrale de Londres, voit soudainement la fresque s’animer. Et là, le lecteur a véritablement le sentiment d’avoir mis des lunettes 3D et d’y être, avec le visage de l’ange qui prend du volume et virevolte, de même que la voix est déformée, comme ralentie. On trouve même une approche filmique : lui qui n’a jamais été satisfait des adaptations réalise certainement son meilleur film.

 

Comment le traducteur trouve-t-il sa place dans une pareille oeuvre ?

 

Claro : Traduire revient toujours à se mettre au service d’un autre, en oubliant ses propres tics de langage quand on est soi-même écrivain. J’en ai, comme Moore. Après, l’envie de traduire ce livre, ce sont des échos, et des centres d’intérêt que je partage avec lui. La traduction implique de ressentir rapidement le texte et d’en partager la sensibilité : on ne peut pas passer 10 ans dessus... contrairement à l’écriture.

 

Cela passe par un partage de la vision de la mort, de son discours sur l’au-delà et ses personnages. Le danger des gros livres, pour le traducteur, c’est qu’ils ne finissent par écraser. Avec, cependant, deux avantages : tout ce temps passé permet de s’imprégner au plus juste, comprendre certaines orientations, des trames narratives et des usages de champs lexicaux. Ensuite, Moore, sur 35 chapitres, change de style constamment : j’ai presque eu le sentiment de traduire 35 novellas – avec 140.000 signes par chapitre, ça relance à chaque fois la dynamique.

 

Et le travail avec l’éditeur, comment s'est-il articulé ?

 

Claro : Immédiatement, on a décidé de ne pas attendre l’ensemble de la traduction pour travailler le texte. Cela ressemblait à de la couture : on fait deux points, on revient, on en reprend un... Au lieu d’avancer de chapitre en chapitre, j’en réalisais deux ou trois, je revenais sur le premier : le plus important, ce fut de relire, parce que les motifs sont très présents et de nombreuses phrases se retrouvent et se répondent. 

 

Comment avez-vous découvert Moore ?

 

Claro : J’avais surtout accroché avec Lost Girls, mais plutôt pour des raisons personnelles. Dans ce comics, on retrouve le personnage de Dorothy et je sortais d’un travail sur Le Magicien d’Oz, alors bon, certainement une plus grande affinité. C’est une BD érotique sur laquelle il a collaboré avec sa femme Melinda Gebbie, pour les dessins – et que l’on retrouve dans le livre sous la forme d’un personnage.



 

Moi qui voulait arrêter de traduire pour quelque temps – et alors que je n’ai toujours pas lu son premier roman – Inculte m’a proposé cette aventure. Je n’ai pas réussi à dire non.
 

Jérusalem, la ville aux spectres vivants d'Alan Moore


En même temps, je dis cela à chaque fois, parce que je voudrais du temps pour écrire mes livres. Mais quand on propose le Jérusalem d’Alan Moore, ça motive à reporter ses propres textes – et traduire, c’est une manière d’écrire aussi. Alors, mon prochain projet avance, mais c’est long : ça ne prendra peut-être pas 10 ans, mais après tout, ça a quelque chose d’enivrant.

 

En fait, en écrivant, soit l’on sait par avance, parce qu’on a structuré le récit comme un fou, soit on perçoit ce moment précis, celui qui dit que l’on est au milieu du texte. Le livre, c’est la recherche du milieu...


 Alan Moore, traduction par Claro — Jérusalem —9791095086444  — Editions Inculte – 28,90 €
 

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