Bernard Zekri : "Tintin était une sorte de héros à Actuel"

Antoine Oury - 29.10.2013

Interview - Bernard Zekri - Le plein emploi de soi-mê - Actuel


Sous son titre plein d'assurance, Le plein emploi de soi-même (éditions Kero) revient sur les débuts de carrière de Bernard Zekri, et son apport fondamental à la culture hip hop française, la grande tournée de 1982, le New York City Rap Tour. Avec le journaliste, nous sommes revenus sur ses années chez Actuel, et les souvenirs qu'il garde de cette période.

 

Le livre est épais, mais ne couvre qu'une petite séquence dans la carrière de Bernard Zekri, passé par Les Inrocks et aujourd'hui à l'agence Capa, après ses débuts chez Actuel. Celui que les médias considèrent comme le « papy du rap », selon son propre aveu, a voulu profiter de la proposition d'un éditeur pour revenir sur la façon dont il avait approché le milieu musical, à travers Actuel et le New York City Rap Tour.

 

Pour l'écriture, il retrouve Michel-Antoine Burnier, rédacteur en chef d'Actuel lorsqu'il entre dans le célèbre journal alternatif français : « C'était très drôle de me retrouver avec Michel-Antoine, on ne peut pas faire plus éloigné du rap que lui. Mais l'écriture à 4 mains a quelque chose de génial lorsqu'elle fonctionne : c'est comme en partir en vacances avec un ami, les souvenirs reviennent, nous avons beaucoup ri. » Le deuxième auteur de l'ouvrage, chargé des corrections comme à l'époque d'Actuel, ne verra pas la publication de l'ouvrage.

 

Le travail en équipe, et surtout l'association d'individus singulièrement différents : « C'est ce qui a fait le succès d'Actuel », explique Bernard Zekri, « avec Jean-François Bizot [directeur du journal, NdR], qui n'hésitait pas à nous envoyer dans des pays où personne n'allait. » Le modèle des rédacteurs, quand Zekri déboule dans la rédaction, en 81, à son retour de New York ? Moïse Millaud ? Albert Londres ? Hunter S. Thompson ?

 

 

Actuel, 1ère version (n°41, avril 1974)

 

 

« Tintin est une sorte de héros à Actuel, en tout cas celui de l'ancienne génération, Burnier, Rambaud... Il incarnait d'une certaine façon un idéal journalistique », explique Bernard Zekri. « Les rédacteurs apparaissaient d'ailleurs plus comme des personnages que comme des journalistes, du moins à leurs débuts : Luis Gonzalez Mata ou Thomas Johnson rencontraient des difficultés pour écrire en français, voire même le parler. Mais la rigueur de Bizot et des autres savait tirer le meilleur des journalistes. »

 

Dans le livre, on découvre les relations au sein de la rédaction de la rue de Paris, à Saint-Maur, un ancien hôtel Louis XV converti en lieu de travail pour les Actuéliens. Au moment où rejoint le journal, en 1981, l'empire de Jean-François Bizot comporte la radio Nova, le label Celluloïd, en plus d'Actuel, et le journaliste, issu d'une grande famille d'industriels, y ajoute trois soirs par semaine au Rex, où il peut organiser des soirées dantesques.

  

Le plein emploi de soi-même

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Un an plus tard, Zekri quitte le journal. Pourquoi ? Lui-même ne le sait pas trop, probablement une envie d'aller voir ailleurs. La deuxième formule du journal s'essoufle : la concurrence n'est pas très forte (Zekri cite Globe, bien financé, ou Max, sorte d'équivalent eighties de GQ), mais l'arrivée de Canal + leur mange des parts sur l'aspect barré. Plus encore, « c'est l'arrivée du TGV qui fut fatale. Avant, un trajet Paris-Lyon permettait de lire tout un numéro d'Actuel », explique Zekri. Ajoutez à cela la loi Evin sur la publicité pour le tabac et l'alcool, et le mal est fait.

 

Aujourd'hui en poste chez Capa, un temps directeur des Inrockuptibles, Bernard Zekri nous avoue un peu regretter cette époque de journalisme baroudeur : « Le plaisir de ces métiers, c'est l'exercice du terrain, la possibilité de créer et de raconter. J'étais d'ailleurs plus reporter qu'enquêteur », note-t-il. Il se souvient notamment du duo qu'il formait avec Daniel Lainé, photographe, et des moments de tension, de danger ou d'attente, tout simplement : « Un peu comme les duos de flics au cinéma. » Avec le stylo ou l'appareil en armes fatales...

 

Parti des Inrocks peu après l'arrivée d'Audrey Pulvar, Bernard Zekri n'en garde pas moins un oeil lucide sur la presse papier, et ses relations avec les investisseurs : « Si Mathieu Pigasse n'investit pas avec son argent, Les Inrocks disparaissent. Il reste impliqué dans la vie du journal, car il perd de l'argent avec ce type d'investissements, et il n'interviendrait pas si on ne tendait pas la main en demandant une rallonge en fin de mois. » Pour lui, la relation n'est pas plus, ou moins saine que celle instaurée entre l'État et France Télévisions, par exemple.

 

Le plein emploi de soi-même commence en 1978, alors Bernard Zekri, 23 ans, cogère la librairie « Les doigts dans la tête » avec trois camarades étudiants, à Dijon. À l'inverse de Paul Nizan, comme il l'écrit, il pensait que « c'était la plus bel âge de [s]a vie », et, des années plus tard, y trouve toujours un certain charme : « Ce qui me plaisait, c'était de développer un lieu alternatif, avec des expositions, des vinyles que je pouvais sélectionner, s'agiter dans un quartier... » En ouvrir une nouvelle, pourquoi pas, mais les compétences lui manqueraient, de son propre aveu. Il est retourné, il y a peu, dans la rue de sa librairie : un panneau « À céder » barre la devanture de L'Air Libre, successeur de sa boutique. Tout passe.

 

Pour lire la version musique de l'entretien, c'est par ici...