Between the Lines : éditeur engagé pour la justice sociale au Canada

Nicolas Gary - 16.01.2018

Interview - Between Lines Canada - éditeur Canada engagement - édition justice sociale


ENTRETIEN – Between the Lines est une maison d’édition canadienne, fondée en 1977. Au départ, ce projet réunit deux organisations dédiées à l’engagement politique et l’éducation. Depuis, ce sont 400 ouvrages qui constituent le catalogue de BTL, avec une mission stricte : publier des documents sur les questions sociales et culturelles, au Canada.


Amanda Crocker, aujourd’hui en charge de la maison, répond à ActuaLitté. Between the Lines porte très bien son nom : c’est entre les lignes que l’on trouve la vérité...

 

ActuaLitté : Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale et ses origines ? 


Amanda Crocker : Au départ, la maison est née avec une première parution, The Big Nickel : Inco's Home and Abroad. Ce dernier a détaillé les pratiques honteuses de l’industrie minière de nickel, la multinationale Inco, non seulement au Canada, mais également au Guatémala et en Indonésie. Au lancement, qui s’est effectué dans la salle des syndicats de Sudbury (700 km à l’ouest de Montréal), il y avait 200 travailleurs présents.

 

Depuis, nous nous sommes consacrés à un large éventail de question autour de la justice sociale. En quarante années, nous sommes restés fidèles à cette mission première : publier des auteurs canadiens de documentaires sur ces sujets. Nous proposons des livres informatifs, de la non-fiction sur la politique et les politiques publiques, les questions sociales, le monde et l’histoire du Canada, le développement à l’international et des sujets traitant des peuples autochtones. 

 

Enfin, nous abordons aussi la sexualité, les questions raciales, et tout le travail sur l’environnement. Nous recherchons avant tout des auteurs dont la voix n’est pas commune ni mainstream. Nos livres sont à ce titre régulièrement évoqués dans la presse et ont remporté de nombreux prix. 

 

Voilà quelques années, Paul Buhle, premier auteur américain d’histoires graphiques, écrivait : « Nous devons élargir notre programme éditorial pour inclure les romans graphiques. Mais nous devons aussi réorienter notre effort artistique autour de la vie ouvrière, vers un niveau supérieur de créativité. » C’est notre credo. Et pour le 40e anniversaire, célébré l’an passé, nous avons produit un ouvrage commémoratif, Books without Bosses : Forty Years of Reading Between the Lines

 

Comment vous positionnez-vous sur le marché international ?

 

Amanda Crocker : Between the Lines occupe une position unique dans l’édition canadienne. En tant que maison indépendante, nous faisons paraître des livres pour tous, depuis les militants aux étudiants du secondaire et en universités. Nous touchons aussi les enseignants, les professeurs, et toute personne intéressée par les dernières réflexions sur la justice sociale.

 

BTL a des racines profondément ancrées dans de nombreux organismes de gauche et des syndicats au Canada. De par cette histoire, la maison s’est bâtie sur ce que l’on appellerait l’idéologie des années soixante. Pour nous, c’est juste avoir des principes. Ainsi, nous n’avons pas de patron, pas de propriétaire propre. Notre personnel est restreint, notre conseil d’administration et le comité de rédaction prennent toutes les décisions pour les parutions, par une adhésion globale.



 

L’an passé, devant une critique enthousiaste du livre Lunch-Bucket Lives : Remaking the Workers' City, l’historien américain David Roedigger s’est demandé : « Pourquoi n’est-il pas possible de produire un pareil livre aux États-Unis ? » Il avait déjà partiellement répondu : « Cela ne peut exister sans une maison profondément engagée. »

 

Le livre, une industrie culturelle négligée
par le gouvernement du Québec

 

Or, notre engagement profond réside dans ces livres qui portent la justice sociale, et n’a jamais vacillé en quarante années. Il continue de guider nos choix de livres, particulièrement pour ceux qui racontent des histoires sur ce que l’on pense du Canada. Nombre de nos ouvrages posent des arguments clairs et solides, pour réparer les torts historiques et abattre les barrières systémiques qui maintiennent l’inégalité.

 

Justement, quelles sont les spécificités de l’édition au Canada ? 
 

Amanda Crocker : Les éditeurs sont confrontés à un certain nombre de défis propres au pays. Le Canada a finalement une population assez réduite, qui s’étend sur un immense territoire géographique. Le marketing et la promotion des livres d’un océan à l’autre s’avèrent compliqués. De plus, les éditeurs en langue anglaise doivent rivaliser avec les industries américaines et britanniques – des multinationales qui dominent le secteur avec de gros moyens marketing.

 

Avec l’appui du Conseil des Arts du Canada, les éditeurs indépendants en langue française et anglaise ont récemment créé des liens lors d’une foire annuelle autour des droits de traduction. Cet événement, conjugué à l’appui du gouvernement fédéral pour la traduction d’auteurs canadiens a contribué à combler le fossé linguistique entre le Canada francophone et anglophone.

 

Du reste, l’industrie, comme d’autres pays avec un passé colonial, a longtemps été à prédominance blanche. Cela évolue lentement : les éditeurs canadiens indépendants publient davantage d’œuvres dont les auteurs sont marginalisés ou autochtones. Ils racontent ainsi des histoires sur le pays, qui remettent en question ce que les lecteurs peuvent croire en présentant des récits qui vont à contre-courant. 
 

Le chemin est encore long avant de « décoloniser l’édition ». Pour ce faire, nous aurons à ouvrir l’industrie à des gens d’origines culturelles diverses – tant pour qu’ils écrivent des livres que pour qu’ils décident de les publier. En 2015, l’Association of Canadian Publishers a unanimement approuvé les 94 Appels à l’Action visant à améliorer les relations avec les peuples autochtones et non autochtones. BTL a hâte de prendre part à ce projet.

 

Vous évoquiez les difficultés pour le marketing : comment procédez-vous pour le numérique ?
 

Amanda Crocker : D’abord, tous nos livres sont disponibles en format numérique, à prix accessible ce qui permet aux lecteurs de les trouver n’importe où dans le monde. Et d’ailleurs, la contrefaçon numérique n’a jamais posé de sérieux problème : nous croyons à des lecteurs intelligents, et politiquement conscients, qui reconnaissent la valeur du travail de chacun et le rôle social de nos ouvrages. 
 


Lancement de The Big Nickel, en 1977

 

Nous avons ainsi à cœur de promouvoir ces messages, et que les lecteurs acceptent la nécessité de payer les auteurs et notre équipe pour son juste travail. Cependant, je digresse, mais, au cours des dernières années, les lois canadiennes sur le droit d’auteur ont évolué et introduit l’idée d’une copie de document possible, sans rémunération de l’éditeur, à travers le Fair Use. 
 

La grippe canadienne, une épidémie
anti-copyright qui se propage

 

En prétextant des fins éducatives, cette exception au copyright pose de sérieux problèmes. L’incertitude dans laquelle nous place la loi et positionne les éditeurs canadiens dans une situation délicate. Tout particulièrement quand ils publient des livres abondamment utilisés par les étudiants et les universités.

 

Ensuite, nous nous intégrons dans une vaste communauté de Canadiens progressistes. Nous croyons que travailler conjointement peut apporter un changement social positif. Les titres que nous publions montrent cette ouverture, et nos auteurs sont également connectés au sein de communautés culturelles différentes – activistes, artistes, professionnels – et se chargent pour beaucoup de la promotion.

 

Les auteurs attendent aussi que les lecteurs leur reviennent avec des questions, prennent la parole et finissent par envisager le monde différemment. 

 

BTL s’appuie sur les réseaux sociaux, évidemment, et s’associe à des associations en-dehors de l’édition, syndicats, ONG, groupes communautaires, militants. Nous coorganisons avec eux des événements où les auteurs prennent la parole. Tout cela permet de faire passer nos messages auprès d’un plus large lectorat. Ainsi, nous avons collaboré avec la Coalition ontarienne de lutte contre la pauvreté, ou avec la Foire du livre juif d’Halifax – et d’autres événements internationaux. 

 

Pour l’international, d’ailleurs, quelles sont les manifestations que vous privilégiez ?

 

Amanda Crocker : Les foires de Francfort et de Londres sont des rendez-vous immanquables. Je suis toujours heureuse de retrouver mes camarades de l’édition indépendante du monde entier. Et de voir quels sont leur travail ou les défis qu’ils ont rencontrés. Cette année, le Canada était invité d’honneur à La Havane : nous avons ainsi été conviés à figurer dans la délégation officielle. Du reste, nous nous déplaçons souvent aux États-Unis.
 

Manifeste pour la culture :
de nouvelles politiques réclamées au Canada

 

Pour le Canada, différents rendez-vous nous occupent, toujours dans le cadre de la promotion de nos auteurs. À Toronto, nous attendons impatiemment le Word on the Street Festival : les lecteurs s’y retrouvent, en plein air, à la rencontre des écrivains, au moins de septembre. Et puis, il y a des conférences universitaires, comme le Congrès annuel des sciences humaines et sociales et d’autres organisées par les bibliothécaires. 

 

Quels sont les partenaires francophones avec lesquels vous avez les meilleures relations ?

 

Amanda Crocker : Pour l’essentiel, nous travaillons avec des éditeurs du Canada francophone, qui ont une ligne éditoriale proche de la nôtre et avec qui nous partageons beaucoup, au-delà de la différence de langue. Ainsi, Ecosociété, Boréal, ou les éditions du Remue-Ménage. Et nous avons des projets avec Mémoire d’encrier. Très souvent, nous échangeons avec Lux Éditeur, situé à Montréal et avec les Éditions Agone, pour la France.
 

En partenariat avec
L'Alliance internationale des éditeurs indépendants


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