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Boitempo Editorial : l'exigence et les sciences humaines au service du Brésil

Nicolas Gary - 06.07.2017

Interview - Brésil marché livre - Ivana Jinkings Boitempo - édition sciences humaines Brésil


ENTRETIEN – Boitempo se présente comme l’un des éditeurs inépendants majeurs, éditeurs de textes de sciences humaines et de pensée critique en langue portugaise. Ivana Jinkings a fondé sa maison en 1995, fière aujourd’hui d’un catalogue « consacré aux essais et la littérature engagée ». 

 


Ivana Jinkings
 

 

ActuaLitté : Comment avez-vous envisagé la maison Boitempo ?

 

Ivana Jinkings : Le projet initial portait sur la publication d’œuvres à la pertinence indiscutable, parfois oubliées ou même inédites au Brésil. Ce fut le premier roman de Stendhal, Napoléon, qui révèle son côté historien politique. D’autres classiques littéraires ont suivi, comme Anatole France, Jack London, des contes traditionnels français ou russes. Au fil des ans, nous avons intégré des écrivains brésiliens contemporains comme Edyr Augusto, Flávio Aguiar, João Anzanello Carrascoza et Roniwalter Jatobá.

 

Mais ce fut au lancement de la collection World of Work – dédiée à la sociologie du travail – que nous avons établi notre profil d’éditeur. Nous avons publié le Manifeste communiste de Marx et Engels et le livre essentiel du philosophe marxiste hongrois István Mészáros, Beyond Capital.

 

Progressivement, la maison s’est installée comme une référence pour les livres de sciences humaines, se montrant attentive aux urgences théoriques de notre époque.



La maison Boitempo

 

Boitempo s’est engagé dans la création d’un catalogue cohérent – une approche opposée à celle de la plupart des éditeurs qui, souvent, cherchent des best-sellers. En deux décennies, nous avons rassemblé une collection de penseurs nationaux et internationaux parmi les plus influents. Ce sont des références dans des domaines tels que l’économie, la politique, l’histoire, ou la culture et bien d’autres.

 

D’autre part, nous constituons des collections par d’importants intellectuels brésiliens, comme « Lukács Library » coordonnée par José Paulo Netto ; « État de siège » de Paulo Arantes ; « Marxisme et littérature » par Michael Löwy et Leandro Konder (in memoriam) ; « Monde du travail » de Ricardo Antunes ; « Pauliceia » par Emir Sade. 

 

Enfin, nous avons des collections relevant de sélections internes, comme Boitempo Classics, Red Ink et la Marx-Engels, qui regroupe des éditions commentées directement traduites de l’allemand. Boitempo publie également un magazine d’études marxistes, appelé Margem Esquerda, deux fois par an.

 

Dès nos débuts, Boitempo Editorial a reçu le soutien du public, lors de l’organisation d’événements qui ont mobilisé des milliers de personnes — rapprochant auteurs et lecteurs. En 2011, nous avons débuté notre production numérique, et investi les réseaux sociaux afin de renforcer notre contact direct. 

 

De même, notre blog permet d’avoir des répercussions par-delà les frontières, se présentant comme un espace pour théoriser les impasses du temps présent. Il est devenu l’un des plus consultés du pays. Et il est doublé d’une chaîne YouTube, qui rencontre le même succès.



La maison Boitempo

 

Comment abordez-vous les spécificités du marché brésilien ?

 

Ivana Jinkings : Il existe une recherche intitulée Potraits de lecteurs au Brésil, qui regroupe des analyses de spécialistes qui comparent les indices à ceux d’autres pays. Ils mesurent aussi les données aux politiques publiques et aux actions tournées en faveur de la lecture. 

 

On peut y voir que la majorité des jeunes, 80 % des 11/17 ans – près de 24,3 millions de personnes – ne lit que les livres obligatoires, imposés par le système scolaire. Près de 13 millions d’enfants estiment que la lecture est ennuyeuse et 6,5 millions n’ont pas lu de livres au cours des trois derniers mois. 

 

Mais elle précise aussi que 4,8 millions de ces jeunes lisent pour le plaisir. Ces chiffres sont très modestes, et par conséquent, très inquiétants. Ils montrent la relation des Brésiliens au livre. Nous manquons encore de politiques publiques et d’autres problématiques doivent être prises en compte. L’écrivain Ana Maria Machado les a bien identifiées : l’environnement domestique n’exerce plus une influence suffisante dans la formation des lecteurs.

 

Outre ces enjeux récents, le marché continue de se concentrer plus encore du fait que les éditeurs étrangers et les grands groupes engloutissent des éditeurs indépendants. Les politiques publiques s’améliorent, mais sont encore insuffisantes. Et peu d’entre elles se concentrent sur la promotion de la bibliothéconomie et la libre circulation des idées, la diffusion culturelle et la formation des lecteurs.

 

Revenons au format numérique et au marketing : quelles sont vos initiatives en la matière ?

 

Ivana Jinkings : Depuis 2011 que nos livres sont disponibles en ebook, nous avons considéré qu’il s’agissait plus d’une alternative accessible pour les lecteurs, en optant pour une remise de prix significative. Nous avons donc réduit notre marge bénéficiaire pour ce format, et nous pratiquons des tarifs inférieurs au marché international. 

 

Cette nouvelle approche tarifaire avec des prix allant jusqu’à 65 % du tarif imprimé est une réduction supérieure à la moyenne brésilienne, en termes absolus et relatifs.

 

Pour ce qui est du piratage des livres, il a toujours existé – au Brésil, du moins, la photocopie dans le milieu universitaire est très répandue. La meilleure réponse que l’on puisse y apporter est de proposer des livres aux lecteurs les plus économiquement accessibles, en numérique ou en imprimé. 

 

Quant au marketing, nous avons compris très vite que la communication vers le public était primordiale pour la formation et le développement de notre lectorat. Par conséquent, nous avons investi fortement les réseaux sociaux, travaillons sur des événements et avec la presse. 

 

Il est fondamental que les éditeurs se consacrent à l’éducation des lecteurs – raison pour laquelle nous optons pour cette approche, et pas uniquement en misant sur la publicité.
 


 

Les événements – rencontres et lectures – sont devenus notre marque de fabrique et le moyen principal de faire connaître nos livres. Boitempo organise ainsi des débats, des cours, des séminaires, presque tous publics et gratuits, à travers des villes brésiliennes. Le tout avec la présence d’auteurs nationaux et internationaux. 

 

Ces initiatives favorisent la rencontre et font la différence sur le marché du livre, en améliorant nos échanges avec les lecteurs. Généralement, les enregistrements et les textes produits, issus de ces événements, sont gratuitement disponibles sur le blog de la maison. Il ne s’agit cependant pas d’un produit, mais d’un moyen de faire face aux changements dans le monde de l’édition – celui d’avant.

 

Depuis l’aggravation de la crise financière que subit le pays, nous avons assisté à un revirement de grands éditeurs, qui initient des campagnes de promotion semblables à celles que nous avons mises en place.

 

Et qu’en est-il de vos échanges avec les pays francophones ?

 

Ivana Jinkings : À ce jour, nous travaillons beaucoup avec la France – notre partenaire francophone premier. Nous avons plusieurs auteurs français dans notre catalogue, tels que Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Michael Löwy, Christian Laval et Pierre Dardot.

 

Leurs livres ont été publiés originellement chez La Découverte, La Fabrique ou les Presses universitaires de France. Le programme de traduction et d’acquisition des droits instauré par l’Institut français joue ici un rôle extrêmement important dans notre travail.

 

Www.boitempoeditorial.com.br

 

réalisé en partenariat avec
l’Alliance internationale des éditeurs indépendants