“C'est tout un travail des matériaux qui féconde l'imaginaire de Michel Butor”

Antoine Oury - 22.10.2019

Interview - Cahiers Butor - Michel Butor auteur - Mireille Calle-Gruber


Le 18 septembre dernier, les éditions Hermann ont fait paraitre le premier numéro des Cahiers Butor, une vaste entreprise, en 7 numéros, qui cherche à « compléter » les œuvres complètes de Michel Butor en rendant les images qu'il leur manque. Partenaires artistes, influences visuelles, livres d'artistes, autant de dimensions de l'immense travail de cet auteur qu'il est désormais possible d'explorer. Entretien avec Mireille Calle-Gruber, auteure, professeur à La Sorbonne Nouvelle, directrice des Œuvres Complètes de Michel Butor aux éditions de La Différence et codirectrice des Cahiers Butor aux côtés d'Adèle Godefroy et Jean-Paul Morin.

Michel Butor, portrait
Michel Butor (utbm_fr, CC BY-ND 2.0)
 
 

ActuaLitté : Quelle est la genèse des Cahiers Butor ?


Mireille Calle-Gruber : Depuis longtemps, avec Michel Butor, nous souhaitions compléter les Œuvres Complètes... c'est-à-dire incomplètes... que nous avions publiées de 2006 à 2010 aux éditions de La Différence. Il y a deux sortes d'incomplétude par rapport aux 12 volumes parus (environ 15.000 pages). D'une part, il manque les textes que Butor a écrits après 2010 jusqu'à sa mort en 2016, et c'était un écrivain prolixe ! D'autre part, il manque les images produites par divers artistes, images qui ont été sources d'écriture pour lui. Et pas seulement les images, mais aussi la façon dont images et textes se combinent, en surfaces, en pliages, en collages, en mobiles, en livres d'artistes. 

Bref, c'est tout un travail des matériaux qui féconde l'imaginaire de Butor et qui produit des ouvrages en collaboration. Les écrits reçoivent une plasticité inégalable, car vocabulaire et phrases de l'écrivain se font l'écho des couleurs, des tracés, du grain du papier ou de la toile, des fluidités, de tous les gestes de fabrication. Il manque donc dans les Œuvres Complètes ce mouvement de genèse de l'œuvre et la physique émotionnelle qui l'accompagne.

Pour les textes manquants, c'est assez simple, il s'agit de continuer la collecte ! Nous avions déjà envisagé avec Michel des « œuvres complémentaires » à La Différence. La mort brutale de Joaquim Vital a arrêté le projet. Quant aux collaborations artistiques, elles exigent de penser un format éditorial spécifique.

C'est une rencontre organisée par La Cave Littéraire et la Mairie de Villefontaine qui a été le déclencheur des Cahiers Butor. À l'invitation d'Arlette Perussie et de Jean-Paul Morin, Michel Butor et Max Charvolen participaient à un débat public. C'est là qu'avec l'assentiment de Butor, toujours généreusement disposé à participer, le projet Cahiers fut lancé et que Michel décida que je devais m'en « occuper » !... Considérant tout logiquement qu'on allait travailler à compléter un peu l'incomplétude !
 

Pourquoi avoir fixé le nombre de parutions à 7 ?


Mireille Calle-Gruber : Outre que c'est un chiffre magique, chaque numéro est centré sur les collaborations dans un domaine précis — sauf le N°1 qui ouvre la série sur la question même qui la fonde : le principe du compagnonnage d'art-artisanat qui traverse tout l'Œuvre Butor, lui donne synergie et polytechnicité. Ce n'est plus affaire d'exhaustivité : sur plus de 3.000 titres d'ouvrages que compte la production de Michel Butor, la plupart sont des livres d'artistes !

Il s'agit plutôt de sérier les questions par domaines artistiques, techniques et au regard de la créativité collective. Nous avons donc prévu 7 volumes : Butor et la peinture, Butor et la musique, Butor et la photographie, Butor et les objets, etc.

Michel Butor, La Modification (1959, Club français du livre)
Michel Butor, La Modification (1959, Club français du livre) - (Étienne Pouvreau, CC BY 2.0)
 
 

Pour quelle(s) raison(s) les Œuvres complètes de Michel Butor ne sont-elles pas vraiment complètes sans les images et illustrations ?


Mireille Calle-Gruber : Vous posez une question fondamentale... et immense. Où commence et où finit une œuvre ? S'en tenir aux seuls textes publiés sous la signature de l'écrivain, c'est, disons, considérer l'œuvre restreinte. Mais que fait-on des brouillons, de la bibliothèque, de la correspondance (fleuve pour Butor) ? Que fait-on des divers contextes : dans son cas, les cours aux étudiants, les conférences ? que fait-on des performances musicales ? Des lectures publiques ? Et les contextes familial, intellectuel, historico-politique ?

À l'occasion d'un livre dans lequel je publiais les lettres de la mère de Claude Simon pendant la guerre, Butor, qui a écrit la préface, a désigné cette nébuleuse d'écrits comme la littérature dormante. C'est très beau et très juste, ce sont les nappes phréatiques : l'écrivain y puise plus ou moins consciemment. Pour Butor, une partie de cette « littérature dormante » provient de ses rapports aux arts. C'est particulièrement important de voir comment le « faire » artistique lui donne un lexique, une grammaire, une syntaxe. Depuis 1962, date de sa première collaboration avec Zanartu, il n'a cessé de multiplier les échanges ; la tonalité des écrits est différente selon la facture qu'il a sous les yeux. Les sollicitations extérieures lui permettent d'opérer une archéologie de sa propre création. C'est le paradoxe : il va vers l'autre pour faire un travail sur soi et mieux se connaître.
 

Avez-vous évoqué avec l'éditeur La Différence la possibilité d'une publication révisée des Œuvres Complètes, enrichie par les images, formes et couleurs ?


Mireille Calle-Gruber : On ne peut donc se contenter de « réviser » les Œuvres Complètes en « enrichissant » par l'insertion d'images. Au commencement sont les images. Pour vraiment « compléter » (un peu !), il faut étudier les processus, la fabrique. Ce sont plus que des images : c'est chaque fois une œuvre à soi. Éditer des collaborations exemplaires exige un autre format, un autre paramétrage : celui du Cahier d'art, du catalogue. Les éditions Hermann ont, en la matière, ce savoir-faire. Elles travaillent avec les musées et les galeries et font d'excellentes reproductions. Ces Cahiers Butor, il fallait les « créer » : ils existent grâce à l'expérience, les connaissances, la générosité et l'enthousiasme de Philippe Fauvernier et de son équipe. Je tiens à leur rendre hommage !
 

À quelles archives avez-vous eu accès ? Auprès de quels lieux ou institutions ?


Mireille Calle-Gruber : J'ai la chance d'accompagner depuis longtemps l'œuvre de Michel Butor et de connaître la grande famille des artistes qui l'entourent, ce sont souvent aussi des amis. J'ai donc un accès direct à leurs archives. Chance d'être en relation avec les filles de Michel Butor qui ont à cœur de faciliter la mise en valeur de ce patrimoine exceptionnel que constitue l'œuvre de leur père. Chance enfin que Michel Butor ait été son propre archiviste : méthode de rangement, organigramme, inventaire, tout cela se trouve dans sa mémoire d'ordinateur. Parmi les institutions : la BnF, la Fondation Bodmer, La Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, l'Université de Genève, les éditeurs d'art... Butor n'a cessé de semer et d'essaimer !

 

L'ouverture au public de la maison Butor accompagnera-t-elle la diffusion de ces Cahiers Butor ?


Mireille Calle-Gruber : Il y a une nouvelle institution, par lui inventée : le Manoir des Livres à Lucinges, qui va être un Musée du Livre d'artiste, il ouvrira en février 2020 et devrait être inauguré en juin 2020 avec la Maison de Michel Butor transformée en Résidence d'artistes et d'écrivains. Ces lieux vont permettre de belles collaborations avec les Cahiers Butor. C'est moi qui suis chargée d'organiser la scénographie d'accueil dans la Maison Butor où sera présenté au grand public le Parcours biographique, littéraire et artistique de l'écrivain... Exaltant et angoissant d'exigence !
   

Quels auteurs interviendront dans les Cahiers Butor ? 


Mireille Calle-Gruber : Dans le Cahier 1, il y a des peintres (Bertrand Dorny, Anne Walker, Colette Deblé, Graziella Borghesi), des photographes (Bernard Plossu, Maxime Godard, Adèle Godefroy), des musiciens (Jean-Yves Bosseur, Marion Coste), des universitaires (profs et étudiants) et critiques littéraires, des éditeurs d'art, des philosophes (Eberhard Gruber, Jean-François Lyotard et en particulier une lettre inédite de Butor), des textes de Butor, des témoignages... Même « Julie », le chien-compagnon de Butor, est présent.

Ce que nous voulons : des visions et des voix multiples qui fassent, chaque fois, un vivant portrait de l'œuvre et de son signataire. Que les Cahiers Butor continuent à fédérer autour de « Michel Butor » l'amitié créative et ludique dont il a su s'entourer. C'est tout cela son héritage !
 


Commentaires
grin grin grin grin grin grin grin magnifique entretien beau portrait de Michel Butor Merci!
Un grand merci Mireille pour le partage de cet entretien.

Quel chatoiement supplémentaire tu apportes à cet ouvrage!

amitiés

francesca
Bonjour Mireille,



Merci beaucoup pour cet article et tout ce qui est en amont.

Une fois encore la défense et l'illustration de notre cher grand poète repose sur un long travail souterrain.Les Cahiers émergent et redonnent de l'espoir.7 fois bravo !
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