Cameroun : « Les pouvoirs publics sont le grand absent du monde du livre »

Antoine Oury - 18.11.2015

Interview - Serge Kouam éditeurs indépendants - Presses universitaires Afrique - Cameroun Alliance


Serge Kouam est à la tête de la maison d'édition Presses universitaires d'Afrique, qui officie au Cameroun depuis un quart de siècle. Membre de l'Alliance des éditeurs indépendants, Serge Kouam est également coordinateur du réseau linguistique francophone, et donc responsable du suivi des projets, de la bonne circulation des informations entre les membres ou encore de l'organisation de certains événements de l'Alliance. Pour ActuaLitté, il détaille les défis, nombreux, auxquels l'édition camerounaise doit faire face.

 

Serge D. Kouam, Cameroun (Presses universitaires d’Afrique) - Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants

Serge Kouam en octobre 2015 à Paris

 

 

ActuaLitté : Quel est le rythme de publication des Presses universitaires d'Afrique et comment a-t-il évolué ?

 

Serge Kouam : Notre catalogue présente à peu près 500 titres, répartis dans une douzaine de collections, dont certaines à vocation internationale comme « Enjeux Planète ». Nous faisons pas mal de coéditions, également : nous sommes une maison d'édition indépendante qui essaye de trouver son chemin dans un contexte plutôt difficile. Ainsi, il y a 10 ans, nous publiions environ 20 à 25 titres par an, aujourd'hui, l'économie mondiale ne se porte pas très bien et les répercussions sur l'Afrique sont importantes, nous sommes passés à 8 à 10 titres sur l'année. Le paysage éditorial n'a pas meilleur visage, et le réseau de distribution ne fonctionne pas très bien. Nous essayons de garder la tête hors de l'eau.

 

L'édition camerounaise dans son ensemble fait-elle face à ces mauvaises conditions économiques ?

 

L'édition est un métier récent au Cameroun, et c'est pour cela que nous sommes présents dans des réseaux associatifs, pour discuter et rechercher des solutions aux problèmes communs. C'est un monde à structurer. On dirait que l'édition, de manière générale, reste une sorte d'économie informelle. Le défi reste de définir des règles communes pour s'arrimer aux standards internationaux.

 

À l'intérieur du Cameroun, le dialogue interprofessionnel est assez faible : lorsque l'on met en place des associations, les membres ne travaillent pas tous pour l'intérêt de la profession, et certains sont là pour de petits calculs. Au niveau local, nous essayons de lutter contre ce type de pratiques, mais c'est aussi à l'international que nous nous inspirons de ce qui fonctionne bien, notamment à l'Alliance, en matière de gouvernance, de modes de fonctionnement, de politiques communes...

 

Quelle est l'implication du gouvernement, quel soutien apporte-t-il aux différentes initiatives des éditeurs ?

 

De mon point de vue, le livre continue d’être considéré par les pouvoirs publics comme un objet de menaces, et une sorte de distance persiste. Cela se ressent, car il n'existe pas, au Cameroun, de service public du livre. Les bibliothèques n'existent que dans le sens d'une réduction du taux de chômage : il n'y a pas de budget d'acquisition, et il est très difficile de compter sur les bibliothèques lorsque l'on publie un livre. Commercialement, l'avenir d'un livre reste très incertain, il y a peu d'acheteurs et les exemplaires achetés sont vite photocopiés. Le plus difficile est l'encadrement réglementaire : le dialogue est déjà assez faible entre les professionnels, et il l'est encore plus entre les professionnels et les pouvoirs publics.

 

Nous n'avons pas encore eu de ministre du livre, en 50 ans : tous sont portés vers la musique, parfois le cinéma... Comparé à d'autres pays d'Afrique, on peut dire que les pouvoirs publics sont le grand absent du monde du livre. Les dictatures qui se sont succédé ont misé sur l'obscurantisme pour pérenniser leur règne, et n'avaient donc aucun intérêt à encourager la construction d'une masse critique. C'est la raison pour laquelle le livre est délaissé. On espère obtenir un jour une respiration, en termes démocratiques, et que le livre sera un peu plus reconnu, comme un bien public. Il y a ce paradoxe qui consiste à parler sans cesse de développement, tout en empêchant celui de l'édition : cela n'a pas de sens pour moi.

 

Quel est l'état du réseau de distribution dans le pays ?

 

Pour l'instant, nous n'avons qu'un seul vrai distributeur, qui est davantage là pour distribuer la production française, puis, lorsque cela est possible, la production locale. Le problème, c'est qu'il ne s'agit pas des mêmes approches. Le système adopté est celui du dépôt-vente, avec des paiements plutôt irréguliers, et du coup, chaque éditeur essaye d'organiser sa propre diffusion et distribution, avec des interlocuteurs parfois pas toujours fiables, en raison du manque de structures et d'accords juridiques, comme cela peut se voir ailleurs.

 

Young boy reading in Bamenda

Lecture à Bamenda (Book Aid International, CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

Quelle est la place des éditeurs français dans l'édition camerounaise ?

 

Elle est importante, au point d'étouffer un peu l'édition locale, mais ce n'est pas cela le problème. Je préfère avoir des éditeurs français à mes côtés plutôt qu'en face : nous pouvons nous appuyer sur ces partenaires pour nous développer, dans des partenariats. Il y a de la place pour tout le monde. L'édition française a son propre distributeur, une filiale des Nouvelles Messageries de la presse parisienne/Presstalis [Messapresse, NdR]. Au Cameroun, comme dans la plupart des pays francophones, un interlocuteur centralise la distribution de la production française. Si une place est disponible, quelques ouvrages locaux peuvent être sélectionnés, mais c'est très aléatoire.

 

Mais nous n'allons pas leur faire le procès de faire leur métier, et leur démarche est logique. Si un pays comme le Cameroun veut rendre sa distribution viable, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, il faut qu'il s'en donne les moyens. C'est vraiment une question de choix politique et de dialogue avec les professionnels : cela ne sert à rien d'accompagner sporadiquement, comme cela est parfois le cas, sans connaître les enjeux et le fonctionnement du système.

 

Qu'en est-il des universités, qui constituent d'importantes clientes pour les livres ?

 

Au niveau des universités, les budgets sont plutôt inexistants, et lorsqu'ils sont là, la gouvernance n'est pas saine. On n'utilise ainsi pas forcément les moyens dédiés au livre pour acheter des livres, on ouvre des bibliothèques où le budget d'acquisition est utilisé pour le fonctionnement... Il faut véritablement mettre autour de la table les acteurs concernés pour envisager de regarder autrement le livre. J'ai rarement reçu des commandes, je peux les compter sur les doigts d'une seule main sur les 20 dernières années... Pourtant, les étudiants comme les enseignants ont besoin de ces livres, et n'en ont pas eux-mêmes. Je vous invite à venir au Cameroun, et à regarder le calibre du parc automobile des responsables d'universités pour comprendre...

 

Le réseau de librairies permet-il de mettre en avant une production de qualité ?

 

Numériquement, le ratio des librairies est relativement faible, et les espaces sont davantage dominés par la papeterie, ce qui peut se comprendre étant donné l'état du marché de l'édition. Il n'est pas rare de voir une librairie consacrer 80 % de son espace à la papeterie, mais cela est parfois nécessaire pour atteindre l'équilibre. Mais, si nous souhaitons inverser la tendance pour l'édition, il nous faut créer des conditions d'accompagnement pour que la librairie tienne. Si elle tient, le reste de la chaîne s'en sortira mieux. Il y a un travail global à faire.

 

L'édition numérique pourrait-elle constituer un moyen d'éviter les problèmes de distribution ?

 

J'ai toujours sur moi une version numérique des ouvrages que je mets sur le marché, et les pratiques numériques sont très avancées pour la communication, par exemple. Mais la peur du piratage reste prégnante pour l'édition camerounaise : j'ai beaucoup d'offres d'agrégateurs, d'espaces de vente, de diffusion, mais le fait de remettre un fichier à un partenaire reste toujours problématique. Pour l'instant, je préfère garder mes fichiers avec moi plutôt que de risquer un procès de mes auteurs pour utilisation illicite du fichier. J'observe encore, même si, techniquement, la voie numérique est possible.