Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Cap au Nord avec Julien Blanc-Gras : l'écrivain-voyageur court le monde sans se prendre au sérieux

Cécile Pellerin - 15.06.2017

Interview - interview - Julien Blanc-Gras - Groenland


Julien Blanc-Gras, écrivain, journaliste et voyageur est allé au Groenland. De ce voyage, il a rapporté un récit insolite, Briser la glace (Paulsen), plein de fraîcheur, d’humour et de sincérité.
 

Invité au festival Etonnants Voyageurs, il a volontiers évoqué plus en détails ce voyage en contrée arctique, la genèse du livre et sa passion plus générale pour le voyage, la rencontre avec la population locale et l’écriture dont aujourd’hui, sa vie tout entière se nourrit et semble s’épanouir.
 

© Chantal Parent 



Cécile Pellerin. Pour ceux qui n’auraient pas encore lu votre livre, pouvez-vous en quelques mots, préciser l’origine de ce voyage ?

Julien Blanc-Gras. Les Editions Paulsen m’ont proposé de participer à une expédition sur le voilier Atka que le propriétaire, un guide de haute-montagne de Chamonix, François Bernard, passionné par l’Arctique, met à disposition des artistes. Ce bateau est une sorte de résidence artistique itinérante et j’ai eu la chance d’y séjourner quelques semaines avec deux marins et un peintre, Gildas Flahaut, dont le livre, Le bal des glaces (Paulsen) est né du même voyage.
 

CP. Est-ce que l’image que vous vous étiez faite du Groenland et de ses habitants s’est révélée conforme à ce que vous avez finalement vécu ?

Julien Blanc-Gras. Je suis arrivé au Groenland avec des stéréotypes, des images d’Epinal dont certaines se sont révélées exactes. Mais heureusement, lorsqu’on voyage, on est toujours surpris. Et cette fois, c’est l’incroyable beauté des paysages qui m’a vraiment surpris. De toute ma vie de voyageur,  (et je voyage assidûment depuis 20 ans, un peu partout dans le monde) ce sont les plus beaux paysages jamais vus. Au-delà de ce choc esthétique, c’est aussi la rencontre avec les habitants qui a créé un fort étonnement. Les Groenlandais d’abord, descendants des Inuits qui forcent l’admiration car ce peuple a su développer sa survie dans des conditions extrêmement hostiles depuis des millénaires. Héritiers de cette tradition, ces habitants s’inscrivent en même temps pleinement dans la modernité, connectés à la société moderne et c’est ce mélange-là qui est très intéressant.
 

CP. Quel fut votre plus fort étonnement ?

Julien Blanc-Gras. Les icebergs et l’immense glacier de Sermeq Kujalleq à proximité d’Ilulissat. Un paysage absolument fascinant. On est complètement ahuri devant ce spectacle-là.
 

CP. Le Petit Futé sort un guide sur le Groenland. C’est la 1ère fois, je crois. Qu’en pensez-vous ? Le voyage vers l'Arctique se démocratise-t-il ?

Julien Blanc-Gras. En effet, il y a de plus en plus de gens qui viennent visiter le Groenland. Les croisières se multiplient notamment mais on est encore loin du tourisme de masse. Mais j’espère que la population saura bénéficier des avantages de ce tourisme qui se développe sans en subir les nuisances.
 

CP. Avez-vous vu le film « Le voyage au Groenland » de Sébastien Betbeder ? Ne trouvez-vous pas que par certains côtés, la manière d’aborder le pays ressemble un peu à la vôtre ?

Julien Blanc-Gras. Non pas encore. Je n’étais pas en France lorsqu’il est sorti. Mais le côté burlesque et cocasse que l’on évoque à propos de ce film, semble  pouvoir se rapprocher de l’atmosphère de mon livre.
 


 

CP. Au-delà de la description des paysages et de votre étonnement à les découvrir qui interpellent, fascinent et amusent le lecteur, c’est aussi votre spontanéité et votre enthousiasme à aller vers la population locale qui offrent au livre une tonalité inédite. Est-ce que la rencontre, au-delà du barrage de la langue, fut plus difficile qu’ailleurs ? Pourquoi ?

Julien Blanc-Gras. Bien sûr, peu d’habitants parlent l’anglais et effectivement le groenlandais est une langue assez difficile à appréhender mais, malgré tout, on parvient à communiquer, à échanger et l’échange ne fut pas plus difficile qu’ailleurs.
 

CP. Comment s’est déroulée la cohabitation sur le navire ? Aisée ou non ? Etiez-vous aguerri à la voile ? Avez-vous eu des déboires de navigation ? Avez-vous eu peur ?

 

Julien Blanc-Gras. J’avais une petite appréhension au départ puisque je montais sur un bateau avec des gens que je n’avais jamais rencontrés auparavant. Est-ce qu’on allait devenir amis pour la vie ou au contraire s’entretuer ? Mais en fait, tout s’est bien passé. Les jeunes et vaillants marins qui se sont occupés du bateau m’ont ramené à terre et en vie et ils ont eu la générosité de me faire partager leur savoir maritime. Humainement, tout s’est vraiment bien passé et j’ai appris sur la navigation.
 

Le peintre, Gildas Flahaut, « notre tonton » sur le bateau est un type formidable, un racontar d’histoires, généreux et drôle, avec qui on a partagé des moments formidables. En fait, tout le monde était content d’être là et en général, dans cette configuration-là, tout se passe bien.
 

J’ai éprouvé une petite frayeur (que je raconte dans le livre) une nuit où le bateau s’est enquillé sur un haut fond avec les icebergs autour. Nous étions assez loin de tout. J’avais un peu de mal à évaluer la réalité du danger mais pendant un quart d’heure la situation s’est avérée assez compliquée mais nos vaillants marins ont réussi à nous sortir de ce traquenard. Pour l’anecdote, juste après ce moment d’adrénaline, j’ai vu ma première aurore boréale. Une succession d’émotions assez troublante.
 


© Julien Blanc-Gras

CP. Dans votre récit de voyage, par ailleurs, nourri de lectures d’explorateurs, vous évoquez (sans que ce soit l’essentiel de l’ouvrage) les nouveaux enjeux environnementaux (et sociaux) qui se trament autour des ressources du sol et de l’autonomie renforcée de l’île ? Avez-vous une volonté d’alerte ?
Julien Blanc-Gras
. On me pose souvent cette question. Personnellement, je ne me vois pas comme un militant pour quelque cause que ce soit d’ailleurs mais plutôt comme un témoin. Le changement climatique n’est pas le sujet central du livre mais c’est impossible de ne pas en parler tant, au Groenland, il fait partie du contexte. J’avais déjà évoqué cette problématique du climat lors d’un précédent livre sur les îles Kiribati et je ne souhaitais pas refaire la même chose. Sans vouloir lancer l’alerte, je suis plus dans le devoir d’information, pas complètement inutile non plus.
 

Les gens connaissent les enjeux climatiques. Pour ma part, je préfère toujours me confronter au terrain plutôt que de me contenter de lire trois articles qui seront forcément réducteurs sur le sujet. Quand on discute avec les gens sur place, on entend des points de vue un peu différents. Globalement, la perception occidentale sur le Groenland c’est qu’il est la première victime du changement climatique dû aux pays industrialisés. Je crois que c’est vrai mais sur place, la perception est un peu différente, plus contrastée. Une partie de la population considère le changement climatique comme une opportunité. Moins de banquise augmente la période de pêche dans certaines régions et à terme, permet de gagner plus d’argent. De plus le dégel des sols permettrait un accès plus facile aux ressources minières et d’hydrocarbures. Il y a bien des enjeux d’exploitations du sol au Groenland, des projets en cours non négligeables pour l’économie de l’île. Cinq pays s’intéressent particulièrement à l’Arctique : Les Etats-Unis, la Russie, le Danemark, le Canada, la Norvège et même la Chine. Une manne financière qui sous-tend un intérêt politique important, lié à une indépendance totale du pays ce qui n’est pas le cas aujourd’hui puisque le Groenland est une province autonome du Danemark.

 

CP. Comment avez-vous écrit ce livre ? Après coup, une fois rentré en France ou bien lors du voyage ou les deux ?

Julien Blanc-Gras. J’ai pris des notes sur place. Tous les soirs, je tenais mon journal de bord. Des notes souvent illisibles car écrire sur un bateau, ce n’est pas facile. La vraie écriture, c’est la réécriture et de retour à Paris, j’ai mis plusieurs mois à mettre de l’ordre dans mes brouillons. Le livre est sorti un an après ce voyage.
 

CP. Vous avez voyagé avec le peintre Gildas Flahaut. Aucun projet commun n’a pu naître lors de ce voyage ?

Julien Blanc-Gras. Rien de précis mais je pense que cela ne déplairait ni à l’un ni à l’autre de réaliser quelque chose ensemble. Au hasard de nos voyages et de nos pérégrinations, ça pourrait arriver.
 

CP. Ce qui distingue votre livre des récits de voyage habituels, c’est votre humour et votre légèreté  apparente, votre humilité qui finalement créent une heureuse proximité avec le lecteur lambda (non initié à ce type de voyage). Vous rendez « possible » le voyage aux yeux de tous. Ne redoutez-vous pas de perdre votre fraîcheur et votre spontanéité au fil des voyages ?

Julien Blanc-Gras. Je ne suis pas un aventurier, je ne cherche pas l’exploit sportif et je ne suis pas un explorateur non plus. J’ai l’esprit aventureux malgré tout, le goût du voyage, j’ai envie d’aller partout et ça c’est depuis le livre « Touriste », un récit de voyage autour du monde où j’assume justement mon statut de touriste-voyageur. Je crois que c’est ce parti pris qui crée la proximité avec le lecteur. Je n’ai pas la distance de l’écrivain-explorateur. Le voyage c’est un regard qu’on porte sur les choses. Pour ma part, je vois le monde avec humour et personnellement je trouve que les récits de voyage sont souvent trop sérieux et je pense qu’on peut aborder des sujets profonds avec une écriture légère sans les trahir.
 

CP. Pensez-vous avoir changé après ce voyage  davantage qu’avec un autre voyage ? Pourquoi ?

Julien Blanc-Gras. On revient toujours changé d’un voyage.  Davantage ? Non, je ne pense pas même si c’est un voyage un peu à part,  car c’était la 1ère fois que j’allais à la rencontre du froid. Sauf que si je dis la vérité, il ne faisait pas vraiment froid. En été, les températures oscillent entre 0° et 10 °, ce qui n’est pas extrême. C’était quand même la 1ère fois que je me confrontais à un univers polaire et l’effet de nouveauté fut quand même bien supérieur à un voyage en Espagne, par exemple.
 

Mais je pense que les voyages qui nous changent ce sont d’abord les voyages initiaux. Le 1er voyage qu’on entreprend, c’est généralement celui-là qui nous marque à vie. Mais je repartirais bien là-haut même si je suis toujours partagé entre retourner dans un endroit qui m’a vraiment plu ou découvrir un nouveau territoire. En général, je préfère toujours aller dans un nouvel endroit mais j’adorerais, malgré tout y retourner. Je n’ai vu qu’une toute petite partie du Groenland : Nuuk, Ilulissat et la baie de Disko. Même s’il reste un pays minuscule en matière d’habitants, ils ne sont que 57 000, le territoire est tellement vaste et difficile d’accès (il n’y a pas de routes) qu’il faudrait pas mal d’années pour bien le découvrir, je pense.
 


CP. Quels voyages depuis ? Pour quel prochain livre ?

Julien Blanc-Gras. Depuis le Groenland, je suis allé en Inde, en reportage puis au Népal où j’ai suivi une expédition de parapentistes dont l’objectif était de survoler le Machapuchare, une montagne sacrée de l’Himalaya de près de 7000 mètres jamais gravie. On n’a pas tout à fait réussi mais voler en altitude au-dessus de l’Himalaya, c’était chouette. Un vol un peu extrême mais que j’ai suivi comme passager. Une belle aventure et au final un reportage pour l’Equipe.
 

Au mois de mars, je suis allé un mois au Cameroun dans le cadre d’une résidence d’auteur avec l’Institut français du Cameroun. J’étais donc là pour écrire mais pas forcément sur le Cameroun mais j’ai pris des notes et je pense que je vais écrire quelque chose sur ce pays.
 

Sinon la semaine dernière, j’étais aux Seychelles pour un reportage plus touristique cette fois. Et c’est aussi paradisiaque qu’on le dit. En fait, je n’aime pas vraiment partir en vacances et lors de mes voyages, j’ai besoin de transmettre pour y mettre du sens. Cela ne m’intéresse pas de collectionner les destinations ; j’ai besoin de ce partage avec autrui.
 

Le prochain livre sortira le 4 septembre au Diable Vauvert et s’appelle « Dans le désert » et c’est un récit de voyage dans les pays du Golfe, principalement au Qatar mais aussi à Dubaï, Oman, au Bahreïn. J’y suis allé pendant un mois, en hiver, la température était donc supportable. Ce sont des pays fascinants car c’est un nouveau monde qui se construit là-bas avec des moyens illimités. Des pays à la pointe de la modernité et en même temps ultra-conservateurs où il n’est pas si facile de rencontrer des gens. Au point que je me suis demandé si j’allais réussir à entrer en contact avec la population locale. C’est d’ailleurs le fil de mon livre.
 

CP. Comment choisissez-vous vos destinations ? Qu’est-ce qui vous mène ?

Julien Blanc-Gras. Parfois c’est l’envie, parfois c’est un sujet, parfois c’est une opportunité professionnelle. Le voyage au Qatar, par exemple, est né d’une envie personnelle. Je suis parti avec mon sac à dos, ce qui ne se fait pas trop dans ce pays-là.
 

CP. L’écriture est-elle indissociable des voyages que vous entreprenez ?

Julien Blanc-Gras. Clairement oui. Je ne reviens jamais d’un voyage sans écrire quelque chose même si je ne pars que quatre jours.
 

J’ai suivi une formation de journaliste à Grenoble. J’ai démarré au Dauphiné Libéré à Gap (ma ville d’origine) et au bout de quelques mois, j’ai démissionné pour partir voyager sans but précis. Et j’ai bien fait car ce voyage au Mexique qui devait durer quelques semaines a duré finalement presque un an et à l’issue de ce périple, j’ai écrit mon premier roman, « Gringoland » (2005) qui raconte plus ou moins cette aventure-là. Premier roman qui, par la suite, en a amené d’autres.
 

CP.  (Une dernière question suggérée par mon fils de 15 ans) Vivre coupé du monde pendant quatre semaines,  sans téléphone ni internet, ç’est possible ?

Julien Blanc-Gras. Alors ! Ca fait du bien parce que la maladie de notre époque, c’est la connexion permanente et la dispersion et l’émiettement de nos cerveaux. Donc cette espèce de cure, de déconnexion numérique fait le plus grand bien pendant quelques jours. Mais comme on est tous, plus ou moins drogué, au bout d’un moment, on a tout simplement envie de prendre contact avec ses proches. D’où le chapitre sur Qeqertarsuaq, qui n’est pas la ville la plus accueillante du Groenland, où j’essaie de raconter avec humour notre difficulté pour trouver une connexion internet après quinze jours de navigation coupée des nouvelles du monde.
 

Personnellement, je ne pense pas qu’il faille se couper du monde, il faut au contraire se fondre au monde mais cette déconnexion temporaire a des vertus thérapeutiques, mais je ne pourrais pas vivre en ermite, loin de tout.

 

Bibliographie
Gringoland (2005), Diable Vauvert et Livre de poche (2015)

Comment devenir un dieu vivant (2008), Diable Vauvert et Livre de poche (2015)
Touriste (2011), Diable Vauvert et Livre de poche (2013)

Paradis (avant liquidation) (2013), Diable Vauvert et Livre de poche (2014)

Géorama Le tour du monde en 80 questions (2014) avec Vincent Brocvielle, Robert Laffont et Livre de poche (2015)
In utero (2015), Diable Vauvert et Livre de poche (2017)
Briser la glace (2016), Paulsen