Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

'Ce que Google a fait pour les livres, il l'avait fait pour Internet' (Lawrence Lessig)

Antoine Oury - 22.11.2013

Interview - Lawrence Lessig - copyright - Google Books


Au Forum d'Avignon, où il est intervenu pour la table ronde « La culture, combien de divisions ? », Lawrence Lessig venait représenter les partisans d'un équilibre entre protection de l'auteur et mise à disposition des oeuvres au public. En aparté, ActuaLitté a pu l'interroger sur les systèmes propriétaires, l'allongement du copyright et le procès Google Books. 

De notre envoyé spécial à Avignon

 

 

Êtes-vous inquiet de la généralisation des systèmes propriétaires du côté des revendeurs de contenus culturels ?

 

Les systèmes actuels sont bien trop restrictifs, bien sûr. Mais je crois que la pression du marché va encourager l'ouverture des systèmes. Cela me choque toujours que les gens ne s'en rendent pas compte, mais quand vous achetez un livre sur Amazon, Amazon veut que vous le lisiez sur Kindle. Mais, d'un autre côté, il est désormais possible de lire sur iPhone, sur iPad, sur un téléphone Android ou un ordinateur. Ils ont facilité l'interopérabilité, d'une certaine manière, ce qui n'est pas le cas d'Apple.

 

Nous voyons de plus en plus la possibilité aux auteurs de choisir les droits liés à leur livre, y compris le droit de le prêter. Sur Amazon, on peut activer ce droit de prêt à un ami. Certes, quand je l'ai prêté, je ne peux plus l'utiliser, mais cela revient à la situation d'un prêt de livre physique. Encore une fois, on peut constater la pression sur les différents acteurs, pour obtenir la liberté essentielle qui existe dans le monde physique. La seule chose à laquelle il faut rester attentifs, c'est à la création de monopoles qui pourraient bloquer ce genre de combats. 

 

Ce modèle Apple sera bientôt dépassé, et il doit l'être. Il est stupide de penser la culture comme quelque chose de lié à une plateforme particulière. Dans 10 ans, nous considérerons Apple comme Microsoft il y a 10 ans, un acteur en position de monopole qui abuse de ses pouvoirs.

 

Les différents gouvernements ont-ils un rôle à jouer dans cette progression vers l'ouverture ?

 

Idéalement, le gouvernement a un rôle à jouer. Le problème, c'est que trop souvent, le rôle du gouvernement s'est limité à renforcer les monopoles. Le gouvernement et les industries affirment « Il faut protéger la culture », mais en fait, il s'agit surtout de protéger le modèle de la culture que les industries dominantes pratiquent déjà, bloquer les industries plus modernes, et l'innovation. Il faut être très critique et sceptique vis-à-vis de l'alliance entre industries culturelles et gouvernements. Les politiques de copyright devraient encourager l'innovation, et non protéger des industries de nouveaux entrants.

 

 

 

 

La négociation des accords transatlantiques [qui proposent d'harmoniser le copyright sur une durée allant jusqu'à 90 ans après la mort de l'auteur, NdR] l'a de nouveau prouvé...

 

Le processus politique a totalement échoué. Les négociations sont complètement contrôlées par l'industrie, sans consultation ou représentation du public et du domaine public dans ces discussions. Pour obtenir la version la plus extrême du copyright, inscrite dans les lois internationales, afin que cette mesure soit également adoptée pour le territoire des États-Unis. Et le plus fou, c'est que ce lobbying continue, de façon encore plus forte sous le mandat d'Obama, à cause de l'influence d'Hollywood. En théorie, le gouvernement a un rôle important, mais, en fait, il ne défend pas les intérêts du public, mais plutôt celui des dinosaures du secteur.

 

L'ajout abusif de copyright sur des copies numériques est-il problématique aux États-Unis ?

 

Aux États-Unis, il y a eu des progrès du côté de la justice pour reconnaître qu'une simple copie numérique n'était pas protégée par le copyright. Si vous prenez une photo de Mona Lisa, et que vous la mettez sur Internet, il n'y a pas de copyright, parce que Mona Lisa n'est plus protégée par celui-ci. Je crois qu'il faut bien se rendre compte de l'enjeu que cela représente : en cas de copyright, cela empêcherait au numérique de célébrer le domaine public.

 

Qu'avez-vous pensé du verdict du juge dans l'affaire Google Books contre les auteurs ?

 

C'est une résolution fantastique. Quand le dossier a été ouvert, il y a 8 ans, il était clair pour moi que les scans de Google relevaient du fair use, mais probable que la Cour déciderait l'inverse. C'est un signe de progrès culturel, ce juge qui défend de manière brillante le fair use. La question, c'est désormais de savoir si cette décision va survivre à la procédure d'appel. Je ne suis pas aussi optimiste vis-à-vis de la Cour Suprême. Mais je crois que le public se rend compte à quel point il est important de séparer protection pour le bien de l'auteur et de sa créativité, et protection pour le seul avantage des industries culturelles, pour qu'elles continuent d'exploiter ce travail. Ce que Google a fait pour les livres, il l'a fait pour Internet, en le rendant totalement accessible via la recherche.

 

Lawrence Lessig est un juriste, spécialiste du droit d'auteur, et lui-même auteur de plusieurs ouvrages, dont Free Culture, disponible gratuitement sur le Web.