“Certains Italiens s’enthousiasment encore pour le régime fasciste”

Nicolas Gary - 19.04.2016

Interview - Petit Prince führer - Benito Mussolini - Italie fascisme


L’éditeur de comics Shockdom avait subi une détestable agression à l’occasion du Romics, festival de comics italien. Le membre d’un courant d’extrême droite néofasciste, CasaPound, avait renversé un verre de cola sur son stand, visant tout particulièrement un ouvrage. Quando c’era LUI est une satire décapante s’attaquant aux nostalgiques de l’époque de Benito Mussolini, et plus encore à cette faction CasaPound. Nous sommes allés à la rencontre du scénariste de cette future tétralogie, Daniele Fabbri, qui nous raconte l’histoire de ce titre, et son contexte.

 

Un extrait de Quando c’era LUI, signé Stefano Antonucci, Daniele Fabbri et Daniele Perrotta

 

 

Quando c’era LUI, c’est la phrase mythique que l’on répète dans une certaine catégorie socio-professionnelle d'Italie. Elle équivaut à notre « c’était mieux avant », mais teintée de l’ombre mussolinienne et de relents politiques mitigés. Autrement dit, d’une histoire tout à la fois sombre et cependant marquée par des évolutions notables dans la société. Un paradoxe dont le pays ne parvient pas encore à s’extirper.

 

Dans le comics, des membres de cette faction CasaPound décident de ressusciter le Duce. Ils sont accompagnés par un ancien SS et vont déployer des méthodes pitoyables, inspirées du professeur Frankenstein. Le tout avec un ridicule qui fait doucement ricaner.

 

 

ActuaLitté : Daniele, comment est né votre projet ? 

 

Daniele Fabbri : Stefano Antonucci, le dessinateur, et moi, avons commencé à faire de la satire en 2008. Nous ne voulions pas faire face à l’actualité, mais avions décidé de nous attaquer à des problèmes plus complexes et ancrés dans la culture italienne. En fait, nos premières œuvres ont été entièrement consacrées à la religion [un tabou absolu, NdR] avec Gesù la trilogia [Jésus, la trilogie, particulièrement drôle] et V for Vangelo, quatrième opus de la saga. 

 

Nous les avons commencés en autoproduction, et les avons rassemblés dans une collection. Ensuite, nous avons ressenti le besoin d’analyser également un des autres aspects qui caractérisent le fait que la culture italienne soit rétrograde : le fascisme latent.

 

ActuaLitté : Pourquoi avoir publié maintenant ce titre ? Y’a-t-il une atmosphère particulière qui l’exigeait ?

 

Daniele Fabbri : Pas seulement aujourd’hui : il y a une ambiance particulière depuis 70 ans. Certains Italiens s’enthousiasment encore pour le régime fasciste et beaucoup d’entre eux en apprécieraient le retour : certains sans s’en cacher, d’autres plus discrètement, mais ils sont nombreux.

 

Ce n’est pas un hasard si la sortie de la bande dessinée a provoqué un événement suffisamment grave que l’on en a entendu parler en France et que maintenant, tu m’interviewes ! (rires)

 

 

[NdR : hé, hé, hé... on veille, on veille]

 

 

ActuaLitté : LUI, le Duce, tu ne l’as évidemment pas connu. Mais quelle image t’en es-tu forgé ? 

 

Daniele Fabbri : À l’école, on m’a appris que c’était un super méchant, mais qu’il avait tout de même accompli de grandes choses. 

 

En grandissant, je me suis renseigné un peu plus et j’ai compris que c’était un homme assoiffé de pouvoir, qui savait comment manipuler une population entière, pour accroître sa domination. En somme, c’était un super vilain. Et qui était aussi constipé. [NdR : au propre, on n’a pas vérifié, mais au figuré, bien.]

 

ActuaLitté : Vous avez également utilisé Le Petit Prince dans une satire. Qu’est-ce que ce personnage représente pour vous, en Italie ? Et pour toi, plus spécifiquement ?

 

Daniele Fabbri : En Italie, Le Petit Prince est un livre primordial dans la littérature jeunesse, mais en même temps, il incarne un symbole du manque de maturité des adultes, qui adorent ce livre parce qu’après 14 ans, on ne lit plus.

 

L’Italie vit avec un taux élevé d'analphabétisme fonctionnel, et une très faible intelligence émotionnelle. C’est le symbole des Italiens qui ne grandissent pas, ils sont naïfs comme des enfants, très romantiques, sur le plan personnel, très dangereux, sur le plan civique et démocratique.

 

 

 

ActuaLitté : Alors, changer le Petit Prince en Petit Führer, c’est une provocation ? Une manière de frapper les consciences ?

 

Daniele Fabbri : C’est une distorsion satirique classique : quelque chose de très bon est associé à quelque chose de très mal, pour provoquer le rire autour des paradoxes qui en naissent. Chez nous, Le Petit Prince est un livre presque intouchable, ce qui le rend très semblable à ce que l’on fait avec la propagande. Cette satire, c’est une manière de forcer les adultes à devenir des adultes. 

 

ActuaLitté : Revenons à Quando c’era LUI. Il tourne en ridicule les membres de CasaPound. Que peux-tu nous dire de ce mouvement ?

 

Daniele Fabbri : CasaPound est avant tout un mouvement d’extrême droite qui se réfère au fascisme ouvertement : ils se présentent comme les fascistes du Troisième Millénaire. Officiellement, c’est une association culturelle qui traite de la promotion culturelle et sociale, mais dans les faits, c’est presque un parti politique – si bien qu’ils ont leur propre candidat pour les élections, même s’ils ne peuvent pas présenter une liste. 

 

Ils ne sont pas vraiment réputés pour leurs actions sociales, plutôt pour leur message xénophobe, homophobe, nationaliste et conservateur. Et pour les nombreux actes de violences, d’agression et de vandalisme, comme cela nous est arrivé.

 

 

Texte italien en CC BY SA 2.0 sur Scribd.