Christian Millau part en campagne à la hussarde : 'intolérant avec l'intolérance'

Clément Solym - 03.05.2012

Interview - Christian Millau - entretien - journal


Journal d'un mauvais Français témoigne d'un riche passé dans le journalisme, les lettres et la gastronomie. Cela n'a pas été trop difficile de ne sélectionner que certains évènements au détriment d'autres ?

 

Difficile, non, comme j'ai de la mémoire et des notes. Je garde beaucoup de documents du passé, donc c'est plutôt l'encombrement qui me gênerait que l'inverse.

 

Même si choisir c'est renoncer ?

 

C'est un petit peu vrai, oui. On se dit pourquoi pas ceci, pourquoi pas cela, mais dans le cas de ce livre, j'ai essayé de raccrocher des souvenirs à un présent d'actualités, qui peut être inscrit dans la campagne, mais pas seulement. Je parle aussi bien de Léautaud, de Morand, de Blondin que de Sarkozy et de Hollande. C'est une tambouille.

 

Dans journal d'un mauvais Français vous dites que vous vous apprêtez à détricoter vos vies d'autrefois, comme dans Journal impoli (prix du livre incorrect). Ce voyage dans la présidentielle n'était-il pas un prétexte pour revenir encore une fois sur ce passé ?

 

 Oui, je me suis intéressé à la campagne comme pas mal de gens. J'ai trouvé pas mal d'éléments à la fois tragiques  et comiques. Et comme je suis plus enclin à voir le comique, je me suis laissé guider jour après jour par les tournants, les revirements, les surprises de cette campagne, qui, il faut bien le dire n'a quand même pas été à la hauteur de l'enjeu. C'est ainsi, on esquive les vrais problèmes.


 

Justement, votre âme de hussard s'insurge le plus contre quoi ?

 

Il y a vraiment un ton cul-béni d'une manière générale : il faut être bien poli, bien propre. Je ne parle pas entre eux, c'est classique de s'envoyer des noms d'oiseaux à la figure. Quoique, on a vraiment franchi les limites en accusant ce pauvre Sarkozy d'être un voyou, un bandit. Je ne sais pas si bientôt on ne va pas le couper en morceaux.*rires* Je me suis amusé à noter les commentaires de l'équipe qui s'apprête à gravir les marches de l'Elysée à propos de son champion. Je crois qu'on n'a encore jamais vu ça dans l'histoire. Il s'agit véritablement d'injures. [Il cite une série d'injures dont le « couille molle » d'Aubry à l'adresse de Hollande]. C'est dommage, je ne l'ai pas mis dans mon livre car je l'ai trouvé après, mais je trouve ça quand même très marrant.

 

 À choisir vous préférez cette ambiance un peu délétère  quoique sincère ou le ton politiquement correct qu'on a pu avoir par le passé ?

 

Le politiquement correct c'est de faire semblant de ne pas balancer toutes ces injures. C'est de faire des sourires, de se taper dans le dos et de dire qu'on s'adore, alors que ce n'est pas vrai du tout. Je suis quand même surpris que des responsables politiques puissent avancer à découvert avec une telle artillerie. Je trouve ça plutôt plaisant, ce n'est pas moi qui suis appelé à diriger la France.


Votre Journal s'interrompt à quelques semaines du premier tour des élections, le 1er avril, on pourrait y voir une boutade, mais on imagine bien qu'il y a eu des impératifs éditoriaux.

 

Oui, nous voulions sortir avant la fin de la campagne. Ca été un exploit pour l'édition. J'ai terminé le 1er avril, et les premiers exemplaires étaient disponibles autour du 10 avril. C'est amusant un journal, car il faut s'y mettre tous les jours.  Il faut écrire à chaud, ça permet aussi de se tromper. Je pensais que Bayrou deviendrait l'arbitre du deuxième tour.  Ce qui est bien dans un journal c'est  qu'il y a une part d'honnêteté, quand l'éditeur le lit se dit « moi aussi j'ai pensé que ».  J'aime l'écriture. C'est ce qui me maintient en vie. J'ai quand même quatre-vingt-trois ans et sans écriture je disparaîtrais.

 

Vous revenez à de très nombreuses reprises sur votre lien de hussards avec Nimier, Blondin, Déon. Qu'est-ce qui faisait le sel de ce mouvement littéraire ?

 

Aujourd'hui, on compare souvent notre période à celle-là quand on parle de pensée unique. Il faut mettre ce terme entre parenthèses, car c'est souvent la pensée que l'on attribue à l'autre. Quand vous voyez que le journal Marianne se dit adversaire de la pensée unique… C'est une formule que tout le monde s'arrache. Dans les années d'après-guerre jusqu'à la fin des années cinquante, elle dominait vraiment la France.  C'était Sartre, c'était le parti communiste qui avait 30 % des votants pour lui, c'était Aragon.  Des gens qui vous disaient que le goulag n'existait pas. Ce tout petit groupuscule, car c'était vraiment une poussière représentée par les hussards, c'était quand même beaucoup plus vif et amusant que ça ne l'est aujourd'hui.  Je ne fais pas de la nostalgie au rabais, mais on avait en face de nous des gens qui ne pouvaient pas admettre qu'on puisse penser autrement. 

 

Et aujourd'hui ?

Aujourd'hui la pensée unique existe complètement, mais c'est devenu quelque chose de mou. On accuse Hollande de l'être, mais je trouve que nous le sommes aussi. La France est molle. On s'envoie comme ça des noms d'oiseaux, mais ce n'est même pas le début d'une controverse.



Qui selon vous pourrait aujourd'hui endosser cette tenue de hussard ?

 

Je ne sais pas. Comme je vous le dis, devant un ventre moi, c'est difficile de tirer l'épée. C'est peut-être cela qui suscite l'exaspération avec Sarkozy, c'est que lui n'est pas un ventre mou, il est agité. D'une certaine manière, il y a du hussard chez lui. Il y a en lui ce personnage qui refuse.

 

Il y a beaucoup d'ironie pétillante, voire mordante, dans le texte, et particulièrement contre l'art moderne et la mode. Pourquoi ?

 

Je ne suis pas du tout antimoderne. Il y a des gens beaucoup plus qualifiés que moi comme Jean Clair [qui pensent la même chose], ce n'est quand même pas rien, c'est celui qui dirigeait le musée Picasso, et ce n'est pas un musée du XIXe où l'on présentait des vaches ou des héros olympiens. Sa réaction, je la partage complètement, c'est-à-dire, une commercialisation honteuse de l'art qui devient véritablement un produit boursier. Si Monsieur Pinault s'y intéresse, ce n'est tout de même pas par hasard. Ce sont des machines à pomper le fric, outre que je n'ai pas une admiration folle pour un bocal dans lequel on met un cachalot auquel on a retiré ses tripes. Mais après tout, quelle aurait été ma réaction à l'époque où paraissaient des gens comme Cézanne. Est-ce que j'aurais compris ? Je n'en suis pas sûr.

 

 

Pourquoi alors avoir la dent un peu plus dure sur cette forme d'art et moins sur le roman parisianiste ou la variété française ?

 

Quand on écrit au jour le jour on n'aborde pas tous les sujets. C'est vrai dans tous les domaines, la loi du marché est insupportable. Ce ne sont plus des œuvres d'art. Les gens qui sont à la tête de ces marchés financiers parlent de produits. Cela me hérisse le poil énormément. En matière littéraire ce n'est quand même pas à ce point là, je vois à qui vous pensez. Je pense à la même chose. Mais ç'a été le cas par le passé. Il faut imaginer qu'elles étaient, les équivalences avec ceux dont nous ne prononçons pas le nom par décence qui font 400, 500, 600 000 exemplaires sans aucune raison particulière. Ce n'est pas immonde ce qu'ils font mais ce sont des produits comme la lessive.   

 

Votre engagement contre l'intolérance ne s'ancre-t-il pas dans l'histoire de votre grand-père, mort dans un camp en URSS ?

 

Bien sûr, on n'échappe pas au passé familial, pour moi ça n'a jamais fait de doute. C'était un régime insupportable qui voulait faire le bonheur de l'humanité en la bousillant. Je ne pouvais naturellement pas accepter ça. On ne peut pas rester indifférent à ça, on porte ses ancêtres avec soi Si j'avais été le petit-fils d'un héros de la révolution, je serai peut-être devenu bolchevique, je ne sais pas, on n'en sait rien.  Mais ce n'est pas que cela, j'ai toujours été intolérant avec l'intolérance.  


 

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