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Colin Niel : l'ultra moderne solitude ne connaît pas de frontières

Cécile Pellerin - 04.04.2017

Interview - interview Colin Niel - roman noir - Seules les bêtes


Colin Niel est un écrivain de romans noirs. Sa série guyanaise a reçu de nombreux prix : Les Hamacs de carton (prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014) et Obia (prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016). Elle met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines.

 

Cette année, il publie Seules les bêtes, (prix Polar en séries 2017) un roman différent, entre Cévennes et Afrique de l’Ouest.

 

Plutôt discret, tout en retenue, il a accepté de parler de son travail d’écriture, intense et laborieux, très abouti et déclencheur, à chaque fois, d’une lecture dense, à la fois passionnante et palpitante. Sensible également à la solitude de l’homme moderne qui hante son dernier roman et à laquelle il n’échappe pas lui-même, c’est en écrivain lucide qu’il l’évoque, et qu’il a accepté spontanément de répondre à quelques questions sur ce dernier roman.

 

©Cécile Pellerin

 

 

Cécile Pellerin : L’envie d’écrire est-elle née de votre séjour prolongé en Guyane ?

 

Colin Niel : Non. L’envie d’écrire a toujours été là.   Par contre J’ai mis beaucoup de temps à me décider à écrire. Pendant longtemps j’ai été persuadé que cela n’était pas pour moi, que je n’avais rien de très intéressant à raconter. Elle a tout de même été le déclencheur.  C’est en revenant de Guyane que j’ai eu l’impression d’avoir vécu des choses qui pouvaient peut-être intéresser quelqu’un, mais clairement, l’envie était là avant.

 

Le genre romanesque auquel vos romans se rattachent, s’est-il d’emblée imposé à vous ?

 

Colin Niel : Oui. La question ne s’est jamais posée. Le roman noir est un genre dans lequel je me retrouve complètement. J’aime la mécanique de l’intrigue policière et je trouve que le roman noir est celui qui parle le mieux du monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui. C’est un genre assez ancré dans la réalité alors qu’en littérature blanche, on a tendance à prendre beaucoup de recul, de distance par rapport au réel. De plus les auteurs de polar sont plus sympas que les autres ; aussi on s’attache à eux et on reste volontiers dans cet univers.

 

Vos romans (du moins les deux derniers) ont un intérêt davantage social que réellement policier comme si finalement l’intrigue policière n’était qu’un prétexte pour témoigner d’une réalité qui vous interpelle ? Vous sentez-vous  écrivain engagé ?

 

Colin Niel : Cela dépend ce que l’on appelle engagé. Si être engagé c’est choisir des sujets qui nous tiennent véritablement à cœur, oui, en effet, je choisis des problématiques, des personnes qui me touchent, dont j’ai vraiment envie de parler.

 

Mais je ne considère pas du tout que ce que j’écris soit engagé, dans le sens où je n’essaie pas de défendre une idée, d’orienter la pensée du lecteur. Je suis davantage intéressé par les idées des autres, par les idées de mes personnages en l’occurrence.

 

Si je voulais écrire des choses engagées, je n’écrirais pas des romans. En tout cas ce n’est pas l’objectif du roman tel que j’ai envie de le faire.

 

Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est de montrer la complexité des problèmes et éventuellement de démonter quelques idées reçues sur le sujet. Je n’essaie pas d’orienter le lecteur dans sa manière de penser. Cela ne m’intéresse pas. Pour moi, le roman devient intéressant justement lorsque l’auteur disparaît au profit des personnages.

 

Vos romans revêtent un intérêt quasi journalistique par moments, poussent le lecteur à s’informer, attisent sa curiosité. Qu’en pensez-vous ?

 

Colin Niel : Oui cela me paraît évident que la fiction s’appuie sur une certaine réalité et tente d’être le plus proche possible des faits même si je n’y colle pas totalement. Je ne vérifie pas tout ce que j’écris.

 

J’aime bien parler de sujets peu souvent évoqués car personnellement, c’est ce que je recherche dans les livres que je lis. Je n’aime pas trop les livres qui parlent de mon quotidien, qui parlent de personnages que j’ai l’impression de connaître, que je pourrais croiser facilement.

 

Pour moi, un livre c’est avant tout un voyage. Pas forcément un voyage à l’étranger ; cela peut être un voyage dans la rue d’à côté mais, c’est avoir l’impression, en lisant, d’être vraiment immergé dans un milieu qui m’est étranger et qui devient, de ce fait, intéressant. Quand je lis, c’est ce que j’aime vraiment ; aussi j’essaie de le retranscrire quand j’écris moi-même.

 

Pourquoi ce changement d’environnement  et de héros dans ce quatrième roman ?

 

Colin Niel : Ce roman est une pause avec la Guyane mais pas un abandon. Je voulais m’essayer à autre chose, voir si j’en étais capable parce qu’en fait, je m’interroge souvent sur ce que je suis capable de faire et jusqu’où je peux aller.

 

Et puis cette problématique du monde rural, de la solitude, du manque affectif étaient des sujets dont j’avais envie de parler, qui me tenaient à cœur. Ce quatrième roman est à la fois un défi littéraire et une attirance forte pour un sujet qui m’a marqué et qui me semblait intéressant d’évoquer. Mon prochain roman, par contre, retrouve les personnages des romans guyanais.

 

Votre intrigue policière avance sans enquêteur véritable ou plutôt vous offrez ce rôle au lecteur. Du coup, le suspense n’est pas là où on l’attend. Cela a-t-il été difficile à construire ?

 

Colin Niel : Étonnamment cela a été assez facile à construire mais en revanche cela a été très difficile à écrire. La trame, l’intrigue sont venues assez vite mais j’étais loin de me douter de la difficulté que cela allait être à mettre en œuvre, notamment à incarner les personnages.

 

Votre capacité à décrire les lieux est assez remarquable et place immédiatement le lecteur in-situ. L’atmosphère des Causses est aussi palpable que la jungle tropicale guyanaise. Comment vous y prenez-vous ?

 

Colin Niel : Je ne sais pas trop. On me  le dit souvent, en effet. Cela me fait plaisir mais je ne sais pas très bien répondre. J’observe beaucoup.

 

En amont de la préparation des livres, j’effectue un travail de repérage de terrain important. Je vais sur place, je prends des photos, je cherche des ambiances, des détails. Pour moi c’est l’accumulation des détails qui forme un tableau d’ensemble. J’essaie de faire cela de manière studieuse et laborieuse, appliquée mais je n’ai pas l’impression que ce soit un talent particulier. C’est juste que je travaille beaucoup.

Je n’ai jamais considéré que les descriptions étaient un élément essentiel dans un livre. Personnellement je passe beaucoup par là parce que ça me tient à cœur mais lorsque l’on me dit « vos descriptions, on s’y croirait », je ne prends pas  toujours ceci comme un compliment car pour moi le livre c’est avant tout les personnages, l’émotion.

 

Certes le décor contribue à créer l’atmosphère d’un roman mais je ne suis pas certain que coller aussi précisément à un lieu, une réalité soit un atout. A l’inverse un auteur qui sera moins dans le détail que moi et réussira, juste en deux phrases à évoquer une atmosphère et planter un décor, je trouve ça presque plus impressionnant.

 

Il m’arrive de parler d’endroits où je sais que je ne pourrai pas aller. Alors là je cherche des photos sur internet, j’interroge des amis, je glane des infos ou j’invente carrément. Je ne considère pas qu’il soit nécessaire d’aller sur place. Pour Seules les bêtes, d’ailleurs je ne suis pas allé en Afrique.

 

 

Votre dernier roman est un récit choral. Il met en scène plusieurs personnages dont des femmes et un Africain et chaque personnage a une voix unique, très personnelle, impossible à confondre. Ce dédoublement a-t-il été facile à construire ?

 

Colin Niel : Non, là cela a été super dur ! J’ai beaucoup souffert. Trouver la voix de chaque personnage, garder une cohérence sur chaque personnage tout au long du livre ont été vraiment difficiles et ont représenté un long travail de tâtonnement, de réécriture.

 

Certaines voix dont celle d’Armand, l’Africain furent plus faciles à trouver car plus typées. Pour Alice, cela a été très dur car, justement dans sa manière de parler,  elle est la moins typée. Il fallait trouver l’écriture, le ton mais surtout le rythme, constant tout au long du livre, être capable de trouver une unité, une cohérence globale.

 

Dès le départ, j’ai souhaité un roman choral. Cela s’est imposé comme une évidence. Je voulais changer par rapport à ce que j’avais écrit jusqu’à présent mais aussi je voulais aussi, au maximum, rentrer dans la tête des personnages et l’écriture à la première personne était celle qui s’y prêtait le plus.

 

L’expression de la solitude humaine imprègne votre roman, que l’on vive isolé dans les montagnes ou au milieu des grands centres villes. Est-ce le grand mal de nos sociétés modernes ? Est-ce d’ailleurs le point de départ de cette histoire ?

 

Colin Niel : Complètement. Je voulais parler de cette solitude, de ce besoin d’amour qui peuvent pousser à toutes les extrémités et qui touchent tout le monde. C’est un mal très actuel auquel chacun est confronté qu’il soit seul, en couple, en famille.

 

Quelle que soit notre situation, on est confronté d’une manière ou l’autre à ces sentiments mais on ne le dit pas parce qu’on a toujours l’impression que les autres vont mieux, ont un réseau social plus développé. En tout cas c’est mon impression.

 

C’est aussi pour cette raison, je pense,  que les gens ne vont pas beaucoup les uns vers  les autres. Ils ont l’impression que les autres ont leur vie, n’ont pas besoin d’eux, ne sont pas en recherche de socialisation.

Je pense que cette solitude a toujours été mais aujourd’hui on la vit un peu différemment, notamment à cause d’internet qui change les rapports entre les gens.

 

Si vous n’êtes pas allé en Afrique, avez-vous rencontré des éleveurs pour apporter autant de réalisme à vos personnages ?

 

Colin Niel : Pour écrire ce livre j’ai passé plusieurs semaines en Lozère et des journées en compagnie d’éleveurs pour essayer de capter un tout petit peu de leur quotidien.

 

[Extrait] Seules les bêtes de Colin Niel  

 

J’avais prévu, au départ, de me rendre en Afrique de l’Ouest mais finalement je n’ai pas pu, faute d’argent et aussi parce qu’au moment où j’écrivais mon livre  avaient lieu les élections présidentielles en Côte d’Ivoire et beaucoup m’ont conseillé de ne pas m’y rendre par crainte des violences annoncées. Au début cela me gênait beaucoup ; je ne me sentais pas d’écrire sur Abidjan sans y être allé mais comme je n’avais pas d’autre choix, j’ai finalement trouvé sur internet beaucoup d’éléments et d’informations pour pénétrer dans la ville et la visiter.

 

En vous lisant, on ressent que le développement du numérique, l’omniprésence des réseaux sociaux, de cette société moderne hyper-connectée illusionnent sur les liens humains et amplifient davantage l’état de solitude et de détresse amoureuse d’une partie de la population. Votre remède personnel à la solitude moderne ?

 

Colin Niel : Je n’en ai pas. Si j’avais des solutions, je n’écrirai pas, je pense. Je suis confronté à cette solitude, comme tout le monde même si en ce moment je suis plutôt heureux dans ma vie de couple et familiale. Je sais bien qu’un jour ou l’autre j’y serai de nouveau confronté. Tout le monde y passe et je ne pense pas qu’il y ait de solution si ce n’est de parvenir à casser les barrières et à aller vers les gens.

 

Cela peut sembler bête mais je crois qu’on a du mal à aller les uns vers les autres parce qu’on est persuadé que les autres n’ont pas besoin de nous. Mais si c’est souvent une erreur, le savoir ne résout pas tous les problèmes non plus.

 

©Cécile Pellerin

 

Que faites-vous en dehors de l’écriture ?

 

Colin Niel : En ce moment, je me consacre uniquement à l’écriture. Je suis écrivain à plein temps mais je ne gagne pas ma vie avec. C’était difficile de concilier deux métiers.

 

Quels auteurs vous inspirent ?

 

Colin Niel : Je suis un littéraire sur le tard. Comme j’ai commencé à lire tardivement, je passe ma vie à essayer de combler ce retard énorme en lisant beaucoup maintenant. Je lis majoritairement du policier noir mais pas seulement.

 

Je n’ai pas d’auteur culte mais pour chaque livre, des auteurs m’ont clairement inspiré.  Ainsi pour Seules les bêtes, trois lectures m’ont accompagné : L’été meurtrier de Sébastien Japrisot pour la partie chorale et rurale, Un pied au paradis de Ron Rash, et enfin le travail de Marie-Hélène Lafon que j’aime beaucoup. Je n’ai pas lu Joseph mais il a inspiré le nom de mon personnage. Je pense plutôt aux Derniers indiens et à L’annonce qui m’ont beaucoup marqué.

 

Votre dernier livre lu et aimé ?

 

Colin Niel : Je viens de lire un classique, Le lion de Joseph Kessel. Je l’ai adoré. J’ai bien aimé Tropiques de la violence de Natacha Appanah, un roman proche, en effet des thématiques qui sont les miennes.

 

Votre prochain roman ?

 

Colin Niel : Mon prochain roman se passe en Guyane avec plus ou moins les mêmes personnages que dans Obia. L’intrigue se situe sur le Haut-Maroni, dans les villages amérindiens et s’intéresse plus spécifiquement au sort des indiens Wayanas.

 

Bibliographie 

Les romans de Colin Niel sont disponibles aux Editions Rouergue noir

Les Hamacs de carton (2012), en poche également chez Babel noir

Ce qui reste en forêt (2013)

Obia (2015)

Seules les bêtes (2017)


Pour approfondir

Editeur : Rouergue
Genre :
Total pages : 212
Traducteur :
ISBN : 9782812612022

Seules les bêtes

de Colin Niel

Une femme a disparu. Sa voiture est retrouvée au départ d’un sentier de randonnée qui fait l’ascension vers le plateau où survivent quelques fermes habitées par des hommes seuls. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste et que l’hiver impose sa loi, plusieurs personnes se savent pourtant liées à cette disparition. Tour à tour, femmes et hommes prennent la parole et chacun a son secret, presque aussi précieux que sa vie.

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