“Comme en France, l’édition antillaise fait face à des temps difficiles”

Nicolas Gary - 28.11.2016

Interview - Caraïbéditions Florent Charbonnier - littérature créole francophonie - outre-mer éditeur Métropole


ENTRETIEN – La maison d’édition soufflera ses neuf bougies en 2017. Au cours de toutes ces années, Caraïbéditions s’est consacré à la publication de bande dessinée, de romans policiers ou d’œuvres littéraires célèbres. Et puis, il y eut ces traductions de classiques en créoles : Tintin, Astérix, Titeuf, Le Petit Nicolas et d’autres... Retour sur un pari avec le cofondateur, Florent Charbonnier.

 

 

 

ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?

 

Florent Charbonnier : Caraïbéditions a souhaité créer un espace d’expression créole et plus largement « domien ». Elle publie des ouvrages qui ont tous un lien direct ou indirect avec les Antilles-Guyane et La Réunion, que ce soit grâce à la langue (les créoles), grâce aux auteurs (originaire ou vivant dans les DOM) ou grâce aux histoires qui se déroulent dans les DOM.

 

Elle a été la première maison d’édition à publier, dès 2008, des ouvrages célèbres en créole antillais, guyanais et réunionnais. C’est ainsi que figurent à son catalogue des romans, des contes et des BD en créole aussi célèbres que L’étranger d’Albert Camus, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry ou Astérix d’Uderzo et Goscinny sans oublier des ouvrages tels que Trajédi Rwa Kristof d’Aimé Césaire.

 

Avec la publication de ces ouvrages en créole, Caraïbéditions a souhaité créer et publier ses propres séries en français. C’est ainsi que sont nées diverses séries manga, BD et albums jeunesse.

 

Caraïbéditions possède également une collection de polars et romans dans laquelle sont publiés des auteurs connus et reconnus tels que Raphaël Confiant ou Ernest Pépin... Une collection essais et ouvrages universitaires figure également au catalogue de Caraïbéditions avec, notamment, plusieurs ouvrages de santé et bien-être qui connaissent un joli succès.

 

ActuaLitté : Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?

 

Florent Charbonnier : Notre éloignement de la métropole confère aux éditeurs des Antilles-Guyane un statut d’éditeur régionaliste, voire « nationaliste » d’un point de vue culturel.

 

La plupart des  éditeurs se spécialisent sur leur territoire uniquement, Guadeloupe, Martinique ou Guyane par exemple ; d’autres comme notre maison d’édition ont fait le choix de couvrir l’ensemble de ces territoires d’un point de vue éditorial, promotionnel et commercial. Nous avons étendu notre territoire à La Réunion pour la publication des traductions en créole telles que Le petit prince que nous avons publié en quatre créoles (les quatre plus importants à base lexicale française).

 

Depuis peu nous commençons à publier des auteurs haïtiens tels que Lyonel Trouillot qui a sorti son premier recueil de nouvelles chez Caraïbéditions et nous envisageons de diffuser et distribuer nos ouvrages en Haïti, car un grand nombre de nos ouvrages (en français et en créole) intéressent les lecteurs de ce pays.

 

Nous travaillons en autodiffusion pour les Dom et l’Hexagone et prévoyons de sous-traiter cette diffusion sur l’Afrique d’ici peu ; nous sommes distribués par Daudin Distribution pour l’ensemble des territoires. 

 

Avec la crise que nous connaissons depuis plusieurs années dans nos Départements d’Outre-Mer (crise financière mondiale et évènements antillais de 2009), le pouvoir d’achat des ménages a fortement diminué. Le poste de dépenses des budgets de ces ménages qui est le plus entamé reste celui de la culture et notamment celui de la littérature. Tout comme l’édition en France, l’édition antillaise fait face à des temps difficiles. Le nombre de ventes moyen par titre diminue, les ventes se font sur des périodes plus longues, le coût unitaire de fabrication des ouvrages augmente et les aides financières de ce secteur d’activité subventionné diminuent. Nous avons la chance toutefois que des collectivités et partenaires tels que les Collectivités Territoriales, les Conseils Régionaux et les Dac nous soutiennent, sans compter la banque qui continue à nous faire confiance.

 

“Le Français est la langue de la raison, de la liberté, de l'émancipation” (F. Hollande) 

 

Concernant les autres acteurs de la chaîne du livre que sont les libraires et les bibliothécaires, il faudrait que les pouvoirs publics, dont les mairies, consacrent un peu plus de budgets aux bibliothèques municipales. Ces dernières font globalement du très bon travail, mais manquent de moyens. Elles ne peuvent pas acquérir sur l’année les nouveautés qui les intéressent, notamment les publications sur les thématiques locales. Pour certaines collections, elles ne peuvent même pas acheter tous les tomes d’une même série...

 

Dans les lycées, il faudrait également que la direction de ces établissements consacre plus de budget pour les publications locales.

 

 

Quant aux libraires, un soutien des pouvoirs publics à nos libraires s’avère également plus que nécessaire. La plupart d’entre eux font de l’excellent travail, mais ils rencontrent tous des soucis de trésorerie très importants en ces temps difficiles. Ces soucis les contraignent à commander moins et de façon plus étalée qu’auparavant, ce qui diminue les mises en place pour les nouveautés et crée des ruptures de stock fréquentes (même quand l’ouvrage rencontre son public).

 

Enfin concernant les auteurs caribéens, un grand nombre d’entre eux sont mondialement connus, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Édouard Glissant, Raphaël Confiant pour ne citer qu’eux. Nous avons la chance que certains d’entre eux tels que Raphaël Confiant ou Ernest Pépin, publiés dans les plus Grandes Maisons de l’Hexagone, aient choisi de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, et publient également plusieurs de leurs ouvrages chez Caraïbéditions.

 

Aux Antilles-Guyane, il existe un pool important d’auteur jeunesse de talent. 

 

ActuaLitté : Comment vous inscrivez-vous alors dans le marché national ?

 

Florent Charbonnier : Nous sommes très implantés dans les Dom-Tom et pour l’Hexagone nos ouvrages sont en vente dans la plupart des librairies Afro-Caribéenne et chez librairies qui travaillent un fond caribéen. Etant distribués par un distributeur national et référencés dans les bases de données des libraires, toutes les librairies de métropole peuvent commander nos ouvrages d’un simple « clic ». Sans compter les Groupes, type Fnac, qui référencent eux aussi nos ouvrages. 

 

Il est à noter que nos publications n’intéressent pas que les Domiens de l’Hexagone, mais également un public plus large de métropole amoureux ou curieux des cultures d’ailleurs. Nous commençons à être connus en Métropole ; tous les mois de nouveaux libraires commandent des ouvrages suite à des chroniques vues ou entendues dans les médias par eux-mêmes ou leurs clients.

 

 

 

ActuaLitté : Quelles approches avez-vous développé concernant le format numérique ?

 

Florent Charbonnier : À ce jour, nous sommes en situation de veille. Depuis la création de Caraïbéditions en 2008 nous sommes prêts à répondre à toute demande en ce sens, toutefois cette demande est inexistante même pour les polars et les romans... Il est à noter qu’un grand nombre de nos ouvrages, les BD et les albums jeunesse, ne sont pas adaptés à ce mode de lecture. Sans compter le fait que nombre de nos ouvrages sont destinés à être offerts comme cadeaux ; difficile dans un tel cas pour celui qui offre de proposer un fichier numérique sur une clé USB...

 

ActuaLitté : Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?

 

Florent Charbonnier : Pour la promotion et la diffusion sur l’Hexagone nous comptons sur la mise en avant de certaines de nos publications par les médias nationaux spécialisés ou généralistes ; Caraïbéditions a ainsi pu voir certains de ses ouvrages chroniqués dans des médias tels que Le Point, l’Obs, le Monde, le Figaro, Canal+, France Inter, Dbd, Casemate et Historia pour ne citer qu’eux.

 

Nous avons également la chance que certains de nos ouvrages, notamment des contes, BD ou albums jeunesse, soient chroniqués dans des sélections type BnF... Les pages pro de réseaux sociaux tels que Facebook permettent de touchers les Domiens exilés plus aisément.

 

Pour la promotion dans les DOM, les médias locaux apprécient et jouent le jeu de nos publications. Dans ces départements nous tentons de communiquer directement auprès des CDI et Bibliothèques. Nous organisons également de nombreuses présentations d’ouvrages au cours de soirées littéraires.

 

ActuaLitté : Que représente la contrefaçon – numérique – pour vous à ce jour ? 

 

Florent Charbonnier : Nous n’y sommes pas confrontés.

 

ActuaLitté : Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité – nationales ou internationales ? Que vous apportent-elles ?

 

Florent Charbonnier : Les divers salons du livre et/ou de la BD de nos départements ultra-marins sont des occasions de rencontrer de nouveaux publics et nous tentons de participer à la plupart d’entre eux. Nous participons régulièrement à des salons tels que le salon du livre de Paris ou de temps à d’autres salons tels que le Festival de BD d’Angoulême. 

 

Certains de nos auteurs installés en région parisienne participent également régulièrement aux Salons qui prennent place dans les environs de la Capitale. Aux Antilles-Guyane, nous organisons régulièrement des soirées littéraires au cours desquelles nos auteurs présentent leurs ouvrages.

 

ActuaLitté : Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?

 

Florent Charbonnier : Nous travaillons un peu avec la Suisse, la Belgique et le Québec. L’Afrique est un continent avec lequel nous aimerions pouvoir travailler et ce devrait bientôt être le cas...