Comme la Russie, immense et diverse, “la production littéraire a de multiples facettes“

La rédaction - 20.01.2016

Interview - Maxime Ossipov - Roman Sentchine - province russe


Dans le cadre des Journées du Livre russe, qui se tiendront à Paris les 5 et 6 février prochain, ActuaLitté propose, en partenariat avec la manifestation, de découvrir certains des auteurs présents. Réunis et interrogés autour de la thématique de l’édition 2016, Roman Sentchine et Maxime Ossipov abordent leur relation à la province russe. Qu’elle intervienne dans leur quotidien, ou dans leurs œuvres, elle incarne un personnage aux contours plus que littéraires.


 

Roman Sentchine est né en 1971 dans la république de Touva. En 1993, sa famille s’installe à Krasnoiarsk dans une situation très précaire. Considéré comme un représentant du nouveau réalisme russe, ses romans ont reçu un accueil enthousiaste du public russe. Son roman Les Eltychev a été publié en 2013 par les Editions Noir sur Blanc. 

 

Roman Sentchine

 

 

Comment définiriez-vous la littérature issue de la province russe ? Quels auteurs et quels livres pourriez-vous recommander à des étrangers qui souhaiteraient la découvrir ?

 

Ces quinze dernières années (depuis les années 2000/2001 environ), les thèmes liés à la vie dans les grandes villes ont peu à peu perdu la première place qu’ils occupaient dans la littérature russe. Après une vingtaine d’années dans l’ombre (1980/1990), on a vu revenir à la littérature ou plus exactement sont apparus de nouveaux auteurs de la province. Ceci s’est produit grâce au Prix « Debut », aux forums des Jeunes Ecrivains de Russie et également au développement d’internet. 

 

Il n’est plus indispensable de résider à Moscou pour être publié et pour se faire une place parmi les auteurs en vue. La plupart des jeunes auteurs de renom des années 2000/2010, ne sont pas seulement originaires de la province, ils y vivent encore. 

 

Ainsi, Denis Goutsko et Gleb Didenko résident à Rostov, Dimitri Novikov et Irina Mamaeva à Pétrozavodsk, Zakhar Prilepine et Anna Andronova à Nijni Novgorod, Leta Iougaï à Vologda, Vassili Avtchenko à Vladivostok, Alexeï Lesniansky et Daria Veriasova à Abakan, Ivan Klinovoï à Krasnoïarsk, Anna Russ à Kazan, Roman Bogoslovsky à Lipetsk .... Il va de soi que ces auteurs (ainsi que beaucoup d’autres) parlent principalement de la vie dans la province russe. Et comme la Russie est immense et diverse, la production littéraire contemporaine est à multiples facettes. Il faut que les lecteurs fassent l’effort de la découverte plutôt que de se nourrir uniquement de la littérature commerciale des auteurs fortement médiatisés. 

         

On observe cependant que certains écrivains migrent de la province vers la capitale, et c’est inévitable. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y en a également qui quittent Moscou pour la province. Mikhaïl Tarkovski est un exemple de cette tendance. Il vit depuis longtemps dans la région de Krasnoïarsk. Illiya Kotcherguine a vécu quelques années dans l’Altaï et vit maintenant dans la région de Riazan. Le regard que pose un Moscovite installé en province sur la vie des villes et des villages éloignés de la capitale est très intéressant. 

 

C’est à Volgograd et Kalatch-sur-le-Don bien loin de Moscou, que réside Boris Ekimov, un grand classique de la littérature russe contemporaine. Depuis près de quarante ans, son œuvre constitue une véritable chronique de sa région. 

 

On voit se développer en province des genres littéraires très divers. Certains auteurs écrivent des romans policiers, d’autres des œuvres fantastiques ou des romans d’amour... On observe toutefois que ces genres ont en province un coloris particulier, lié au terroir. Mais la prose réaliste est la plus présente. De nombreux écrivains ont envie de raconter ce qui se passe dans leur ville, dans leur village et ces documents artistiques font parfois découvrir aux lecteurs des réalités inconnues de leur propre pays. 

 

 

Maxime Ossipov est médecin et écrivain, il fonde à la « Société d’aide à l’hôpital de Taroussa ». Sa lutte contre l’arbitraire des autorités locales est racontée dans Ma province (Ed. Verdier, 2009). Trois recueils de prose sont publiés à Moscou : Pas de raison de se plaindre, Cri d’un oiseau domestique et L’Homme de la Renaissance. Lauréat en 2010 du prix Youri Kazakov pour Moscou-Petrozavodsk. Histoire d’un médecin russe (Ed. Verdier, 2014) est sélectionné par le jury Médicis (catégorie littérature étrangère). 

 

Maxime Ossipov

 

 

Comment se reflète dans votre œuvre le fait que vous résidiez dans la province russe ?

  

Je pense que si je n’avais pas habité en province, je n’aurais pas commencé de travail d’écriture. L’expérience de la vie provinciale et plus particulièrement, l’expérience du travail en province procure la sensation d’un attachement à la vie qui est, je pense, impossible dans les grandes villes. Un des grands avantages de la vie en province est le sentiment de comprendre : ici, on comprend l’origine du moindre son, on comprend les gens qui vous entourent J’ai parlé de cela dans mon essai Le cri d’un oiseau domestique : 

 

Devant le bureau des Urgences, attendent un policier et un prévenu blessé et menotté. L’homme a dû faire quelque chose de grave car, ici, on ne menotte pas facilement. Tu aurais pu me parler tout de suite de ta femme, de tes enfants, dit le policier au prévenu. Mais, non, monsieur demande un avocat, il a des relations à Moscou... 

 

La vie en province est à la fois sombre et effrayante, mais elle est, à mon avis, pleine de signes de compréhension, la vie ici me parle dans une langue qui m’est familière. À Moscou, je n’éprouve plus cette sensation, dans cette ville que j’ai abandonnée.