Dans l'atelier d'une bibliomane : Clémentine Mélois, entre art et littérature

Laure Besnier - 20.12.2017

Interview - Clémentine Mélois bibliomane - Artiste Plasticienne Auteure - Cent Titres Pastiches


ENTRETIEN - Clémentine Mélois cumule les casquettes : artiste, plasticienne, auteure, mais toujours en jouant avec le monde du livre et de la littérature. Depuis des couvertures pastichées, jusqu’à un roman imaginé à partir de listes de courses, en passant par la revisitation de bols bretons, elle ne cesse de faire rencontrer art et littérature. Elle raconte ses passions à ActuaLitté. 



 

ActuaLitté : Vous êtes à la fois artiste, écrivain et plasticienne. Vous écrivez et travaillez donc autour de l'objet livre. Pouvez-vous nous décrire votre travail ? 


Clémentine Mélois :  Mon travail entremêle les mots et l’image et prend, en fonction des idées, la forme de photographies, de montages photographiques, d’objets, de textes ou de livres. Je joue avec des références et des codes communs, cherchant à créer un lien de complicité avec le regardeur ou le lecteur qui partagerait ces mêmes références.

Mes livres et mes textes sont construits à partir de contraintes d’écriture ou de contraintes formelles qu’il n’est pas nécessaire de connaître pour comprendre l’idée. Dans une volonté de déhiérarchisation, de désacralisation et parce que j’use de références qui sont les miennes, je mélange dans mon travail culture savante et pop culture.

L’humour et le jeu y tiennent une place importante, mais toujours avec le plus grand sérieux. L’ensemble offre un double niveau de lecture, selon qu’on choisisse de simplement s’en amuser ou de chercher les clins d’œil et les références cachées.


Je m’intéresse particulièrement au concept « d’esthétique de la réception », au fait qu’en fonction du contexte, on ne lira pas le texte de la même manière. J’ai ainsi, par exemple, transposé des paroles de chanson de variété sous forme d’ouvrage de poésie, transformé des couvertures de la fameuse collection blanche et j’ai, à l’inverse, imaginé un karaoké à partir d’un poème de Louis Aragon.

 

Quelle est votre formation ? 


Clémentine Mélois : J’ai étudié à l’école des beaux-arts de Paris, dans les ateliers de Michel Salsmann et Christian Boltanski, plus particulièrement dans le pôle Impression/Édition. J’y ai notamment appris pendant six ans la lithographie, la gravure, la sérigraphie, l’ensemble des techniques d’impression que j’enseigne aujourd’hui et depuis dix ans à l’école des beaux-arts de Nîmes. 

J’ai orienté très tôt mes recherches vers le livre d’artiste tel que défini par Anne Moeglin-Delcroix dans son ouvrage de référence Esthétique du livre d’artiste (Réédité en 2011 en coédition Le mot et le reste / BNF). 

 

On dit de vous que vous êtes « bibliomane ». Comment l’êtes-vous devenu ? Quel rapport entretenez-vous avec le livre et la littérature ? 


Clémentine Mélois : Je me définis surtout comme bibliomane comme un pied de nez par opposition à « bibliophile », n’ayant pas de rapport fétichiste à l’objet livre rare, malgré ma formation d’imprimeuse d’estampes…

L’idée prime pour moi sur la forme, qui doit être mise au service du contenu de la façon la plus radicale possible, sans recherche ornementale gratuite. Je suis cependant très attachée à mes livres de poche. Je serais très embêtée qu’on me les corne.


Quel est votre livre préféré ? 


Clémentine Mélois : J’ai beaucoup de livres préférés, et je ne cesse d’en découvrir ! En littérature jeunesse, mes livres préférés sont ceux d’Arnold Lobel, Dorothée de Monfreid, Roald Dahl et Alain Le Saux… En bande dessinée, mes livres préférés sont ceux de Rudy Spiessert, Riad Sattouf, Hervé Bourhis, Anouk Ricard, Blutch, Killoffer … En littérature générale, mes livres préférés sont ceux de Herman Melville, Romain Gary, Raymond Queneau, Georges Perec, Marcel Aymé, JRR Tolkien, Philip K. Dick, Henri Cueco, Eric Pessan, Georges Simenon, Fred Vargas, Robert-Louis Stevenson… En livre d’artiste, mes préférés sont ceux de Claude Closky, Hubert Renard, Roberto Martinez et Eric Watier.

Parmi mes récentes découvertes de lecture, j’ai beaucoup aimé Une femme au téléphone, de Carole Five (L’Arbalète Gallimard), Marcher droit, tourner en rond, d’Emmanuel Venet (Verdier) et La mer c’est rien du tout de Joël Baqué (P.O.L). Mais j’en oublie sans doute.
 


 

 

En 2014, vous avez publié aux éditions Grasset Cent Titres, préfacé par Jacques Roubaud, et qui consiste en un recueil de cent couvertures de livres que vous avez pastichées, jouant sur les codes éditoriaux traditionnels. Comment en avez-vous eu l’idée ? Comment vous y êtes-vous prise pour réaliser ce travail ? Quelle couverture a votre préférence ? 

 

Clémentine Mélois : L’idée m’est venue du fait que j’ai une mauvaise mémoire des noms propres et qu’il m’arrive parfois de confondre deux auteurs dont le nom commence par la même lettre. La première couverture détournée, qui date de 2012, était La Jeune Parque, de Paul Valéry, transformé en François Valéry. Ma préférée, c’est « Maudit Bic », de Melville.

J’ai pensé ce projet sous trois formes complémentaires : une diffusion gratuite des images sur Facebook, une édition augmentée de textes et d’un jeu sur le paratexte chez Grasset, disponible en librairie. Enfin, sous forme de pièce artistique, les livres en fac-similé à manipuler, avec un jeu sur le texte en quatrième de couverture, exposée en galerie.

J’aime l’idée d’un accès gratuit aux œuvres par le biais des réseaux sociaux. La photo du livre pris dans ma main est un rappel de la forme familière du selfie. La main donne une matérialité au livre et renforce l’effet de réalisme.

 

Quels sont les techniques et les outils que vous utilisez dans votre travail ? 
 

Clémentine Mélois : J’utilise un ordinateur pour le texte et la retouche d’image. Je fais appel à des imprimeurs pour certaines pièces spécifiques (plaque en émail ou rouleaux de scotch). Sinon, je dessine à la plume, colorie à l’aquarelle, l’acrylique ou la gouache, je photographie à l’aide d’appareils numériques, argentiques ou Polaroïds en fonction des projets.

Quant aux techniques d’impression, j’utilise indifféremment et en fonction des besoins l’impression numérique, la lithographie, la sérigraphie, la gravure taille douce et taille d’épargne, la typographie, le gaufrage, l’alugraphie ou le tampon en caoutchouc. Si j’étais interviewée par un magazine féminin, j’ajouterais : mes outils indispensables : un plioir en résine, une presse à vis, une brosse plate et de la Plasticol de chez Relma.
 

Ensuite, Je trouve mes influences à part égale dans la littérature, les arts et la culture populaire.

 

Cette année, vous avez été cooptée à l’Oulipo : qu’est-ce que cela signifie pour vous ? 


Clémentine Mélois : La rencontre avec un groupe d’auteurs avec qui je me sens des affinités, la possibilité d’échanger à propos de nos recherches respectives, l’entrée dans une certaine forme de « famille de pensée ». Et un regard ému pour l’enfant que j’étais découvrant Zazie dans le métro.
 

 


 

Vous avez également publié Sinon j’oublie, aux éditions Grasset, dans lequel, à partir de 99 listes de commissions trouvées, vous imaginez le portrait de leurs auteurs. Comment en avez-vous eu l’idée ?   


Clémentine Mélois : Je ne sais pas, un jour l’idée était là. Cela fait longtemps que je collectionne les listes de courses. Pour simplifier, je souhaitais donner à lire les histoires que j’imagine lorsque j’en découvre une. J’ai choisi de bâtir le livre en suivant le parcours du cavalier, une contrainte utilisée par Georges Perec pour écrire La vie mode d’emploi, de façon à organiser ces textes et ces listes. Plutôt que de raconter des histoires, j’ai préféré faire parler les personnages.

 

Que pourrait-on lire sur votre liste de commissions littéraires pour Noël ? 


Clémentine Mélois : Je caresse l’espoir que le Père Noël m’apporte Romans et nouvelles, de Philip Roth dans la Pléiade (j’ai déjà investi dans une loupe pour lire les notes), Osez, de Claude Closky, un inventaire d’injonctions familières, Les lettres du Père Noël de Tolkien, mais dans l’édition d’origine, plus grande que la récente réédition et la biographie de Paul McCartney par Philip Norman, dont je viens d’entendre parler dans l’excellente émission Nova Book Box de Richard Gaitet, sur Nova.

 

Comment arrivez-vous à continuer de créer des projets originaux ? Quels sont vos projets pour la suite ? 

 

Clémentine Mélois : J’arrive à continuer à créer des projets originaux en buvant beaucoup de café et en consommant beaucoup de lipides, en particulier du beurre. Quant à mes projets pour la suite, il y en a beaucoup… un roman pour adultes, un album pour enfants, une exposition, un ouvrage de vulgarisation scientifique…


Je suis en ce moment en train de préparer une exposition à la galerie Lara Vincy, à Paris, qui aura lieu du 8 février au 24 mars prochains. J’y présenterai l’ensemble de mon travail de ces cinq dernières années : une quarantaine de livres détournés qu’on pourra manipuler, des objets, des photographies, des tableaux…


Je travaille à un nouveau livre pour les éditions Grasset ainsi qu’à un volume de la collection « La petite bédéthèque des savoirs », aux éditions du Lombard, sur le thème du roman-photo. Je mets en image le texte de l’universitaire et chercheur Jan Baetens, spécialiste de la question.

Je continuerai également de contribuer au journal Mon Lapin Quotidien, publié à L’Association, à la revue Le Courage, dirigée par Charles Dantzig, chez Grasset, ainsi qu’à l’émission Des Papous dans la tête, sur France culture. 2018 sera une année chargée !




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