De Gründ à Poulpe Fictions, la jeunesse chez Edi8

Antoine Oury - 03.05.2017

Interview - Edi8 Alexandra Bentz - Edi8 Editis - Grund Edi8


Le groupe Edi8, qui réunit désormais une dizaine de maisons d'édition du groupe Editis, rassemble plusieurs maisons d'édition tournées vers la jeunesse. Gründ, les Livres de Dragon d'Or, 404 Éditions et, la petite dernière, Poulpe Fictions, s'adressent à des publics différents qu'il s'agit de convaincre. Bilan de la stratégie jeunesse avec Alexandra Bentz, directrice du pôle jeunesse d'Edi8.

 
Edi8
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

ActuaLitté : Quel est le statut des marques 404 et Poulpe Fictions au sein du groupe Edi8 ?

Alexandra Bentz : Le groupe Edi8 rassemble la maison Gründ Jeunesse, créée en 1870, le Livre du Dragon d'or, plus récente et rachetée par Gründ, et nos nouvelles marques comme 404 et Poulpe Fictions fonctionnent en labels indépendants, avec des équipes éditoriales indépendantes.

Par exemple, l'équipe de 404 travaille sur des livres qui n'ont aucun rapport avec ceux sur lesquels travaille l'équipe de Grund. Sur Poulpe, la responsable éditoriale va être complètement dédiée à la marque, qui aura son fonctionnement propre, son site web, sa page Facebook et sera isolée dans nos systèmes informatiques et pour les libraires.

Quelle est la différence entre collection, label et maison d'édition ?

Alexandra Bentz : Selon moi, la collection se déploie au sein d'un label éditorial ou d'une maison d'édition. La différence entre label et maison d'édition, elle, relève de la structure juridique. Edi8 est immatriculée, on ne va pas multiplier les immatriculations pour chaque label. Ensuite, en fonctionnement, nos labels s'apparentent à des maisons.

Quel est l'intérêt de mutualiser les services au sein d'un groupe ?

Alexandra Bentz : Quelques services, chez Edi8, sont transverses : les équipes numériques travaillent sur la communication des différentes marques, et, au sein de ces équipes, on trouve des personnes dédiées à chaque marque. La finance, les relations presse s'occupent des différentes marques, en s'adaptant à chacune. Tant que cela tient au niveau de la charge de travail, j'aime travailler avec des personnes qui ont la vision de toutes les marques, pour que l'on puisse bien construire les projets, sans parasitisme.

Quel volume de livres est publié par le pôle jeunesse ?

Alexandra Bentz : Sur toutes nos marques, nous allons publier environ 300 livres en 2017, dont 12 chez Poulpe Fictions donc, adressés aux 8-12 ans. Pour commencer, avec Poulpe Fictions, nous avons fixé les tirages à 7000 exemplaires.

Pourquoi le poulpe pour Poulpe Fiction, est-il lié à une stratégie plus globale de communication ?

Alexandra Bentz : Pas spécialement, l'utiliser comme personnage récurrent ferait un peu trop bébé, il s'agit juste de notre logo. Poulpe est une mascotte chez nous depuis un moment. Comme beaucoup de choses ici, c'est lié à Lola Salines, elle était très poulpe, et un jour nous nous sommes dit : « Ça va être Poulpe Fictions parce que c'est drôle », tout simplement. Les parents et les libraires riront plus que les enfants, parce qu'ils saisissent la référence, mais ça nous a tout de suite fait marrer.

Comment le label Poulpe Fictions a-t-il été pensé ? On y retrouve des titres avec des thématiques assez fortes, comme le féminisme, l'écologie, le cheval...

Alexandra Bentz : Nous avons beaucoup réfléchi à ce que souhaitions avoir pour notre lancement : nous avions envie d'humour, c'était évident. Nous voulions aussi des romans pour les filles, et qui changent de ce que l'on peut avoir et qui soit plus réaliste, plus en prise avec la génération actuelle, comme le souci de la nature.

Nous avons aussi voulu, par exemple, une collection où les animaux habituellement mignons et gentils deviennent le pire des animaux comme Tarzan, poney méchant après une rencontre entre l'éditrice Manon Sautreau et l'auteure Cécile Alix. C'est elle qui nous a proposé cette histoire de poney méchant, qu'elle avait dans ses tiroirs. Dans cette série, nous aurons d'autres animaux, avec à chaque fois un contrepied. Manon a aussi rencontré Ismaël Khelifa, auteur de Les licornes (de mer) existent, au mariage d'une amie : il est guide polaire en Antarctique pendant 6 mois de l'année, avec son épouse, pour des clients fortunés, mais aussi pour des associations qui proposent le voyage à des enfants. C'est son premier roman et l'idée dérive directement de son expérience : un groupe d'enfants qui sort de son environnement habituel, une aventure humaine et écologique.

Nous avons aussi de la traduction, avec La maîtresse a des ennuis, en coédition avec Nosy Crow, une maison avec laquelle nous avons beaucoup travaillé côté albums.

L'objectif semble avoir été de privilégier les jeunes auteurs...

Alexandra Bentz : En fait, comme personne ne nous connaissait, nous n'avons pas reçu de manuscrits : nous sommes donc allés voir plein d'auteurs avec des projets à discuter, l'inverse de la démarche habituelle en somme.

Comment peut-on prendre ces risques éditoriaux ?  Grâce aux succès de séries comme Chica Vampiro ?

Alexandra Bentz : Pas vraiment. Déjà, nous reprenons tout à zéro : nous ne parlons pas du tout aux mêmes libraires, nous sommes du côté des super et des hypermarchés pour Chica Vampiro par exemple, tandis que nous nous adressons ici aux libraires premier niveau. Il va falloir les convaincre en nous déplaçant sur place. Il est impossible de surfer sur d'autres succès, en fait, car ces derniers n'ont aucun rapport.

Et, niveau financier, chaque marque doit être rentable : aucune compensation n'est possible.
 
Chica Vampiro - Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

Quelle est la stratégie établie pour YouTube ?

Alexandra Bentz : Il est très difficile de faire venir les gens sur une chaîne YouTube, car il y a beaucoup de contenus sur la plateforme, nous nous orientons donc sur un complément au livre, d'agglomérer des choses autour des thématiques que nous développons par ailleurs, et de préparer des vidéos qui puissent être utilisées en classe par des professeurs. Des supports pédagogiques utilisables facilement, en classe, pour le travail sur le roman, apporter quelques informations supplémentaires et des book trailers drôles, en plus du pédagogique ludique et amusant.

Et sur les réseaux sociaux ?

Alexandra Bentz : Là, les stratégies varient, car les publics varient. Pour Gründ Jeunesse, par exemple, la relation est centrée sur la marque, avec énormément de jeunes mamans qui ont aimé tel ou tel titre, souvent des livres sonores, et reviennent sur la page Facebook à l'occasion d'un post.

La communauté 404, elle, est plus petite, mais très soudée et engagée, constituée par des geeks hardcore. Nous ne sommes pas allés chercher des fans par des jeux-concours, et les projets sont plus personnels, avec plus d'implication des quelque 3000 fans. Pour Poulpe Fictions, nous nous attendons surtout à une communauté d'adultes, de parents, et nous visons surtout les professeurs et les libraires pour développer notre communauté.

C'est la raison pour laquelle vous avez décidé de développer le versant pédagogique ?

Alexandra Bentz : Nous avons eu des discussions avec des professeurs qui déplorent qu'on leur demande beaucoup de choses, notamment avec le tableau blanc numérique, sans que les outils soient forcément à leur disposition. Nous sommes assez naïfs sur le sujet, nous allons essayer des choses, car la démarche est intéressante. Il y a une offre déjà pléthorique sur le marché, mais Edi8 a voulu publier ses propres contenus pédagogiques, comme la série d'Ismaël Khelifa, qui ramènera bientôt des vidéos de ses expéditions. Nous avons travaillé avec des enseignants sur les contenus et les fiches pédagogiques, pour rester au plus près de leurs besoins, sur des niveaux CM1-CM2 et 6e-5e.

Les fiches pédagogiques seront accessibles par flashcode, et non à la fin des livres, car nous avons voulu privilégier une lecture-plaisir, d'autant plus que ces fiches sont avant tout destinées aux professeurs.

C'est la première fois que nous tentons une production de contenus vidéo, même s'il y a des interviews vidéo d'auteurs produites par Edi8, notamment du côté de la maison d'édition Les Escales.



Comment vit la plateforme 404 Factory, lancée par 404 Éditions ?

Alexandra Bentz : À la genèse de cette plateforme, nous nous étions dit que la communauté geek abritait sans doute de nombreux talents d'écriture, noyés sur beaucoup de plateformes d'écriture généralistes. La création d'une plateforme non commerciale dédiée, avec une publication par chapitre, se justifiait, d'après nous. L'idée derrière, c'était de créer un prix annuel, qui est aussi l'occasion de rendre un hommage annuel à Lola Salines. Cette histoire nous la portons, elle est forte et puissante au sein de la maison, et ce rendez-vous nous tenait à coeur.

Le prix a été lancé en janvier, jusqu'au mois d'avril pour candidater, avant une première phase de test. Le gagnant sera annoncé le 26 juin prochain, et un texte sera publié en 2018. Nous sommes en partenariat avec Le Point Pop sur ce concours, car les lancements se sont faits en même temps, autour de deux thématiques proches.

404 Factory fonctionne vraiment bien, si bien que nous allons publier un texte avant même le concours, Kereban de Dario Alcide, qui nous a interpellés. L'auteur a inventé une fiction dans le futur — il s'agit de fantasy — uniquement à partir de documents d'archives : des comptes rendus de réunions, des SMS, des mails... Qui créent une histoire. Nous avons embauché un graphiste pour créer l'univers visuel derrière, la trame graphique, et nous le publions prochainement.

404 Factory est aussi un moyen de suivre cette communauté geek, de savoir ce qui l'intéresse : des groupes Facebook se sont aussi créés, qui nous permettent de remarquer tel ou tel auteur très actif.

Les autres plateformes comme Wattpad, par exemple, sont-elles surveillées par les éditeurs ?

Alexandra Bentz : Wattpad propose plus de la SF à l'état pur, ce qui n'est pas forcément ce vers quoi nous allons nous tourner, car beaucoup d'éditeurs le font déjà très bien. Les éditrices Ludivine et Lucie, comme Lola, sont de véritables geeks, qui connaissaient déjà cet univers depuis des années. C'est dans la continuité de leurs intérêts personnels, de leurs loisirs.

La diffusion est-elle vraiment cruciale dans le domaine de la jeunesse ?

Alexandra Bentz : Nous avons de la chance, car nous avons deux circuits de diffusion : Interforum pour tout ce qui concerne les hyper, supermarchés et les enseignes spécialisées, et notre équipe de représentants qui ne vendent que Gründ, Dragon d'Or, 404 et Poulpe Fictions. Notre travail nouveautés et fonds est donc très fort, tout comme notre rapport avec les libraires.

Sur 404 et Poulpe Fictions, on parle souvent à des libraires qui ne sont pas geek, et cela nécessite donc un travail de confiance. Le livre d'Andy, dont ils n'ont souvent jamais entendu parler, ou le livre Halo nécessitent parfois un travail plus important auprès des libraires. Et les licences ne sont pas épargnées : nous proposons parfois les livres un ou deux mois avant leur passage à la télé, comme Maggie & Bianca par exemple, ce qui complique le travail.

Quel est le poids des licences dans les chiffres d'affaires des maisons ?

Alexandra Bentz : Il est difficile d'évaluer ce que représentent les licences, car leurs résultats changent très vite. En chiffre d'affaires, Dragon d'Or et Gründ sont à peu près équivalents, avec 404 qui reste malgré tout loin derrière. Nos attentes sont raisonnables pour Poulpe Fictions, avec des tirages à 7000 exemplaires.

Avez-vous des envies pour transformer un personnage en licence ?

Alexandra Bentz : C'est surtout Timoté, chez Gründ, que nous avons envie de voir en dessin animé, mais tout dépend de l'intérêt des producteurs, que nous sommes toujours en train de solliciter. Traduit en espagnol, italien, chinois et en Europe de l'Est aussi.

Edi8 allie des marques très récentes avec d'autres qui sont bien plus anciennes : comment ces dernières ont-elles évolué ?

Alexandra Bentz : Pour citer le cas de Gründ, que l'on associe trop souvent selon moi aux classiques et aux rééditions, nous avons complètement changé notre fusil d'épaule il y a 8 ou 9 ans. Auparavant, nous faisions 95 % d'achats, que de la coédition avec de la recherche de titres sur les marchés anglais. Aujourd'hui, nous en sommes plutôt à 95 % de créations, avec un accent sur la petite enfance et un développement sur les loisirs créatifs.