Design de couverture : « Le livre est sa première publicité »

Sophie Kloetzli - 07.07.2016

Interview - Éditions Zulma David Pearson - Illustration couverture livre - Design graphique couverture


Plus qu’une simple illustration, la couverture peut être un puissant indicateur des choix éditoriaux adoptés par une maison. Aux éditions Zulma, réputées pour leurs couvertures graphiques et abstraites, l’apparence du livre revêt une importance de premier plan. Entretien avec Laure Leroy, directrice et co-fondatrice de la maison.

 

 

 

Les éditions Zulma ont été fondées en 1991 par Laure Leroy et Serge Safran. La maison publie une douzaine de titres par an dans le domaine de la littérature contemporaine, tant française qu'étrangère. Depuis 2006, les couvertures sont réalisées par le designer londonien David Pearson.

 

ActuaLitté : Pouvez-vous me décrire les étapes de la réalisation de la couverture ?

 

Laure Leroy : David Pearson a inventé la charte graphique : le principe des motifs et du triangle, ainsi que la typographie. Pour chaque livre, nous lui envoyons un très court résumé, qui décrit l’ambiance et la tonalité de l’œuvre. David nous renvoie alors des propositions, et c’est là que le jeu commence. Je ne discute jamais ses choix graphiques ; en revanche, ce à quoi je m’attache, c’est que la couverture, le motif, le dessin et les couleurs soient vraiment représentatifs de l’atmosphère du livre. C’est donc très subjectif. Il peut nous arriver de lui demander des couleurs plus chaudes ou des couleurs plus froides. Il nous renvoie alors d’autres propositions ou bien il nous dit que ça ne marche qu’avec ces couleurs. Si cette proposition ne convient pas, on réexplique les choses différemment, jusqu’à obtenir un motif qui nous semble entretenir une sorte d’affinité secrète avec le livre. Une fois que nous sommes satisfaits de la couverture, nous la proposons à l’auteur. Depuis dix ans, c’est arrivé peut-être une fois que l’auteur nous dise qu’il ne l’aime pas du tout. Alors, on reprend tout le processus. Mais la décision nous appartient.

 

C’est comme si on faisait un travail d’auteur avec le graphiste : on le pousse dans ses derniers retranchements, pour susciter sa création à lui aussi. L’idée, ce n’est pas de le faire entrer dans des petites cases, dans un format ou dans une idée préconçue. L’idée, c’est de le faire accoucher d’une création originale, qui convienne particulièrement à tel ou tel livre. 

 

Pourquoi avoir choisi David Pearson pour réaliser vos couvertures ?

 

Laure Leroy : Je l’ai choisi parce que j’appréciais beaucoup son travail, notamment la collection « Great Ideas » [une collection spécialisée dans l’histoire des idées, NdR] chez Penguin, et qui dans le domaine des sciences humaines et des essais, répondait à tout ce que je cherchais pour les couvertures de Zulma. J’avais envie de livres qui soient à la fois très contemporains, mais en même temps très référentiels à l’histoire du livre imprimé, avec un réel savoir-faire de l’impression, de la typographie, de tout ce qui est propre au livre. J’avais envie de choses très colorées, que chaque livre ait une identité très forte, et en même temps qu’on les reconnaisse tous comme appartenant à la même maison. 

 

Quelles sont les sources d’inspiration de votre ligne graphique ?

 

Laure Leroy : Les couvertures de chez Zulma ont une double source d’inspiration. On peut citer l’éditeur de langue allemande, Insel verlag, qui publie depuis plus de cent ans des couvertures avec des motifs de papier peint, fleuri ou géométrique, et une petite étiquette rectangulaire. Dans les années 50, Penguin a aussi beaucoup pratiqué la couverture à motifs, avec des étiquettes. Mais personne n’avait utilisé le triangle, et personne n’était allé aussi loin que nous dans le côté très graphique. 

 

Quelles sont les techniques utilisées pour la réalisation des couvertures ?

 

Laure Leroy : Chaque motif est conçu par David Pearson de manière radicalement différente, il n’y a pas de règle. Soit il prend des photos, soit il dessine, soit il fait des collages, de la gravure sur bois ou des tampons... Il utilise toutes sortes de techniques très différentes. Après, évidemment, c’est traité sur l’ordinateur.

 

On imprime la plupart du temps en pantone (en trois, quatre ou cinq couleurs). Maintenant, on le fait un peu moins, mais avant, on embossait aussi souvent le triangle. Ce sont des choix typographiques et esthétiques qui font que c’est un vrai livre en papier qui s’inscrit dans toute une tradition du livre imprimé. Les amoureux de la littérature sont aussi souvent des amoureux du livre en tant qu’objet, donc il était important d’avoir des livres qui soient de vrais beaux objets qui portent en eux le savoir-faire du maître imprimeur. 

 

Les couvertures dans l’édition française sont généralement très sobres par rapport aux éditions anglo-saxonnes. Le fait de choisir des couvertures très colorées répond-il à une stratégie de différenciation ?

 

Laure Leroy : C’est peut-être un peu moins vrai maintenant mais traditionnellement, les couvertures de littérature française sont typographiques. Le modèle dominant est la collection Blanche de Gallimard, les couvertures des éditions de Minuit, ou encore celles du Mercure de France. On s’aperçoit aujourd'hui que beaucoup de couvertures sont une variation sur ces modèles – en littérature française uniquement. Les mêmes, lorsqu’ils publient de la littérature étrangère – et l’exemple de Gallimard est frappant – mettent des jaquettes très colorées. C’est une tradition très inscrite dans le patrimoine, dans l’inconscient collectif, et dans l’idée qu’on se fait de la littérature.

 

Personnellement, j’ai voulu tout d’abord ne pas faire de différence entre littérature française et littérature étrangère, mais j’ai inscrit, de manière délibérée, la ligne éditoriale plutôt du côté de la littérature étrangère. Non pas que je ne publie pas de littérature française, mais parce que je pense que la littérature de langue française que je publie se rattache à une tradition littéraire plus vaste, qu’on peut raccrocher à la littérature étrangère, plutôt qu’à une certaine idée de la littérature française. J’avais envie de donner une autre image des choix littéraires de la maison. 

 

 

 

En France, que ce soit de la littérature française ou étrangère, que ce soit très coloré ou très sobre, rares sont les éditeurs qui n’ont pas un graphisme identifié pour chaque collection. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, chaque livre a sa propre couverture, et le nom de l’éditeur figure rarement. L’édition française et l’édition anglo-saxonne sont structurées sur des principes radicalement différents. On ne peut pas vraiment dire que les anglo-saxons aient des couvertures moins sobres. Il font aussi ce que nous faisons pour l’édition courante. Pour les relaunch, par exemple les 50 meilleurs Penguin, les 20 titres de l’année ou les 100 ans de la maison, ils font une série avec un tirage limité, avec une série de couvertures qui ont toutes le même design. 

 

À quel point la couverture influence-t-elle le choix du lecteur ?

 

Laure Leroy : Nos livres sont en soi leur première publicité. C’est une publicité qui est parlante : la couverture, l’aspect du livre, ou encore sa fabrication, disent énormément sur la nature de l’objet, sur la vision de la littérature. On le sent : c’est à la fois très novateur et très classique, à la fois très fantaisiste et très rigoureux. Ça va des couleurs et du design au toucher du papier et à la mise en page intérieure, tout ce qui fait que c’est un objet qui a été pensé du début à la fin, qui est excessivement raffiné et exigeant, sans être pour autant élitiste.