Le site DesLettres.fr fêtera bientôt ses 3 ans, mais n'a pas attendu ce bel âge pour multiplier les initiatives. Consacré à la correspondance sous toutes ses formes, Des Lettres s'est doté d'une application pour bien commencer l'année 2016, et travaille désormais à renforcer sa relation avec ses lecteurs. Morgane Ortin, directrice éditoriale du site, nous a lu entre les lignes l'avenir de Des Lettres.

 

Morgane Ortin (DesLettres.fr)

Morgane Ortin (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

ActuaLitté : Pour commencer, pourrait-on avoir une petite présentation de Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Le site remonte à l’été 2013, il est dirigé par Jean et Séverin, les cofondateurs. Deux ingénieurs s’occupent du site et de l’application, Laurence supervise le développement de la boîte et deux stagiaires en édition-communication me prêtent main-forte pour la direction éditoriale. Nous sommes installés depuis la création du site dans le 10e arrondissement.

 

 

Qu’est-ce qui a motivé la création de Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Si la maison a été créée, c’est parce qu’on voulait relever un défi, remettre au goût du jour le genre épistolaire qui a toujours un peu été le parent pauvre de la littérature et de la culture, délaissé par les universitaires et les critiques. Au contraire, nous avons tout de suite trouvé que ce genre était un véritable bijou, aussi bien en termes d’histoires, d’émotions que de littérature. On a voulu redonner ses lettres de noblesse au genre, surtout qu’on a trouvé qu’il s’adaptait particulièrement et parfaitement à notre époque.

 

C’est d’ailleurs pour cela que nous avons eu l’idée de minuter les lettres : à l’heure où tout va très vite, où l’on a plus le temps de lire, quand on découvre une lettre dont le temps de lecture est estimé à 3 minutes, cela incite à la lire, car on connaît déjà « l’investissement ».

 

 

Que peut apporter la correspondance par rapport aux autres documents ou textes littéraires ?

 

Morgane Ortin : La correspondance permet d’être dans les coulisses : c’est vraiment la porte de l’intime. Les petites anecdotes croustillantes sont dans les lettres, on découvre les lettres érotiques de Bonaparte qui rêve de sa Joséphine dans une baignoire, alors que c’est l’homme qui a terrorisé l’Europe pendant très longtemps, ce décalage est drôle. Ou une autre lettre de Proust qui écrit à son chien. Le fait de découvrir les écrivains comme des hommes, vraiment, permet aux gens d’accéder à d’autres contenus, d’autres textes de ces auteurs.

 

 

D’où viennent les lettres disponibles sur Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Nous sommes de vrais petits rats de bibliothèque, nous y passons beaucoup de temps... Il y a beaucoup de lettres disponibles sur le web aussi, et, à vrai dire, nous n’avons pas vraiment besoin d’aller dans les fonds d’archives pour le moment...

 

Aujourd’hui, nous trouvons des lettres sur absolument tout, les animaux, le chocolat... On trouvera toujours une lettre d’un écrivain, d’un artiste, de quelqu’un qui en a parlé. C’est un peu la mémoire de l’humanité, toutes ces petites anecdotes.

 

 

Françoise Sagan : Lettre à Véronique Campion - Médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e)

Lettre de Françoise Sagan à Véronique Campion (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Une fois les lettres trouvées, comment se déroule la mise en ligne ?

 

Morgane Ortin : Une fois le travail de recherche effectué, nous lançons ensuite une étape d’indexation qui correspond à un travail de documentaliste : en somme, nous stockons toutes les lettres dans notre base de données. Pour les numériser, nous utilisons de plus en plus des OCR pour ne plus avoir à les taper, ce que nous avons fait pendant longtemps.

 

Vient ensuite la contextualisation de la lettre, pour donner tous les éléments clés au lecteur, mais aussi lui indiquer le temps de lecture, et lui proposer une photo en illustration... Enfin, nous diffusons le tout sur les réseaux sociaux Facebook, Twitter et Instagram.

 

 

Avez-vous déjà eu des retours d’usages pédagogiques de Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Nous avons effectivement reçu le mail d’une professeure de français au collège qui, grâce au site, avait réussi à attirer l’attention de ses élèves et à les faire se concentrer sur un sujet. Elle choisissait une lettre et la proposait aux élèves : selon l’écriture, ils essayaient de trouver la période, puis elle leur donnait le fac-similé, cela leur donnait plus d’indications... À la fin du processus, elle leur proposait de répondre à la lettre.

 

Nous croyons à la pédagogie par DesLettres. Ce qu’on aimerait bien faire, par exemple, c’est une application « 2 points de plus au Bac avec DesLettres ». Nous avons en effet des lettres incroyables qui portent sur des œuvres au programme, je pense notamment à Madame Bovary, il y a beaucoup de lettres qui permettent de retracer la genèse d’œuvres, je pense que c’est très intéressant.

 

 

Quels sont les usages autorisés des contenus de Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Aucune autorisation n’est nécessaire pour utiliser les contenus de Des Lettres dans les écoles. 80 % des lettres sur le site sont libres de droits, et nous demandons les droits pour celles qui ne le sont pas. La diffusion des contenus DesLettres est évidemment possible pour les usages non commerciaux, avec l’accord de DesLettres. Nous voulons devenir une plateforme de diffusion pour le genre épistolaire, parce qu’il constitue un bon complément pour la promotion d’une parution, pour un éditeur, ou même pour un libraire, sur le web. 

 

 

Verra-t-on un jour des lettres contemporaines sur Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : La correspondance, c’est tout texte écrit d’une personne à une autre, quel que soit le canal de diffusion : aussi bien une lettre papier, SMS, un tweet, un mail... Pour l’instant, nous n’avons pas vraiment diffusé de contenus contemporains, à l’exception d’une lettre de rupture anonyme assez drôle publiée sur Facebook.

 

Faire remonter le patrimoine pour le faire vivre, donc on est un peu entre les deux, mais j’espère qu’un jour on aura la légitimité pour publier des mails ou des SMS de parfaits inconnus. Pour l’instant, nous donnons la priorité aux grands noms, mais à terme on aimerait bien faire ressortir le côté contemporain de la correspondance.

 

 

Le site présente aussi un versant réseau social plutôt développé, est-ce un des objectifs pour la suite ?

 

Morgane Ortin : Effectivement, un de nos vœux les plus chers est de pouvoir nous transformer en réseau social, parce qu’on pense que la rencontre, aujourd’hui, se fait beaucoup par l’écriture. Alors, quel meilleur outil qu’un site épistolaire pour rencontrer des gens ? Pour le moment, nous proposons un simple compte, qui permet aux gens de recevoir les newsletters qui les intéressent, de définir un rythme de réception... Mais il va y avoir de plus en plus d’avantages, comme des contenus exclusifs pour les membres. À terme, le site va évoluer dans ce sens.

 

D’ailleurs, nous avons ouvert une nouvelle rubrique récemment, « Les tutos » : grâce à des exemples qu’on pioche dans les lettres de grands écrivains, nous proposons des leçons sur « Comment écrire le sexto parfait », « La lettre de motivation parfaite », « Comment bien terminer sa lettre »... Le tout sous forme de bulles façon SMS...

 

Capture d'écran d'un tuto DesLettres.fr

 

 

Comment Des Lettres mobilise-t-il cette communauté de lecteurs ?

 

Morgane Ortin : Pour la Saint-Valentin, nous avons proposé un projet d’écriture collaborative, un cadavre exquis : le but était d’écrire ensemble la plus longue lettre d’amour jamais écrite. Nous avons un peu revisité le jeu des surréalistes pour lui donner un écrin numérique : il était possible d’écrire 60 caractères au maximum, et la dernière contribution était visible pour assurer une bonne continuité. Nous avons finalement rassemblé près de 1000 participants, pour une lettre exceptionnelle.

 

Il est possible de la lire en ligne gratuitement lorsque l’on est inscrit sur le site. Nous avons aussi tiré une édition papier, à 300 exemplaires, de cette lettre que nous diffusons nous-mêmes.

 

 

Quel est le trafic mensuel de Des Lettres ?

 

Morgane Ortin : Notre lectorat atteint désormais les 250.000 visiteurs uniques par mois, avec 150 abonnés de plus sur le site par jour en moyenne.

 

 

Des Lettres a lancé une application iOS/Android en mars dernier, quel est l’intention derrière cet outil ?

 

Morgane Ortin : Ce que nous avons voulu faire avec l’appli, c’est une boîte à lettres coup de cœur : on reçoit tous les jours des spams, des publicités à n’en plus finir dans boîte mail. Nous voulons donc faire en sorte que chaque jour on puisse recevoir une lettre écrite par Frida Kahlo, David Bowie ou Victor Hugo. Chaque matin, le lecteur est notifié d’une lettre, le plus souvent liée à l’actualité chaude ou à des anniversaires... Les lettres sont stockées, pas plus de 10, et il est possible de liker les lettres qu’on aime et les retrouver ainsi dans sa bibliothèque, qu’on peut lire n’importe quand, même sans internet.

 

Nous nous sommes par ailleurs rendu compte qu’1/3 des personnes qui consultaient le site le faisaient sur mobile, et l’application devenait une évidence. Dans les 48 heures après le lancement, le public a été au rendez-vous avec 20.000 téléchargements, et depuis, le rythme se maintient autour de 150 téléchargements par jour.

 

Le cadavre exquis de DesLettres.fr, avec le nom des lecteurs participants