Donner un visage “manga” aux personnages de l'Histoire : une autre pédagogie

Florent D. - 18.10.2017

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ENTRETIEN – La publication récente de l’Histoire en manga aux éditions Bayard a suscité un certain intérêt auprès de la communauté enseignante, mais également des lecteurs. Marie-Claude Réau, directrice éditoriale documentaire et éveil religieux chez Bayard Éditions, et Aurélien Estager, traducteur des ouvrages, reviennent sur l’approche éditoriale de ces deux tomes.




 

Qu’apporte la dimension graphique du manga dans le cadre de l’apprentissage de l’histoire ?


Marie-Claude Réau : Primo, le manga est désormais un style connu et apprécié de la plupart des enfants de plus de 10 ans. Cela signifie que les préados ouvriront a priori ces mangas avec plaisir, puis les liront avec aisance voire rapidement.    
 

Secundo, le déroulé chronologique qui recrée « de petites aventures » chapitre après chapitre, le découpage en case à case, les choix de cadrage des personnages qui met en évidence leur visage et exagère parfois leurs expressions, l'insertion d'onomatopées, bref la récréation visuelle en petites histoires de la grande Histoire décuple le plaisir de lecture. 


La forme narrative qui transforme les événements historiques en intrigues facilite la compréhension, et donc l'assimilation des grands événements de l'Histoire, (voire de l'interaction entre différentes contrées du monde ou civilisations). Le fait que les chapitres se succèdent en racontant des « épisodes » ayant lieu au même moment dans des régions différentes du monde, donne au lecteur une vision plus globale des périodes historiques. 
 

Ainsi quand on représente la rencontre entre Diogène et Alexandre le Grand, on induit non seulement qu'ils ont vécu au même moment, mais que cette période a été aussi mouvementée en batailles que riche au niveau intellectuel. Cela n'a pas besoin d'être expliqué par un long texte, car cela est explicite à travers ce que vivent les personnages.  
 

Enfin, donner un visage et un corps « actuels » aux personnages de l'Histoire, permet de les incarner : ils cessent d'être "des inconnus dans une liste d'inconnus". Ils deviennent des personnes qui ont existé avec un physique, un caractère, une volonté et... une histoire ! 

 

Comment ce type de support – je parle de la forme – peut favoriser la découverte de la matière ?

 

Marie-Claude Réau : Encore une fois, qui dit plaisir de lecture dit plaisir de la découverte ! On ne dit pas à l'enfant "apprends ton cours d'histoire dans ton livre !" on lui suggère de lire un manga avec des gens qui naissent, vivent et meurent, avec des récits de batailles célèbres et conquêtes parfois impossibles, avec des ententes contestables et des affrontements, voire des situations politiques qui peuvent lui rappeler étrangement l’actualité d’aujourd’hui… bref on lui propose de lire des aventures incroyables, mais en se rappelant qu'elles ont réellement eu lieu dans le passé ! 

 

Comment avez-vous travaillé cette traduction ? Quelles sont les modifications de point de vue avec la présentation (le référentiel) du texte originel ?

 

Aurélien Etager : Le premier enjeu a consisté pour moi à saisir – au moins sommairement – chaque sujet ou détail abordé afin de comprendre le travail de synthèse effectué par les auteurs et de souligner son articulation logique. Par ailleurs, si la répétition d'un mot au sein d'un même passage pose peu de problèmes en japonais, ce n'est pas le cas en français. Mais recourir à un synonyme ou à une périphrase nécessite de la prudence et de la précision. Par exemple, lorsque le texte japonais mentionnait laconiquement une « période d'instabilité » à plusieurs reprises, il me fallait déterminer la nature de ces troubles (économiques, politiques, religieux...) afin de pouvoir y faire référence par une autre formulation sans commettre d'erreur.
 

[Extraits] L'histoire en manga t.1 ; les débuts de l'humanité 


Il a également fallu identifier les traductions consacrées en français pour chaque expression, terme technique ou nom propre, et trancher avec Marie-Claude lorsque plusieurs options se présentaient. De même pour les dates (de naissance, de mort ou de couronnement par exemple), qui varient selon les sources lorsqu'il s'agit d'époques très lointaines, et où les faits historiques se mêlent aux légendes.


L'histoire étant une discipline vivante et évoluant au fil des découvertes (parfois très récentes, comme celles concernant l'apparition d'Homo Sapiens), Marie-Claude et moi avons parfois dû mettre à jour les faits présentés dans la version japonaise.


Mon travail a bien sûr été grandement facilité par les ressources disponibles sur Internet. La possibilité de rechercher des mots-clés dans l'immensité des ressources en ligne m'a permis de gagner un temps phénoménal. Je n'ose imaginer combien de mois supplémentaires m'auraient été nécessaires si j'avais dû effectuer toutes mes recherches en bibliothèque...
 

Enfin, au fil des échanges avec Marie-Claude, je me suis efforcé de trouver le ton juste, afin que le texte reste accessible, étant donné la richesse et la densité des informations présentées. Dans la partie manga, j'ai notamment essayé de conserver le langage châtié des souverains et de leurs suivants, sans que ce soit trop compliqué à comprendre pour les jeunes lecteurs.

Dans la partie appelée « cahier doc », qui reprend et approfondit les informations présentées dans la partie manga, il m'était parfois compliqué de m'écarter du ton du texte d'origine, rédigé dans un style un peu académique. J'étais tiraillé entre l'envie de faciliter la compréhension du lecteur en évitant les tournures de phrase au ton savant, et celle de les conserver afin qu'il se familiarise avec elles.  
 

Que pensez-vous des choix d’événements et de motifs historiques retenus par ce livre ?


Marie Claude Réau : Pour un éditeur français, il est toujours intéressant de voir comment travaillent nos partenaires étrangers. Sur ces mangas, l’éditeur d’origine, en l'occurrence Gakken, est un éditeur scolaire. Il suit donc un programme donné qui n'est évidemment pas identique au programme scolaire français. Néanmoins, la part belle est donnée dans les deux premiers tomes à l'histoire occidentale. Ou vue par les Occidentaux. Nous n'avons pas eu besoin d’adapter beaucoup de passages peu compréhensibles pour un lecteur français. 

Sur l'ensemble de la collection, peut-être l'Asie est-elle  plus présente dans les sujets choisis qu'elle ne le serait dans un livre publié par un éditeur européen. Mais si nous avons acheté les droits de la collection, c'est justement parce que l'ouverture à l'histoire des civilisations asiatiques nous paraît manquer dans le paysage français, à une période où d'une part les lecteurs de mangas se multiplient, et d'autre part de plus en plus d'élèves au collège se tournent vers l'apprentissage des langues chinoise et - dans une moindre part - japonaise. 
 

[Extraits] L'histoire en manga t.2 ; l'Antiquité grecque et romaine
 

En fait, plus que par les choix d'épisodes, j'ai surtout été étonnée par le niveau d'informations et de précisions des textes. En plus des 5 chapitres de mangas, chaque tome comporte un très important nombre de notes et surtout un cahier documentaire de plus de 30 pages qui relève d'un niveau de connaissances très élevé. Cela satisfera non seulement les lecteurs passionnés, mais surtout les parents voire les enseignants… Les plus jeunes lecteurs, eux, se retrouveront avant tout dans la forme ludique que représentent les mangas. 

 

Plus globalement, quelles sont les qualités (pédagogie, accessibilité, etc.) qui vous ont marqué dans ce livre ?

 

Marie-Claude Réau : Encore une fois, c'est la scénarisation des grands épisodes de l'Histoire. Voir naître Alexandre le Grand, ou se dessiner sous nos yeux le code de Hammurabi comme si "on y était", c'est magique ! Les dessins, comme souvent en  mangas, très expressifs, rendent les personnages terriblement vivants, contemporains, voire attachants. 

 

Par ailleurs, le fait que ces mangas soient en couleurs aide beaucoup à rentrer dedans. Le sens de lecture occidental — choisi par les Japonais dans la version d'origine — déplaira certes à certains fanas de mangas, mais permettra peut-être aux parents de se plonger dedans eux aussi avec plaisir !...