Druillet, autour de ses Salammbô, à la galerie Gabert

Clément Solym - 27.05.2010

Interview - druillet - salammbo - gabert


Il est dehors, la clope au coin du bec en train de discuter avec , le galeriste qui l’accueille pendant une quinzaine de jours. Larges épaules, grand sourire, les poings habillés de bagues en argent, Philippe Druillet n’a rien perdu de sa superbe, et c’est avec sur le visage la joie d’un môme qui va s’acheter une glace que je m’approche de lui.

Sait-il seulement que j’ai appris à lire avec Métal Hurlant, dont il est l’un des fondateurs [NdNico : oui, je lui ai envoyé un email la veille pour leui dire] ? Et, qu’enfant, j’ai tartiné le premier numéro de ce magazine mythique avec de la confiture Bonne Maman, rendant l’opuscule illisible ? Que j’ai pleuré la veille de cette rencontre dans mon lit en apprenant le prix que coûte ce collector aujourd’hui ?

L’attachée de presse, la divine A. C., nous installe au seul bureau des lieux, un peu en retrait des grandes toiles qui tapissent les murs de la galerie. Salammbô nous regarde, avec ses yeux perçants ou avec ses seins proéminents, le bleu de sa peau couvre nos visages par le jeu d’un reflet métallique.

 

 


Il est assis en face de moi, l’espace de travail nous sépare : « On se croirait à un entretien d’embauche, monsieur Druillet, nan ? » Il éclate de rire. Je relance d’un : « Vous vous présenter pour quel poste ? Dessinateur émérite ? » Il reprend sérieusement, « J’ai pas mes planches sur moi, alors ce sera pour le poste de veilleur de nuit ! » Ça commence bien…

 

 

 


J'ai ce livre dans la peau, dans la tête
et ce n’est pas prêt de s’arrêter


Autour de Flaubert, réputé pour reprendre sans cesse ses écrits, grattant le papier, torturant l’encre pour sortir le meilleur de sa chair, la discussion avance dans un aller-retour entre la littérature et le neuvième art. Il s’est écoulé presque sept années entre la parution du premier et du troisième tome de Salammbô, publié en 1986 chez Dargaud. C’est le fruit d’un travail acharné pour extraire la sève d’une œuvre qui continue de le hanter : « J'ai ce livre dans la peau, dans la tête et ce n’est pas prêt de s’arrêter ». Il a Salammbô devant les yeux, comme moi, et lorsque je lui demande pourquoi elle arbore cette couleur de peau particulière, la réponse tombe comme une évidence, cela fait « des siècles que je dessine des femmes bleues ».

 

 

 


Était-il avec elle à l’époque des Guerres puniques ? « Tu sais, Nicolas, il y a deux tartes à la crème dans la bande dessinée : les taxis volants et les femmes bleues ». Sur ce point, il n’a pas forcément tort. Qu’en penserait Bilal, dans ce cas, dont le bleu est la couleur préférée, et qui peuple ses livres de vaisseaux volants ? « Comme moi, il n’a rien inventé. Nous sommes les enfants de la génération précédente et tout est affaire de transmission. » Un échange, en somme, en poursuivant ce qui a été fait, en repoussant les limites et en interrogeant son présent.

Reprendre Salammbô dans les années 80 n’avait rien d’anodin pour lui, « c’est un péplum d’une modernité totale. C’est un combat de société, des oppressés contre les oppresseurs, une revanche, un retournement de situation. » Après ces mots, on comprend que son approche de la bande dessinée est globale, et qu’à la transmission, succède l’appropriation ; avec une touche d’humour of course. Car, il s’agit bien de narration graphique et, souligne-t-il, « quand j’ai fait les batailles, ces grandes fresques, j’ai mis le paquet ! ».

 

 

 

 


De la bataille glaive à la main au combat pour la bande dessinée, les mots dérivent quand on l’interroge sur ces motivations à reprendre une œuvre de pure littérature. Ce qu’il aime entendre par-dessus tout c’est « J’ai lu Flaubert grâce à vous. », qui résonne dans ses oreilles comme une réussite, « une belle revanche ; on a été méprisés pendant si longtemps »…

Comment la bande dessinée est-elle passée du rang de littérature bas de gamme pour enfants au rang d’art – le neuvième –, exposé dans les musées et les galeries ? Pour Druillet c’est d’abord une revanche des collectionneurs, saoulés de l’art contemporain et de ses dérives, de gens qui voulaient acquérir des dessins, figuratifs ou non, « prenez Blutch par exemple, ce gars a un talent formidable, c’est un peintre et un dessinateur hors pair. Ses planches sont des œuvres d’art. »

 

 

 

 

Je déteste cette expression, pourtant
la BD est devenue un marché de niche.


Le baroudeur de la S.F. se revendique d’un héritage prestigieux, « je suis un enfant de Gustave Doré », et place ses confrères de la BD à ses côtés. Si ce mouvement de légitimation du neuvième art s’est fait un peu après celui du marché américain, il est bien présent en France, comme en témoigne l’exposition des planches de Salammbô ou les ventes de Bilal chez Artcurial : « Je déteste cette expression, pourtant la BD est devenue un marché de niche. » Et des tensions sont à prévoir, conclut-il sur ce sujet. Lesquels, on ne sait pas encore…

En attendant, Druillet cultive son regard sur le monde et s’émerveille quand il prononce les noms de Sfar, Blain, Larcenet, ou Blutch, qui actent cette « tendance actuelle des écrivains-graphistes. » À ceux qui, fans de la première heure ayant connu la grande épopée de la Science-fiction, lui disent « après vous, Bilal et Moebius, il n’y a plus rien », il répond en se fendant la poire : « Mon cul ! »

Sur sa table de chevet, point de livres du passé, qu’il ne rechigne pourtant pas à relire, mais des BD comme le dernier Blain ou Aimé Lacapelle de Ferri, dévoré plusieurs fois ces dernières semaines. « C’est des monstres ! » assène-t-il. Lui aussi, ai-je pensé en souriant, un sacré monstre de la BD. Une rétrospective de toute son œuvre est à prévoir pour 2011, déjà incomplète avant même d’avoir commencée puisqu’il prévoit une adaptation de L’enfer de Dante prochainement.

Lone Sloane apparaîtra logiquement et vous pourrez retrouver ce héros dans ce qui s’annonce comme un travail titanesque pour une œuvre ésotérique et déjantée. Comme le dit Druillet, « on sait quand je commence, pas vraiment quand ça finira. Je suis à moitié dingue pour me lancer dans un truc pareil. »...

Pour l’autre moitié, c’est à coup sûr du génie !

L'exposition est visible jusqu'au 12 juin, à la galerie Pascal Gabert, 11 bis rue du Perche, 75003 Paris.

 

 

 

 

 

 

 




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