Eden Reader est voué à soutenir l'achat d'ebooks en librairies

Clément Solym - 30.06.2010

Interview - eden - gallimard - librairie


Après l'accord passé entre les trois groupes, Gallimard, Flammarion et La Martinière, naquit Eden Livres. Une plateforme de distribution d'ebooks, comme d'autres existent. Puis, vint l'iPad, et l'iBookstore. Certains se ruent sur la manne d'une solution Apple clefs en main, en confiant leurs fichiers à Apple, chargé de les vendre. « Mais pour nous, les conditions d'exploitation commerciale des œuvres, telles que prévues au contrat, ne répondent pas aux impératifs de maîtrise des fichiers et de fixation unilatérale des prix par l’éditeur. », explique Alban Cerisier de Gallimard.

En outre, le contrat de mandat qui, aujourd’hui, régit les relations entre éditeurs et libraires sur le marché du livre numérique (faute de loi sur le prix unique dans ce domaine) fait peser la responsabilité de la gestion des fichiers et de leur accès pérenne au mandant ; ce n’est pas exactement le cas dans le cadre de l’accord Apple, qui gère le stockage et la mise à disposition des fichiers. « La question mérite d’être examinée. Bien sûr, ce serait plus simple de confier ses fichiers et de délaisser la question du stockage, mais pour Eden, et donc Gallimard, ces questions sont essentielles », ajoute-t-il.


Alban Cerisier, Salon du livre 2010 Crédit photo

Au-delà de cet aspect lié à la structure juridique du contrat de mandat (ou contrat d'agence), d'autres interrogations naissent : comment garantir l'accès pérenne aux œuvres, dans la perspective d'un service de streaming ? Ou cloud computing ? Qui a dit Google ? Non, parce que les autres vont également s'y mettre : Apple et Amazon sont déjà sur le métier à remettre leur ouvrage... « Que Google propose d'assumer seul un accès pérenne à ces fichiers est bien aimable, mais la société peut changer de mains, de positionnement, de modèle, voire s’affaiblir gravement... Dans ces conditions, déporter nos fichiers vers l'un ou l'autre des acteurs ne nous semble pas très raisonnable dans les conditions actuelles du marché. D'ailleurs, a-t-on réellement intérêt à le faire ? »

Entendons-nous bien : la diffusion/distribution, cette petite chose qui semble disparaître dans l'univers numérique, à tout du moins devenir financièrement moins présente, « a encore un rôle à jouer et compte parmi les éléments de rentabilité de la chaîne du livre, imprimé ou numérique », explique Alban Cerisier. « Cela entre en compte dans le modèle économique des éditeurs, et participe au financement de la création, comme les ventes. En perdant leur souveraineté sur ces éléments, les éditeurs modifieraient le modèle de financement des structures, et donc de la création... »

Eden Reader
 
De là, l'apparition d'Eden Reader. La fameuse application. « Eden Reader, c'est avant tout l'outil de lecture d'Eden, prolongé sur l'iPad. C'est tout. Et c'est en même temps très compliqué à faire comprendre. » Dans l'esprit de tous, le seul moyen d'acheter des ebooks, c'était de passer par l'iBookstore, ou d'acheter une application validée par l'AppStore. Mais la voie plus complexe, c'est le passage par la librairie, celle qu'Eden n'était pas disposée à sacrifier. « Le passage par la librairie dans Eden Reader s'avère complexe, nous le savons. Il faut encore améliorer l’expérience utilisateur, ce que nous avons commencé à faire. Cependant, Éden Reader n'est pas voué à être un outil de vente directe. C’est un moyen de soutenir l'achat des livres directement chez des libraires, qui sont à ce jour les meilleurs prescripteurs de nos catalogues ; c’est donc une fonctionnalité complémentaire à la lecture classique en téléchargement pour le livre numérique. Un acheteur du prix Goncourt sur Epagine.fr peut ainsi le télécharger sur son PC mais aussi le lire sur son Ipad, via l’appli Eden Reader. C’est pour nous un point important. »

Bien sûr, il est plus commode de livrer son numéro de carte bleue une fois pour toutes à Apple et de ne plus se soucier de ce qui se passe. « Mais nous estimons qu'il est plus qu’urgent de faire une place à tous les acteurs de la vente du livre, qu'ils soient petits ou grands, avant qu'il ne soit trop tard pour qu'ils l'occupent, en toute légitimité. » Trop tard ? Oui : que l'un des grands acteurs ne ramasse l'ensemble, en faisant adhérer le plus grand nombre à sa solution, par commodité. « Mais pourquoi systématiquement privilégier Apple, qui ne vend même pas de livres papier, et défavoriser le réseau de libraires déjà actifs sur ce secteur, comme la Fnac, Epagine, Immatériel ou le Furet du Nord, par exemple ? »

En France, l'existence d’un réseau dense de libraires et la diversité de l’offre éditoriale nécessitent que l'on trouve une articulation intelligente entre le monde physique et l’univers numérique. « Si Eden n’a pas contourné la complexité du renvoi aux revendeurs, c’est que l'on estime nécessaire de donner sa chance à tous, et non de volontairement exclure certains acteurs qui ont des arguments à défendre dans ce nouvel écosystème. » Et de conclure : « D'autres applications de librairies arriveront sur l'iPad d’ici quelques mois ; nous nous en réjouissons, car c’est essentiel pour la représentation de nos catalogues ; nous soutenons notamment l'initiative 1001libraires.com qui fédérera après l’été un assez grand nombre de libraires et bénéficiera de l’interopérabilité des plateformes de distribution, effective depuis la semaine dernière. Il faut que cette structure dispose très vite d’une application iPad, afin que les lecteurs puissent acheter des ouvrages par ce biais. Il faut que la richesse du marché français (offres et revendeurs) puisse se retrouver dans l'univers numérique. C’est là que se joue l’avenir culturel de l’édition ; c’est un enjeu à long terme, non un effet d’annonce. »

Et en parlant de cet univers, que pense Gallimard de la nouvelle annonçant que Potter basculerait du côté ebook de la Force ? (Rires) « Je ne peux rien vous dire à ce sujet, tenu à une obligation de confidentialité la plus stricte. Gallimard serait bien évidemment heureux de pouvoir proposer cette version numérique comme celles d'autres oeuvres, mais il y a beaucoup d'enjeux autour de ces textes. En attendant, nous proposerons tout Saint-Exupéry en ebooks à la rentrée, y compris le plus fameux longseller du vingtième siècle, Le Petit Prince ! » En somme, les droits numériques d’Harry Potter n'ayant jamais été vendus par contrat, tout reste à acheter, et donc à négocier. Quand on sait le succès que Twilight a pu connaître en version numérique, on imagine aisément ce que pourrait rapporter Harry Potter, même en version homothétique...

Et par conséquent, ce qu'il coûterait à acheter...