Egypte : “Les livres en français ne sont accessibles qu’à une infime minorité”

Nicolas Gary - 30.04.2018

Interview - librairie Caire Egypte - Livres France Egypte


ENTRETIEN – La librairie Livres de France a été créée en 1947 par Yvette Farazli, qui était à l’époque directrice commerciale de Hachette en Égypte (avec plusieurs librairies). Aujourd’hui, Zeina Badran est à la tête de l’établissement. Entre histoire et modernité, récit d’une passion.

 

Librairie Livres de France - Le Caire
Zeina Badran - CC BY SA 2.0
 

 

ActuaLitté : Quels sont les liens si spécifiques entre la librairie et l’histoire de l’Égypte ?

 

Zeina Badran : À l’époque de sa création, les Européens, Levantins et Égyptiens fortunés étaient ses clients. La librairie brûla dans le grand incendie du Caire en 1952, quelques mois avant la révolution de juillet 1952. Nasser renversa la monarchie et, dans les années qui suivirent, tous les étrangers durent quitter le pays. Puis Nasser interdit l’importation de livres français suite à l’agression tripartite. À l’époque, Yvette Farazli dut aller se fournir à Beyrouth. Parallèlement, elle débuta une activité d’édition. À la fin des années 60, la librairie put reprendre ses activités d’importation régulière et notre librairie du centre-ville, rue Qasr el Nil, était une adresse de référence. 

 

Moi, j’ai commencé à travailler aux Livres de France en 1975, je ne devais y rester que six mois ! Yvette et moi nous sommes très bien entendues, elle m’a tout appris. Elle nous a quittés en 2003, alors que nous ouvrions une deuxième librairie dans le quartier de Maadi. Sa succession a été compliquée et le propriétaire du local en a profité pour nous contraindre à quitter cette adresse connue de tous. En 2009, nous rouvrons dans le quartier de Zamalek puis changeons de local avant d’acheter finalement la librairie dans laquelle nous venons tout juste de déménager. 

 

Quelles sont les spécificités historiques du marché du livre en Égypte ?

 

Zeina Badran : Pendant longtemps, la librairie a eu un gros volume de ventes, beaucoup d’égyptologues fréquentaient notre adresse, l’augmentation considérable du tourisme a également généré une nouvelle clientèle, à laquelle nous avons répondu par une offre diversifiée de librairie générale. Au fil des années, la librairie s’est adaptée aux événements : chute du tourisme, instabilité politique et aujourd’hui demande grandissante pour des livres jeunesse.

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Zeina Badran : En premier lieu, le volume de ventes n’est plus suffisant, nous avons du mal à suivre les nouveautés aussi rapidement que nous le souhaiterions, les commandes de livres prennent du temps à arriver. Depuis peu, l’État égyptien nous oblige, pour chaque facture d’un fournisseur, à obtenir un tampon de la chambre de commerce. C’est une démarche contraignante pour les distributeurs, cela prend du temps et ils nous en refacturent les frais.

La censure est également un problème, car il n’existe pas de base de données des livres interdits d’importation, et à chaque importation, la censure effectue une inspection. Ces dernières années, la livre égyptienne a été beaucoup dévaluée, ce qui a grandement renchéri le prix des livres importés. Aujourd’hui, les livres en français ne sont accessibles qu’à une infime minorité. 

 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant ?

 

Zeina Badran : Nous nous basons sur les informations que nous adressent les diffuseurs. Mais nous regardons aussi souvent les sélections effectuées par différents sites en ligne, et bien sûr nous suivons la presse. Nos commandes restent de petites quantités au titre, parfois même à l’unité. Les clients sont aussi une bonne source d’information et c’est toujours un plaisir de dialoguer avec eux. Et puis, nous avons des commandes clients, qui nous permettent aussi de compléter parfois nos propres sélections.

 

Comment travaillez-vous avec les distributeurs français ?

 

Zeina Badran : Elles sont historiques évidemment. Mais je regrette beaucoup que les représentants ne viennent plus du tout nous voir. Certes l’Égypte ne représente plus beaucoup de chiffre d’affaires pour eux, mais il n’y a pas beaucoup de mémoire de tout ce que nous avons traversé ensemble. J’arrive à garder quelques relations personnelles, mais c’est de plus en plus difficile.

Je déplore cependant que les éditeurs donnent des exclusivités sur certains titres ou certains fonds, car c’est une entrave à notre liberté de commande. Qu’ils accordent des remises plus importantes à ceux qui font le plus gros chiffre d’affaires, c’est une chose, mais, qu’ils refusent nos commandes, c’en est une autre.

 

Que vous apporte le réseau de l’AILF ?

 

Zeina Badran : Je sens que nous faisons partie d’une même famille, et beaucoup d’entre nous, à travers le monde, avons les mêmes problèmes. C’est important de se sentir écouté, soutenu. À plusieurs reprises ces dernières années, nous avons fait appel à l’AILF, et l’association a toujours répondu présente pour nous soutenir et nous accompagner. 
 

Les librairies de trottoir en Égypte :
résonance de l'histoire du pays


Librairie Livres de France - Le Caire

Zeina Badran - CC BY SA 2.0
 

 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?

 

Zeina Badran : Le travail que font les éditeurs est formidable et je suis toujours étonnée par tant de nouveautés. Chaque année, ils nous font connaître et découvrir de nouveaux auteurs. Le numérique ne m’inquiète pas, car ceux qui lisent sur tablette continuent néanmoins à acheter des livres en librairie. Par contre, je suis plus perplexe sur le tout numérique à l’école, d’ailleurs les parents, dont les enfants sont passés aux manuels numériques, continuent à acheter des dictionnaires, car c’est, pour eux, une des bases de l’apprentissage. 

 

Je me demande cependant ce que vont devenir les petits libraires face aux géants de la vente en ligne. En Égypte, beaucoup de personnes ont arrêté de commander sur Amazon, car ils devaient acquitter des taxes à l’arrivée et des ouvrages se perdaient ou s’abîmaient en chemin. 

 

L’Égypte est un pays qui fait partie de l’Organisation internationale de la Francophonie. Que représente cette francophonie en Égypte – son évolution et ses perspectives  ? 

 

Zeina Badran : Je suis optimiste, car il y a, de nos jours, beaucoup plus d’écoles francophones et de très bon niveau. Les universités égyptiennes nouent aussi des accords de partenariat avec des universités en France, ce qui est très positif pour l’enseignement supérieur. Il y a un renouveau du français. L’Égypte augmente ses liens avec la France et les administrations égyptiennes ont besoin de francophones dans leurs équipes.

Il faudrait renouer avec l’enseignement du français seconde langue dans les petites classes des écoles publiques. Mais je suis consciente que cette francophonie reste infime par rapport à une population en constante augmentation. 

 

 

Les Livres de France

11, rue Hassan Sabry,

Centre Degla, Zamalek

Le Caire — Égypte

Tél : +202 2736 0041

email:farazliyvette@gmail.com

Facebook : Ldf Livresdefrance

Ouvert tous les jours de 11 h à 20 h.
 

En partenariat avec l'AILF

 

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