Emma Becker : “Entraide et bienveillance retiennent les prostituées de crever la gueule ouverte”

Nicolas Gary - 04.08.2020

Interview - Emma Becker romans - bordels travailleurs sexe - bienveillance solidarité prostitution


Mr. et La Maison sortiront en poche pour la rentrée, et dans le même temps, La Maison sera traduit en allemand. Pour Emma Becker qui vit depuis quelques années à Berlin, l’occasion est difficile à manquer. Avant de reprendre la route de la promotion, elle marque une pause dans Les mots en boîte.


 

Mr. (prononcer Monsieur...), sorti en 2011 chez Denoël était un modèle d’autofiction, de même que Alice et La maison par la suite. « Je me mettais en scène, mais j’étais un personnage. » Mais avant qu’il ne devienne un premier roman, le livre avait une dimension expiatoire. « J’ai commencé à l’écrire parce que j’étais très amoureuse. Et quand on écrit, on transforme des choses passagères en événement immortel. »

Ainsi, « cet homme qui m’échappait constamment, écrire sur lui, c’était un peu comme le clouer, tel un papillon, pour pouvoir le regarder et m’en souvenir aussi longtemps que j’en avais envie ». L’idée d’en faire un livre, au sens plein, n’est venue qu’après des années, peuplées elles-mêmes de récits entamés, jamais achevés. 

Mr. marquera donc les débuts de l’autrice. Qui ne manquera pas de culot : « J’ignorais comment ça se passait », avoue-t-elle. Et la voici à l’époque qui se rend au salon du livre de Paris, « mon énorme manuscrit sous le bras. Très naïvement je pensais pouvoir le déposer simplement à un éditeur ». 

La rencontre avec Olivier Rubinstein, alors directeur de Denoël, lui confirme que ce ne sont pas les usages. Réticent, de prime abord, il finit par accepter l’ouvrage. Et rappelle Emma Becker quelques jours plus tard, pour lui signifier son envie de le faire paraître. « J’étais dans tous mes états ! »

De coupes en réécriture, « ça a beau être votre bébé, il faut faire beaucoup de compromis. […] Et avec le temps, j’apprécie ce travail ».

De 2011 à 2018, ses trois livres « expliquent le cheminement d’une jeune femme, dans un contexte particulier, dans une quête de féminité. Ce qui a changé, c’est peut-être la confiance en soi avec la publication. On n’écrit pas le premier livre de la même façon que le deuxième ou le troisième. […] Le processus est plus compliqué quand on n’a plus l’inconscience ou l’insouciance du premier ouvrage ».
 

“Envie de savoir...”


La Maison, c’est l’expérience en Allemagne d’un bordel. Littéralement. Et dans tous les sens. « J’avais cette fascination de la maison close, de la prostitution. J’avais envie de savoir ce qui s’y passait. Je n’ai pas fait ce boulot pour écrire un livre dessus. Je savais en revanche que cette expérience me donnerait la matière pour écrire un ouvrage sur cette expérience de la féminité. Je la voulais vivre dans ma chair et ma tête. »

Depuis, le sort des travailleurs et travailleuses sexuels continue de la préoccuper — d’autant plus que la crise du coronavirus a eu de lourdes répercussions. « Aucune aide de l’État ne leur a été donnée. » D’ailleurs, même Marlène Schiappa l’a souligné : « Elle aurait pu donner de l’argent, mais la loi étant faite comme elle est faite, cela aurait été assimilé à du proxénétisme », bombarde Emma Becker. De même qu’être marié avec une travailleuse du sexe y est également assimilé…

Au sortir de la crise, et le gouvernement du remaniement en France « cela fait un petit peu peur pour l’avenir d’une profession qui est déjà menacée et entravée par un certain nombre d’obstacles légaux ». En Allemagne, malgré la légalisation des maisons closes, aucune date officielle de retour au travail n’était encore envisagée.

« On se demande s’il n’y a pas là une stratégie politique derrière : maintenant que tout est fermé, faisons passer le modèle nordique, qui consiste à punir les clients, et on n’ouvrira plus de bordels en Allemagne. C’est une période inquiétante. » Ce qui n’a pas empêché la constitution de fonds de solidarité, « qui ne m’étonne pas : l’entraide et la bienveillance, ce sont les seules choses qui les retiennent de crever la gueule ouverte ».

Entretien à écouter dans notre podcast.
 


DOSSIER : 10 autrices racontent leur première fois...


Retrouver - Les Mots en boîte, le livre et ses secrets de cuisine

Jingle réalisé par Planète Event 


[à paraître 19/08] Emma Becker – Mr. – J’ai lu – 9782290240038 – 8,50 € 
La maison – 9782290227169 – 8 €

photo : Emma Becker



Commentaires
Comment cette autrice est-elle jugée par les féministes ?

Dans un autre nouveau fil de discussion ce jour -Cultura et l'écriture inclusive - on a fait mention d'un sujet clivant.

Que dire alors de celui-ci ?

De nombreuses personnes pourront ou pourraient au moins être choquées.

Et même adresser des reproches peut-être à Nicolas Gary...

Moi je pense que si cette réalité existe - qu'on l'approuve ou qu'on la condamne et l'auteur Nicolas Gary reste parfaitement neutre -Emma Becker a le droit d'en faire un sujet de livre, que je n'ai pas lu je précise.

On en a déjà parlé dans la presse avant la période de confinement.

Pour traiter dans son ouvrage (brûlot ?) de ce thème vraiment ultrasensible et qui divise encore bien plus que l'écriture inclusive...eh bien elle n'a pas hésité à se mettre dans la peau d'une prostituée, dans une «maison».

Ce qui va bien plus loin que de jouer le rôle d'une professionnelle (employons ce nom générique) au cinéma ou à la télévision..

On se souvient d'illustres prostituées qui se firent connaître d'un large public notamment par leurs livres: Xaviera Hollander ou Grisélidis Réal surtout.

Mais ces femmes étaient (notamment,pas seulement) des prostituées sur la durée alors que Becker a seulement voulu vivre une expérience...en immersion.

Je boucle la boucle: quel nouveau thème à polémiques incessantes !

Soit on considère qu'il s'agit d'une démarche littéraire mais basée sur la marchandisation du corps féminin.

Oserait-on écrire...«putassière», si on pense cela ?

Dans ce cas, rejet évident.

Soit on admire ce courage, ce jusqu'au-boutisme total.

Ou encore...un mélange -si c'est possible - de ces deux regards quant au livre et à cette «préparation active» de celui-ci !

En tout cas Nicolas Gary a écrit une chronique faite pour pulvériser...

l'indifférence, je crois bien !

Là tout le monde au moins en tombera d'accord.

C'est déjà ça...!

CHRISTIAN NAUWELAERS
« Mr. (prononcer Monsieur...), »

Désolé, mais non. « Mr. » se prononce Mister et c'est un anglicisme. Monsieur se réduit à M. en français.

Du coup, j'ai eu du mal à lire la suite...
J'ai rencontré l'autrice à Brive, séduite par sa beauté et sa gentillesse...Dès qu'il y a immersion (comme pour Aubenas) il y en a toujours pour clamer que cela change tout: elles savent que cela peut s'arrêter si elles le veulent. N'empêche qu'il faut du courage pour se mettre en situation plutôt que seulement écrire à propos de ce qu'on imagine. Bien sûr, ce sont des maisons closes: ce sont les "clients" qui viennent; elles n'ont pas à battre le trottoir; il y a une mère maquerelle et non un proxénète. Les filles n'ont pas été recrutées sur mensonges dans des pays d'Est ou d'Asie; elles ne sont pas prisonnières. Mais elles ne font pas cela par choix; elles ont besoin de cet argent "facile" (?) souvent pour faire vivre leur famille. Malgré ces quelques réserves, j'ai beaucoup aimé le livre.S'arrêter à un détail, c'est dommage.
Belaval, je trouve votre intervention très motivante et intéressante.

CHRISTIAN NAUWELAERS
Utiliser le mot "travailleurs.ses du sexe", c'est déjà manipuler le langage. Emma Becker ne fait pas juste une expérience en immersion, elle plaide contre la pénalisation des clients (le modèle nordique). Au lieu de se draper dans la solidarité, (entraide et bienveillance), elle pourrait demander l'application de la loi. Si elle s'occupait vraiment de l'avenir des personnes prostituées, et non de l'avenir d'une profession (sic)!
Bonjour,

Merci à M. (lire Monsieur wink ) Gary pour cet article, parfaitement neutre en effet.

Merci à Mr. (lire Mister re wink ) Nauwelaers de lancer le débat, probablement brûlant en effet.

Mais, dommage, ce n'est pas sur le féminisme que je viens vers vous mais sur votre lecture de l'article.

Vous écrivez qu’Emma Becker, "Pour traiter dans son ouvrage (brûlot ?) de ce thème [...] n'a pas hésité à se mettre dans la peau d'une prostituée, dans une «maison». "

Je ne vous rejoins pas sur cette remarque car dans son article Nicolas Gary nous apprend que c'est avant tout un choix personnel pour Emma Becker de connaître cette expérience.

Elle dit : « Je n’ai pas fait ce boulot pour écrire un livre dessus».

Le sujet l'intéressait donc à titre privé, elle voulait comprendre, en savoir plus... elle savait que ce serait une expérience pour un temps donné et elle savait que cela lui serait probablement utile plus tard… mais la démarche est avant tout personnelle et non professionnelle (j’entends par là : son métier d’autrice)

Mais ceci dit, votre commentaire est vraiment très intéressant.

Alors, tout comme vous Monsieur Nauwelaers, j’interpelle les féministes…
Bonjour Laurence,

Merci pour votre gentil message.

Les déclarations d'Emma Becker sont un peu floues tout de même...

Contradictoires disons.

Je reproduis ci-dessous un extrait significatif de l'article, entre guillemets.

«Je savais en revanche que cette expérience me donnerait la matière pour écrire un ouvrage sur cette expérience de la féminité.»

Clair comme de l'eau de roche...

Donc non je ne crois pas qu'elle se soit livrée à cette expérience sans penser à un livre.

Tout écrivain, toute autrice a toujours un projet de livre ou de texte qui traîne dans un coin de sa tête !

Non cette discussion me paraît un peu vaine.

J'ajoute que dans des critiques lues par moi il y a quelques mois, il s'agissait bel et bien d'une démarche en amont de l'écriture d'un livre.

D'un témoignage.

Sans ambages ni rotations autour du pot.

Pour se faire une opinion vraiment solide, je pense donc que la lecture intégrale de cet ouvrage s'impose.

Soit il exhale un peu de sensationnalisme pour voyeurs, soit il s'agit d'une vraie plongée honnête et sans concessions dans une réalité qui fait plus que jamais -ô combien -débat.

CHRISTIAN NAUWELAERS
Bonjour Christian

Le plus simple sera, pour vous faire un avis définitif, d'écouter le podcast : Emma y raconte tout de ce qui a entraîné l'écriture du livre et le contexte de son choix.
Bonjour Monsieur Gary,

Vraiment une excellente suggestion.

Pour les sous-développés technologiques dans mon genre, merci de me donner un petit parcours fléché pour accéder à ce podcast ?

Qui sait, cela servira peut-être à autrui également.

D'avance merci et bonne idée de revenir sur un livre paru avant le confinement, lorsqu'il en vaut la peine !

CHRISTIAN NAUWELAERS
LOL

alors, Christian, rien de plus simple : si le son est allumé sur votre ordinateur, il suffit de cliquer sur l'image, voire la petite icône de lecture (si l'on aime la difficulté).

Tout se déclenchera automatiquement.
Emma n'a jamais, à ma connaissance, caché qu'elle en ferait un livre (sauf aux autres prostituées car cela aurait pu conduire à un manque de naturel). Elle n'a jamais caché non plus son attirance pour le sexe dans tous ses états.
Belaval,

Eh bien vous aussi j'imagine que vous voudrez écouter le podcast d'Emma Becker par Nicolas Gary !

Pour moi c'est prévu ce jeudi 6 août.

CHRISTIAN NAUWELAERS
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