Éric Pessan : “J’écris pour me réapproprier la vie dont la société me dépossède”

Auteur invité - 15.06.2017

Interview - Éric Pessan portrait - L'école des loisirs - Editions Albin Michel


ENTRETIEN – Éric Pessan a fait le choix d’être écrivain et il a organisé sa vie à partir de différentes activités liées à l’écriture et à la lecture. Il est un écrivain engagé. Mais engagé en littérature.


Sans laquelle la vie n’est pas possible. Dans son dernier livre, La Nuit du second tour, un homme et une femme qui se sont aimés traversent, chacun à sa manière – lui marche dans une ville, elle est sur un cargo, volontairement éloignée – la nuit qui suit une élection présidentielle. dont l’auteur laisse à ses personnages le soin de tenter de comprendre leur part de responsabilité dans ce qui (les) a conduit(s) à cette débâcle, ce cataclysme. La politique s’invite dans la fiction.
 

– Propos recueillis par Olivier Desmettre.

Eric Pessan - Photo : Thierry Rajic/Figure 

 

 

Olivier Desmettre – Il me semble que vous occupez en tant qu’écrivain — celui pour lequel Parfois j’en ai marre de répondre que oui, l’écriture c’est mon seul et vrai travail — par la diversité de vos champs d’intervention — genres littéraires, journal dessiné, animation d’ateliers d’écriture et de rencontres, statuts sur les réseaux sociaux, etc. — une place originale qui peut se lire (évidemment) comme un engagement total dans la création. L’avez-vous envisagé et le percevez-vous de cette manière ? 
 

Éric Pessan – Alors que j’écrivais depuis longtemps, je ne m’étais jamais posé la question du métier d’écrivain. Elle est venue à un moment où je me sentais complètement dispersé, à cause de toutes les activités trop différentes que je menais. J’ai décidé de me recentrer sur la littérature, afin de me laisser la possibilité d’écrire davantage, tout en exerçant des activités liées aussi à l’écriture. En effet, dans ma démarche, tout est lié.

On m’a longtemps et souvent posé la question de savoir pourquoi le romancier que je suis écrivait pour le théâtre, et puis pour la jeunesse, et pourquoi je publiais des textes indéfinissables chez de petits éditeurs alors que j’avais « la chance de travailler avec de gros éditeurs ». D’une manière générale le pourquoi m’épuise. J’aime le comment. Je n’ai jamais fait ces distinctions. J’essaye d’être avant tout écrivain. L’animation de rencontres et d’ateliers me permet de lire, car j’aime, pour ces derniers, y associer la découverte d’une littérature contemporaine plurielle et contradictoire, afin de susciter aussi des désirs de lectures.

Le dessin, récréation que j’adore, me permet de raconter ce qu’est la vie d’un écrivain, en allant même sans doute plus loin que ne le ferait un essai démonstratif, trop didactique. Sur les réseaux sociaux on trouve un personnage décalé, presque moi sans l’être vraiment, qui parle là aussi de littérature et de l’actualité du monde, mais dont on ne sait rien de la vie privée. 
 

On retrouve dans La Nuit du second tour cette phrase pivot, déjà présente dans Le démon avance toujours en ligne droite : « La vie n’est pas possible sans littérature. » Dans les deux romans les personnages portent les mêmes prénoms. Que signifient pour vous ces correspondances ? 
 

Comme je travaille avec plusieurs éditeurs et dans des genres variés, l’ensemble de ce que j’écris peut paraître extrêmement décousu, alors que pour moi il ne l’est pas. J’ai décidé, il y a longtemps déjà, de créer des passerelles entre mes livres. Tous mes romans jeunesse se déroulent dans le même immeuble, situé non loin d’un centre commercial, lieu d’une de mes pièces de théâtre, qui se retrouvera dans mon prochain roman... Dans Incident de personne et Muette, des scènes très proches se reproduisent, vues sous un angle différent... Des personnages d’un livre entendent parler d’histoires arrivées dans d’autres livres... Tout cela est très logique pour moi et j’ai l’impression que cela s’emboîte, s’ajuste parfaitement... à l’insu parfois sans doute de ma propre volonté. 
 

Vous êtes aussi, je crois, un des rares à évoquer les conditions d’existence de l’écrivain en Homo œconomicus. Cela apparaît par petites touches dans vos carnets, vos fictions, vos commentaires. Une manière d’interroger la place qui lui est faite et d’amener les autres à le faire également ? 
 

Par les ateliers d’écriture, pratique dont les enjeux me passionnent, j’ai rencontré un public différent du public littéraire, celui que le jargon administrativo-culturel appelle public « éloigné » ou « empêché ». Ceux qui pensent que la littérature ce n’est pas pour eux, que, lire et écrire, ce n’est pas pour eux. J’ai travaillé avec des éducateurs, dans des hôpitaux psychiatriques, en prison, aussi dans des collèges et des lycées. Dans toutes ces circonstances, je me suis rendu compte du gouffre considérable entre le petit monde littéraire et la manière dont il est perçu à l’extérieur.

Par exemple, sujet sur lequel j’aimerais écrire, l’écrivain est toujours représenté au cinéma soit comme un héritier soit comme un nanti, dans tous les cas, sans aucun problème économique dans l’existence. Normal alors pour beaucoup de penser qu’il vit dans une opulence certaine. Or, je crois qu’il faut expliquer cette réalité de l’écrivain, car la méconnaissance est grande, même chez ceux qui ont de l’instruction. 



 

La Nuit du second tour est d’abord une réflexion sur la porosité entre le corps social et le corps humain. En même temps ce livre, publié aujourd’hui, s’il n’est pas la fiction politique que certains s’attendent à trouver, a des résonances politiques qui dépassent son propos principal. Quelle est votre perception de sa réception et des lectures qui en sont faites ? 
 

Au risque de paraître naïf, je ne les avais pas du tout anticipées. Quand l’éditeur a décidé de le publier non loin des élections, j’ai commencé à comprendre comment son aspect politique pouvait constituer une fausse piste de lecture. J’ai accepté cette décision, que j’aurais pu refuser. Sa réception m’intéresse à plusieurs niveaux : certains le lisent pour ce qu’il est tandis que d’autres y voient un pamphlet ou bien même un oracle. M’inquiètent maintenant ceux qui viennent me voir en attendant la parole d’un expert politique. Cela montre à quel point est recherchée la parole de quelqu’un, indépendamment de ses compétences à la donner. Je le savais, mais, là, je le touche du doigt ! 
 

Bien sûr, l’aspect politique faisait partie de ce dont j’avais envie de parler, mais ce livre n’est pas que cela. Je n’avais pas perçu non plus à quel point ces élections seraient un show médiatique permanent. Tout cela ajoute à la confusion et conduit à chercher dans la fiction des tentatives d’explication. Ces lectures réductrices me gênent, et je n’aime pas être réduit... 
 

Vous avez publié récemment une Lettre ouverte au banquier séquestré dans ma cave depuis plusieurs semaines et vous travaillez depuis quelque temps déjà sur un livre plus ambitieux, dans sa forme et dans sa composition. De quoi s’agit-il ? Est-il dans une continuité ? 


Cette Lettre, plutôt autobiographique – même si je n’ai pas de cave –, parle de notre désarroi et de ce que nous pouvons faire face à ceux qui ont le pouvoir. Avec ce livre en cours d’écriture, je me rapproche effectivement de cette Lettre et du journal dessiné, où le narrateur s’appelle Éric Pessan. J’y reprends la structure du Quichotte, en évoquant une fois encore, face au monde contemporain, un certain désarroi (grand éclat de rire), mais aussi la manière dont nous pouvons organiser nos vies en le mettant de côté et en cherchant des solutions par nous-mêmes.

C’est aussi et surtout un livre qui parle de littérature, car ma lecture du Quichotte est que, loin d’être un vieux fou, par cette incarnation d’un personnage littéraire, il peut enfin vivre une vie beaucoup plus intéressante qu’en restant rentier dans un obscur village de la Manche. 

Je lis alors à Éric Pessan la quatrième de couverture de Parfois je dessine dans mon carnet, longue liste, d’un subtil humour noir, des nombreuses raisons qu’un écrivain, quand il n’écrit pas, peut avoir de ne plus le faire ; liste qu’il conclut néanmoins en disant qu’il « garde – paradoxalement – l’espoir en la littérature. » Il me dit ne pas avoir pensé à ce texte et que c’est bien de cela que parle son prochain livre. Je me dis alors moi aussi que tout cela est très logique et j’ai l’impression que tout cela s’emboîte parfaitement. 

 

Eric Pessan
La plus grande peur de ma vie - L'Ecole des Loisirs - Collection Medium - 9782211230117 - 13,00€
La nuit du second tour - Albin Michel - 9782226328700 - 16€

 

En partenariat avec l'agence Ecla