Éric Poindron : “Pour des beaux livres, il faut de bons ingrédients”

Orianne Vialo - 05.09.2016

Interview - Eric Poindron éditeur - collection Curiosa & Caetera - Eric Poindron Curiosa & Caetera


Éric Poindron a donné rendez-vous à ActuaLitté dans son lieu de vie et de travail, subtile alliance des deux – un cabinet de curiosités en mouvement perpétuel. Des bibliothèques qui couvrent les murs aux objets aussi divers qu’insolites, l’œil et l’esprit sont constamment sollicités, développant la connaissance et l’imagination. Café et cigarette à la main, l’éditeur livre son parcours professionnel avec générosité et enthousiasme, à l’image de cette citation de Jacques Cazotte qu’il répète à l’envi : « J’irai partout où me porteront la curiosité et la fantaisie. »

 

Éric Poindron, assis devant tous les ouvrages sur lesquels il a travaillé (ActuaLitté, CC BY 2.0)

 

 

« Je suis éditeur depuis 1996. J’ai créé et animé pendant presque vingt ans les éditions du Coq à l’Âne, à Reims en Champagne. J’ai découvert la lecture au primaire et en ai fait mon accompagnatrice lors de nombreux voyages, au travers d’atlas ou de dictionnaires, puis sur les routes (Belles Étoiles, Flammarion). J’ai rencontré en chaque livre une invitation à la découverte, à la curiosité. Chaque lecteur est libre d’y découvrir sa pépite, qu’il peut alors conserver précieusement. Parallèlement j’ai toujours écrit, fragments, poésies, fictions… Bertrand Tavernier m’a confié l’écriture de scenarii, ainsi qu’un livre sur l’histoire du cinéma italien à travers le regard d’un de ses plus singuliers cinéastes [Riccardo Freda, un pirate à la caméra, NdR], publié en 1995 chez Actes Sud pour le centenaire du cinéma. 

 

Comme chaque curieux, j’aime naviguer d’un domaine à l’autre. À côté de l’édition et de l’écriture, j’ai été consultant en gastronomie et en œnologie (Moët et Chandon, Dom Pérignon, restaurants étoilés...) J’ai été critique littéraire sur Radio France & France 3. Je me souviens de cet auditeur racontant avoir un bloc-note sur son tableau de bord, et demandant à sa femme de jouer les secrétaires zélés, afin de noter les titres que je recommandais lorsqu’il écoutait l’émission en voiture. Cette proximité avec les lecteurs, au travers des ondes, sur les salons, ou à chaque rencontre imaginable, stimule l’envie de partager toujours plus. 

 

J’ai également aimé diriger des ateliers d’écriture à l’université de Reims et dans d’autres cercles, ateliers destinés aux adultes et aux enfants, et conserve aujourd’hui des relations amicales avec mes anciens étudiants, comme avec ceux que j’ai eus lors de mes cours de création d’entreprises à Reims Management School. »

 

Éric Poindron est un véritable amoureux des livres. Il est presque impossible de calculer leur nombre. On en trouve dans chaque pièce, à chaque endroit, parfois inattendu. S’il peut les mettre en valeur, il en fait un jeu tant pour lui que pour l’éventuel lecteur auquel il s’adresse. Il possède souvent le même ouvrage dans diverses collections et rééditions, pour la découverte d’une nouvelle préface, d’une nouvelle traduction, d’une nouvelle mise en page. « Éditer, ce n’est pas mettre un texte sur papier. C’est respecter l’auteur et son travail, respecter l’œuvre en son entier, la magnifier et être à son service. » 

 

Chaque livre est une invitation au voyage, à la découverte, à la curiosité. Chaque lecteur est libre d’y découvrir sa pépite, qu’il peut alors conserver précieusement. Eric Poindron

 

 

Éditeur de perles rares et d’ouvrages singuliers

 

Une partie des livres anciens de la collection de l'auteur. Certains ont été publiés à l'époque de la Renaissance (ActuaLitté, CC BY 2.0)

 

 

Aux éditions Du Coq à l’Âne, Éric Poindron se passionnait pour la « littérature en région » : gastronomie, histoire, folklore, fictions, jardinage raisonné, almanachs à l’ancienne. De ses Mystères et diableries au Biscuit rose, c’est une cinquantaine d’ouvrages qui ont permis à la France entière de découvrir et s’intéresser à des trésors méconnus ou des spécialités souvent enviées au-delà de nos frontières. Il exerce aujourd’hui son métier d’éditeur en dirigeant la collection Curiosa & caetera aux éditions du Castor Astral. La collection ne s’attache pas à un genre, mais à l’originalité et la qualité des textes présentés. Ainsi se retrouvent histoire, fantastique, poésie, roman, fiction... 

 

« Le Castor Astral m’a demandé de créer une collection. Je l’ai appelée Curiosa & caetera, puisqu’elle se destine à rassembler des œuvres curieuses, inclassables et insolites. On y trouve entre autres Le Paradisier (2010) de Frédéric Clément, la réédition revue et corrigée d’Au Château de l’étrange (2011) de Claude Seignolle. Plus récemment, j’ai édité le dernier roman de Sapho, La Chambre turque (2015), la poésie de Jean-Marie Gourio dans Haïkus de mes comptoirs (2014), l’auteur de Brèves de Comptoir, et les 76 clochards célestes ou presque (2016), du poète Thomas Vinau.

 

Chaque livre et chaque auteur que je choisis de publier participe à ce chemin de curiosité sur lequel je souhaite amener le lecteur. La littérature est et doit rester une découverte, la collection Curiosa & caetera a pour ambition de contribuer à cette découverte et cette quête de singularité. Ainsi, les auteurs avec lesquels je travaille sont des personnes extraordinaires. Tous veulent partager avec leurs lecteurs une sorte de secret, comme on se le murmure à l’oreille, en espérant que d’autres découvriront rapidement le même secret.

 

Le hasard aide parfois pour réaliser de beaux projets, insolites, par exemple avec Rodolphe Trouilleux, historien passionné de Paris. Sylvain Tesson m’en avait fait les louanges lors d’un salon du livre ; et durant le même salon, ledit Rodolphe Trouilleux me cherchait. Ainsi nous nous sommes croisés sans l’avoir vraiment prévu. De cette rencontre sont nés le Paris fantastique et le Paris Macabre, en attendant d’autres projets en cours pour 2017. J’aime la littérature oubliée, enfouie, inclassable. J’aime à m’imaginer explorateur, détective, retrouver des écrivains, des textes, suivre leur route et leurs pas. Mon désir est de servir les livres, les inventer, les offrir et les partager. » 

 

(ActuaLitté, CC BY 2.0)

 

 

Le livre numérique n'est pas l'ennemi de l'édition

 

Le métier d’éditeur est et doit être en perpétuelle évolution. Eric Poindron en a conscience et le prend comme une gageure, parfois comme un jeu, sans s’en inquiéter. « Le livre numérique a fait beaucoup parler de lui. Certains y voient la mort du livre papier. Je ne partage pas cette opinion. Les lecteurs, quel que soit leur âge, auront toujours le même plaisir à ouvrir un livre, à le sentir, à le toucher, à en faire un ami. Ces mêmes lecteurs peuvent aujourd’hui posséder une tablette, mais ils n’en font pas le même usage. Le livre numérique présente ses intérêts, et ses limites. Et j’ai suffisamment confiance en l’être humain pour le savoir volontaire et soucieux de conserver l’objet papier. Enfin le livre papier possède une qualité intrinsèque que Umberto Eco décrit à peu près en ces termes : Prenez un livre de poche et un livre électronique, jetez-les du troisième étage d’un immeuble, à la réception le livre de poche fonctionnera encore.

 

Je ne suis pas pessimiste, je suis en revanche pleinement conscient que c’est aux éditeurs de repenser régulièrement leurs projets et leurs collections, et à nous tous quel que soit notre rôle de partager au mieux la connaissance et l’accès qu’on y fait.

 

Certes, le nombre de tirages par auteur est en baisse, mais l’offre est de plus en plus importante. Chaque rentrée littéraire propose plus de livres que de jour dans l’année, ce qui montre bien que le livre, et la littérature quel que soit le genre, intéressent et ont toujours une place et un avenir. De nouvelles maisons d’édition se créent chaque année, ce qui souligne aussi cette envie de partage qui est, selon moi, indispensable. Les revues littéraires sont aujourd’hui plus anecdotiques qu’elles ne l’étaient au début du XIXe et du XXe siècle, ce qui ne veut pas dire que nous avons moins de lecteurs. Mais les lecteurs d’aujourd’hui sont souvent attirés par d’autres domaines, la communication passe plus vite. Ce qu’il nous faut, c’est réapprendre à prendre le temps de lire et de s’intéresser. 

 

Le travail d’éditeur nécessite de réfléchir, chaque année, à ce qu’il souhaite proposer à son lectorat et à la diffusion qui sera organisée autour des nouveaux livres. Au Castor Astral, nous savons qu’il nous faut convaincre le diffuseur pour lui donner envie de défendre nos livres en librairies. Et pour pouvoir bien défendre ces livres, il nous faut avant tout être convaincus de leur qualité et de l’intérêt qu’ils vont susciter chez les lecteurs. Reste à respecter le choix des libraires. Beaucoup aujourd’hui sont et restent indépendants. Leurs choix et leurs sélections leur appartiennent. À nous, éditeurs, de proposer des ouvrages originaux et destinés à tout type de lecteur.

 

Chaque rentrée littéraire propose plus de livres que de jour dans l’année, ce qui montre bien que le livre, et la littérature quel que soit le genre, intéressent et ont toujours une place et un avenir. » 

 

En plus de posséder une quantité impressionnante de beaux livres, Éric Poindron collectionne les objets originaux (ActuaLitté, CC BY 2.0)

 

 

Écouter, proposer et faire vivre une oeuvre

 

Si Éric Poindron aime imaginer et créer des projets, il est toujours attentif et à l’écoute de ce qui lui est proposé. « Je vais vers les auteurs, comme ils viennent vers moi. Ainsi de Claude Seignolle, qui m’a proposé de travailler avec lui sur Au Château de l’étrange»

 

En juin dernier, il écrivait d’ailleurs dans nos colonnes : « Bien évidemment, j’ai dit oui sans réfléchir puisque ce texte fait partie de mes lectures favorites. C’est un livre unique en son genre et unique dans l’œuvre de Claude, mélangeant avec astuce des faits presque cliniques et un climat romanesque. Nous ne sommes pas loin du “réalisme fantastique”, cher à Bergier et Pauwels, mais aussi d’écrivains comme Maurice Renard ou l’immense André Hardellet qui était un ami de Claude. Véritable livre culte, cet “étrange objet” (épuisé et recherché par les amateurs de peurs insolites et de fantastique urbain) s’adresse à tous ceux que fascinent les aventures inexpliquées, et peut donner de l’imagination au lecteur. »

 

« Je reçois beaucoup de manuscrits, ici ou à la maison d’édition. J’aime beaucoup imaginer de nouveaux projets. J’avais vraiment envie de travailler avec chaque auteur de ma collection. Mais si je reçois un texte qui me plaît, mais que je pense plus adapté dans une autre maison d’édition, je me permets de conseiller l’auteur, de l’orienter, de l’adresser à un autre éditeur. L’idée étant toujours que le texte puisse être pleinement mis en valeur. 

 

J’aime, dans toutes les circonstances, provoquer les rencontres, trouver la personne ad hoc pour rédiger l’introduction, la préface ou l’appareillage critique. La littérature est une rencontre en tant que telle, j’aime l’idée de la rendre vivante et réelle. Et lorsque je suis auteur, et non éditeur, j’essaie de faire à chaque fois un livre unique à l’aventure singulière. J’incorpore des pistes, telles des énigmes ou des clés qui envoient sur d’autres lectures, dans chacun des livres que j’édite. »

 

Auteur et éditeur, deux passions qui se nourrissent l'une l'autre

 

Éric Poindron dans son bureau (ActuaLitté, CC BY 2.0)

 

 

Écrire passionne Eric Poindron autant qu’éditer – même si écrire l’oblige à rester assis, lui qui n’aime que marcher et aller vers les autres. En 1998, il écrit Paul fort comme un poète (Éditions du Coq à l’Âne), puis Sur les traces du géant, la découverte du plus grand mammifère terrestre de tous les temps, avec Jean-Loup Welcomme (Flammarion, 2003), Chef, Saveurs Champagne avec Ragnar Fridrikson (meilleur sommelier du monde) et Enrico Bernardo (Passion Food, Éditions du Coq à l’Âne, 2006). De l’égarement à travers des livres est publié en 2011, ouvrage dans lequel il parle de « petites folies et fantaisies chez les écrivains » sous forme de fictions. « L’idée est d’ouvrir de nombreuses pistes : des portes, des lucarnes, pour donner aux gens l’envie de revenir. »  

 

« Je travaille très régulièrement avec la maison d’édition Les Venterniers, [Nuits, folie, fantômes et quelques masques, 2016, Marginalia et curiosités, 2015, Pathologies & facéties littéraires, 2014, Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de cranophilie, 2013, entre autres, NdR]. Ces ouvrages sont entièrement réalisés à la main, ce qui fait de chacun d’eux une pièce unique, recherchée par les bibliophiles, les amateurs de textes rares, les curieux d’une littérature présentée en marge des rentrées littéraires. Je prépare actuellement au Castor Astral un livre autour de Gérard de Nerval. C’est un projet en cours, parmi d’autres, un recueil de poésie voyageuse et quelques surprises gastronomiques. Je ne travaille pas sur un mai plusieurs projets à la fois, les recherches et les lectures faites pour chacun se nourrissant entre elles et permettant souvent de réaliser ces ponts, ces évocations, entre différents livres, différents auteurs, et différents genres. » 

N. B. : Éric Poindron anime aussi au quotidien le Blog Curiosa & caetera, un cabinet de curiosités sur le net suivi par de nombreux lecteurs où il mélange en un labyrinthe jubilatoire des pistes de lectures, des découvertes bibliophiliques, des fictions ou poèmes, des voyages insolites, des hommages aux jeux d’échecs, des fantômes convoqués ou l’histoire de la gastronomie.