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“Explorer cette pratique émergente qu’est la bande dessinée numérique”

La rédaction - 12.04.2017

Interview - Johanna Schipper - Emmanuel Espinasse - collectif In Wonder


ENTRETIEN – Inaugurée en janvier dernier, et ouverte jusqu’au 20 mai, l’exposition BD Factory s’est installée au Frac Aquitaine. Johanna Schipper & Emmanuel Espinasse, membres du collectif In Wonder y exposent une bande dessinée qui déborde le cadre traditionnel des cases.


Les deux auteurs sont lauréats de la résidence Numérique 2017 et ont pris leurs quartiers au chalet Mauriac du 6 au 20 mars 2017. Ils y retourneront reviendront du 17 au 28 juillet 2017 pour un prochain projet, Comic Splits.
 

Schipper Espinasse Explorer cette pratique émergente qu'est la BD numérique
Johanna Schipper & Emmanuel Espinasse – Photo : Mélanie Gribinski /Écla
 
 

Nathalie André – Comment en êtes-vous venus à ce projet pluridisciplinaire — une bande dessinée numérique – vous qui étiez plutôt, jusqu’à présent, dans la production de bande dessinée papier ?


Johanna Schipper – En 2010, quand j’ai commencé à enseigner dans le second cycle Art, à l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême, la création d’une mention bande dessinée adjointe à ce diplôme national supérieur d’expression plastique, soit dans un enseignement d’art généraliste, était unique en France. Les possibilités de passerelles entre les deux pratiques ont alors passionné la nouvelle équipe enseignante, dont je faisais partie avec Régis Pinaut, qui enseigne le volume. Deux étudiants, Emmanuel Espinasse et Henri Lemahieu, étaient également particulièrement intéressés par ces questions de dialogue entre la bande dessinée et l’art contemporain.

 

C’est ce désir d’explorer ces lieux de croisement et notamment en imaginant une 1re exposition, qu’est né le collectif In Wonder, entre nous quatre, pendant l’été 2015.

Emmanuel Espinasse – Avant de nous inscrire à Angoulême, Henri et moi on étudiait la bande dessinée et l’illustration. On s’intéressait déjà aux approches expérimentales de la bande dessinée, notamment celles de l’Oubapo, qui en explore le langage en s’imposant des contraintes spécifiques. Aux Beaux-Arts, on s’est senti encouragé à chercher de nouvelles possibilités pour intégrer la bande dessinée dans des espaces d’exposition.


On a pu en développer les questions dans nos mémoires et nos projets de diplômes, en partant de la théorie, en cherchant des précédents et en s’essayant à différentes pratiques qui sortent du strict cadre de la bande dessinée.
 

L’idée est donc de sortir de la page ?


J. S. – Oui, mais plusieurs artistes le font déjà. Aux Pays-Bas, par exemple, Tobias Schalken est bédéiste et sculpteur et on retrouve son univers BD dans ses sculptures... Ce renouveau des formes d’écriture, plastiques et narratives, on l’observe aussi aux États-Unis avec de jeunes créateurs comme Aidan Koch, ou en France avec Alexis Beauclair qui anime avec d’autres dessinateurs la revue Belles illustrations. Ils puisent dans la BD pour inventer des jeux formels et conceptuels. On peut également citer Ruppert et Mulot qui travaillent eux aussi une nouvelle approche de la narration et du découpage.
 

Pour votre projet de bande dessinée numérique, quels sont les pratiques ou les univers que vous souhaitez croiser ?


E. E. – On s’intéresse beaucoup à la période où la BD était déjà dans la presse, mais en était à ses débuts. Au même moment, le cinéma commençait à apparaître sous la forme de spectacles programmés dans les foires qui faisaient office de lieux où on montre l’art. L’attrait populaire pour ces événements était très fort. Ce sont aussi les premiers pas de l’animation, des lanternes magiques et de toutes ces techniques qui ont précédé le cinéma et la vidéo.

 

C’est en partie ce qui nous a amenées vers l’œuvre de Lewis Carroll [1864], avec l’envie d’explorer l’univers d’Alice aux Pays des Merveilles mais aussi celui De l’autre côté du Miroir, où les personnages suivent les déplacements d’une partie d’échecs. D’ailleurs nous avons choisi ce motif, l’échiquier, pour travailler en volume. Dans l’installation au Frac, la grille du plateau d’échecs coïncide avec des cases de bande dessinée, potentiellement en déplacement. Et ce pour raconter une histoire. 

[NdR : Le Frac Nouvelle-Aquitaine et la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image d'Angoulême ont co-produit l'œuvre de l'échiquier, visible actuellement au Frac Nouvelle-Aquitaine.]


 

 

Au Frac, vous êtes dans un espace d’exposition constitué de murs et là vous entrez dans celui d’un écran avec une arborescence invisible à créer. Est-ce par le scénario que vous en êtes arrivés à l’idée d’explorer un espace numérique ?


J. S. – On n’a pas encore défini l’idée du scénario. C’était un postulat d’ailleurs. D’habitude on commence un projet de bande dessinée par le scénario avec, en parallèle, la question de la création des personnages. Là, on a décidé de travailler surtout et d’abord la structure afin qu’en émergent des scénarios et des personnages.

E. E. – Pour ma part, j’ai cherché à transposer en volume le rapport au langage offert par la bande dessinée, en donnant à mes personnages une forme de lettre, comme des signes posés sur l’échiquier. Ils fonctionnent comme des signes typographiques, tout en représentant les différentes métamorphoses d’Alice.

J. S. – De mon côté, par exemple, j’ai fabriqué un enfant en tissu et qui est depuis posé sur notre échiquier. Il s’agit d’Aylan, le petit enfant syrien échoué sur une plage turque et dont la photo a fait le tour du monde... C’est un personnage qui a pris beaucoup de place et c’est le seul à ne pas avoir trouvé son équivalent abstrait ou schématique parce qu’il est un symbole en soi et ne peut pas devenir une unité schématisée.

 

Ce qui nous a vraiment intéressés, c’est la philosophie d’Alice au pays des Merveilles, ce que ça dit de l’enfance, du monde, de la société. On y ressent un malaise, qui est aussi une critique politique, et le poids des carcans avec les figures qui hantent cette période : la reine, le roi, les valets, etc. Là, nous sommes sur l ‘écriture de la seconde phase du projet et on commence à réfléchir au scénario.
 

Vous vous êtes donné une date, un délai ?


E. E. – Oui, le premier objectif c’est la prochaine exposition qu’on va présenter, à l’automne, à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême. Pour cette date, on aimerait avoir le prototype de la bande dessinée numérique sur lequel nous travaillons au chalet Mauriac ; en tout cas un objet qui puisse se manipuler sur un écran et qui serait la première version d’une histoire interactive.
 

C’est donc peut-être encore trop tôt, mais si vous deviez écrire un pitch, en deux lignes ?


J. S. – On va dire que ce sera une édition numérique qui se présentera plutôt comme une enquête se déroulant dans différents espaces avec toute une galerie de personnages. Le lecteur pourra être à la fois passif et actif, parfois en interaction, et parfois face à des séquences purement contemplatives.

E. E. – On s’intéresse à des pratiques d’interactivités proches du jeu vidéo et on va les lier avec des idées de lectures, de cases, de jeux avec l’écran... Ce qu’on veut c’est explorer cette pratique émergente qu’est la bande dessinée numérique qui offre encore des myriades de possibilités inexploitées, tirer les fils... et voir où ça nous mène.

B.D. Factory s’inscrit dans le programme Comics de répétition - Les filiations entre l’art contemporain et la bande dessinée initié par le Frac Aquitaine avec la librairie La Mauvaise Réputation, la médiathèque Lège-Cap-Ferret, Pollen, Les Requins Marteaux, SNCF Gares & Connexions et Spacejunk.
 

En partenariat avec l'agence Ecla