Favoriser la lecture : "Arrêtez de forcer les enfants à lire des classiques"

Nicolas Gary - 05.12.2013

Interview - Hugh Howey - livre numérique - choyer le lecteur


Avec plus de 1,2 million d'exemplaires de livres numériques vendus - prenant en compte qu'il a conservé les droits sur ce format - Hugh Howey est plus qu'une star dans l'édition américaine. La sortie de son roman, Silo, chez Actes Sud, a été l'occasion de créer une collection de science-fiction spécifique. Mais au-delà des qualités de narrateur qu'il possède, Hugh est avant tout un auteur particulièrement lucide sur le marché du livre. 

 

Justement, en matière de commercialisation numérique, c'est de sa propre expérience qu'il parle : il refuse catégoriquement la présence de DRM dans les fichiers, et revendique avant tout les droits du lecteur à disposer de l'oeuvre achetée. « Vous ne devriez pas avoir à acheter un livre numérique », dans le cas d'un changement d'appareil, et donc d'une absence d'interopérabilité. « Je pense que lorsque vous êtes propriétaire d'un ebook, vous devez être en mesure de le lire sur n'importe quel lecteur. C'est le problème avec la musique : j'avais des cassettes, et maintenant que ce format n'est plus supporté, je dois le racheter. Finalement, on se change en vache à lait, en payant plusieurs fois dans sa vie pour le même album. »

 

Dans le cas des droits de traduction, Hugh reconnaît qu'il n'a pas le pouvoir d'influencer la décision de l'éditeur. « Je peux leur dire que je préférerais ne pas trouver de verrous numériques sur mes livres. Certains d'entre eux n'ont pas ce pouvoir de décision, parce qu'on répond à la politique de la maison. » Mais de son point de vue, les éditeurs changent : « Ils sont de plus en plus conscients que les DRM n'arrêtent pas le piratage, et pénalisent le client final. » Et de prendre l'exemple de TOR, éditeur SF, qui a rapidement supprimé les DRM de ses ebooks, sans impact négatif - de l'avis même de la maison. 

 

De même pour la tarification : que les éditeurs connaissent mieux que lui le marché de l'imprimé, Hugh ne le conteste pas, mais dans le domaine numérique, il estime disposer d'une expérience d'auteur autoédité qui lui permet de livrer quelques conseils. Rarement suivis. 

 

Il avait évoqué avec nous le fait que des fans reprennent son univers, et s'aventurent à développer de nouvelles oeuvres, qui puisent dans son propre historique. « C'est une sorte d'univers Open Source, un multivers open source où les gens peuvent reprendre et écrire d'autres choses. Je ne peux pas écrire assez pour satisfaire tous les lecteurs, alors si d'autres écrivent à ma place, cela m'aide, et ça divertit les lecteurs. »

 

 

 

Hugh Howey - Silo

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Mais cette démarche est plus profonde, et proche d'une philosophie du partage. « C'est l'une des meilleures choses qui me soient arrivées, de leur ouvrir mon univers. Durant mes premiers temps, j'ai rencontré des gens qui m'ont aidé, d'autres auteurs ; ils m'ont conseillé, aidé, encouragé, ils ont lu et ont passé du temps. » Alors que l'on reprenne son univers pour extrapoler, ce n'est réellement pas un problème, pas plus que le piratage par ailleurs. « Je partage des chapitres en ligne sur mon site, avant que les livres ne sortent. Je ne me préoccupe pas de livrer aux lecteurs mes futures idées de romans, ni qu'ils les volent. Il s'agit là d'une extension de la manière dont je vis : je ne me préoccupe pas de fermer ma voiture, ma maison, ou des choses de ce genre. Je préfère tirer profit de cette philosophie, et faire confiance aux autres, plutôt que d'être anxieux et chercher à me sentir en sécurité. »

 

 

"je ne me préoccupe pas de fermer ma voiture, ma maison, ou des choses de ce genre. Je préfère tirer profit de cette philosophie, et faire confiance aux autres, plutôt que d'être anxieux et chercher à me sentir en sécurité."

 

 

Revenant à l'industrie même du livre, il évoque avec nous la question du prix de vente, et des rabais furieux appliqués aux best-sellers, en l'absence de loi fixant un prix unique. Quand des Dan Brown sortent, ou des Harry Potter, tous les gros revendeurs pratiquent des remises, démentes, « ils sont prêts à perdre de l'argent, parce qu'ils en font beaucoup sur la vente de télévisions, et qu'ils veulent attirer les clients ». Une pratique qui frappe évidemment les libraires. « Je pense que ce ne serait pas une mauvaise idée d'avoir une réglementation, où l'on ne serait pas autorisé à réaliser des remises de plus de 20 ou 30 %. »

 

Dans le même temps, il serait plutôt favorable à une commercialisation de tous les formats simultanément, grand format, poche et numérique, « et laisser le lecteur choisir ce qu'il veut. Le Grand format est trop cher pour la fiction. Si vous aimez beaucoup l'auteur, vous voulez ce format. Mais tout le monde attendra le poche. Sauf que c'est idiot de faire patienter les gens durant six mois avant de le sortir. » Tout pour le lecteur : c'est lui qui fait vivre les auteurs. « Mon idée est de prendre en compte les lecteurs avant tout. Penser à tout ce que l'on peut faire pour lui. Voilà pourquoi des prix justes, l'absence de DRM, une parution multiformats sont des choses qui me parlent. »

 

Pas question pour autant de considérer le livre comme un produit banal. L'idée de l'exception culturelle française, que nous lui expliquons, le séduit immédiatement. « Trop de gens se demandent comment dépenser leur temps et leur argent. Mais il faut prendre en compte que si nous voyons trop grand, trop cher, les gens vont se reporter sur Facebook, et plus personne n'aura d'argent à investir dans la culture. Les gens aiment l'opéra. Mais personne n'y va. Celui de New York vient de faire faillite. Mais il n'est pas possible de forcer les gens à payer pour s'y rendre : on ne peut pas fixer un prix trop élevé. »

 

 

Hugh Howey - Silo

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

D'ailleurs, les éditeurs devraient se préoccuper de ce que les gens font de leur temps libre, et moins du prix de vente des livres. « Comment pouvons-nous les rendre séduisants ? Les rendre abordables, pour inciter le plus grand nombre à lire ? Les éditeurs devraient se rendre dans des écoles pour dire ‘Hé, arrêtez de forcer les enfants à lire des classiques et passons à des des livres d'aujourd'hui.' Apprenez-leur à aimer la lecture, et faites en sorte qu'ils se rendent à l'université. Et ils aimeront tellement lire, qu'ils redécouvriront les classiques. Mais à chaque âge, nous leur faisons découvrir des livres pour lesquels ils ne sont pas prêts, pour se dépêcher à les rendre mature. Sauf qu'on obtient le résultat inverse. »

 

 

"Mon idée est de prendre en compte les lecteurs avant tout. Penser à tout ce que l'on peut faire pour lui. Voilà pourquoi des prix justes, l'absence de DRM, une parution multiformats sont des choses qui me parlent."

 

 

Enfant, Hugh voulait lire, et c'est à sa mère qu'il doit d'avoir toujours été en relation avec des livres. « Les livres seraient aussi populaires que les jeux vidéo, si nous avions produit de bons livres, des choses amusantes à mettre dans les mains des lecteurs, où qu'ils soient. »

 

Reste que cette époque, pour difficile qu'elle puisse être, incarne un moment idéal : « Nous n'avons jamais connu de meilleur moment pour être lecteur ou écrivain. Il y a plus de gens qui aujourd'hui écrivent de la fiction, qu'il n'y en avait voilà dix ans. » Une réalité permise notamment par le phénomène de l'autoédition, en version numérique. Lui-même reconnaît avoir constaté de grandes évolutions dans le marché, depuis qu'il a reçu les premières offres pour l'achat de ses livres. « Nous verrons bien comment évoluent les contrats, d'ici cinq ans, et dans quelle mesure c'est la concurrence avec l'autoédition qui aura fait changer les choses... »

 

L'art n'en reste pas moins difficile, et plus difficile encore, pour ce qui est de nourrir son homme : « La plupart des auteurs ont aujourd'hui un emploi, parce qu'ils ne sont pas payés beaucoup. Si nous pouvions augmenter leurs salaires et diminuer les coûts pour les lecteurs, ce serait idéal. »  

 

Merci à TheSFReader pour son aide.

 

Silo, Tome 1, par Hugh Howey chez Actes Sud,