"Les discours péremptoires, ça me fait un peu chier" (Lindingre à Filippini)

Nicolas Gary - 31.08.2015

Interview - Yan Lindingre - Fluide Glacial - Henri Filippini


La saillie d’Henri Filippini dans les colonnes de dBD n’a échappé à personne. Attaquant frontalement le rédacteur en chef de Fluide Glacial, il critique vertement la mouture actuelle du Journal d’umour & bandes dessinées. Sa vindicte, titrée « Rendez-vous notre Fluide », fait doucement rire Yan Lindingre, qui en prend plein les dents. Même pas mal : ça ne l’empêche pas de sourire, et de répondre sur ActuaLitté.

 

FIlippini moqué 

Pochep et Terreur graphique

 

 

« Ce type vit dans un idéal fantasmé : un âge d’or mythique de la BD. À l’époque de Diament [Jacques, premier rédacteur en chef de Fluide et cofondateur avec Marcel Gotlib], me faisait remarquer Goossens, Filippini critiquait déjà le journal », indique Lindingre. C’était la fin des années 70, « et je me demande bien quel Fluide il voudrait alors qu’on lui rende, s’il ne pouvait pas déjà pas le supporter ».

 

Yan Lindingre reste zen, il plaisante, mais n’en reste pas moins piqué du comportement de dBD, où le billet d’humeur est publié. « Je ne critique pas les contenus éditoriaux des confrères, mais dBD vit sur la bête, puisqu’ils chroniquent nos BD. Et Frédéric Bosser, qui dirige le magazine, est plutôt bien reçu chez nous. Je n’attends pas des critiques favorables constamment ; je me demande juste comment il expliquera la démarche de Filippini. »

 

Alors Filippini, un extraterrestre ? « Il vient d’un temps où les jeunes auteurs étaient prépubliés en magazine et vendaient beaucoup d’albums. S’ils le souhaitaient, ils obtenaient même une carte de presse. Aujourd’hui, ce sont 2000 et quelques exemplaires vendus en moyenne. Et le blog est devenu le seul moyen d’être publié. » D’ailleurs, Trondheim et bien d’autres y ont recours : « Je le sais : le blog, c’est pas une maladie vénérienne. Pas plus que l’imprimé n’a une valeur qualitative intrinsèque. »

 

Alors, ce temps ancien, où Filippini travaillait chez Glénat, rejaillit : ses goûts s’étalent, affirmant une BD réaliste, avec une aventure classique, un scénario cadré. « La marque des années 80 chez Glénat... »

 

Fluide ? "Clairement pas moins destroy que dans les années 80"

 

Le combat n’est d’ailleurs pas celui des Anciens contre les modernes, note Lindingre : « On ne peut pas me reprocher de maltraiter les vieux : Binet revient, Hugot et d’autres sont là, comme Jean Solé [merde, quand même...]. Ils produisent moins vite, mais on a des vieux géniaux, chez Fluide. » Une génération d’avant, qui cohabite avec celle plus jeune : David Sourdrille, intime de Crumb, et dessinateur talentueux, Youssef Daoudi, et bien d’autres. « Il faut se rappeler que, pour Filippini, Daniel Goossens, c’est de la BD d’intello incompréhensible ! »

 

Alors, en ce XXIe siècle entamé, où la presse crise, Fluide revendique toujours une dimension satirique, en « ouvrant le plus largement possible les portes de la boutique. Filippini se la ramène avec ses fantasmes de BD, mais il ignore certainement ce qu’est remettre en place un journal. Fluide se reconstruit, et selon mes goûts, oui, je lui donne une dimension plus éclectique. Mais clairement pas moins destroy que dans les années 80 ».

 

« Les dessins de Blutch sont dans la lignée et la finesse des caricatures et du dessin satirique du XIXe siècle. Mais certainement sans leur académisme. C’est mauvais pour cette raison, alors ? Reiser et Vuillemin, à leurs débuts, ils faisaient des trucs moches qui ne marcheraient jamais. Même Wolinski. Et aujourd’hui ? » 

 

Ce qu’il faudrait comprendre de ce billet de mauvaise humeur s’inscrit dans une certaine perspective. « Filippini cherche à venger son pote Frémion. En mars, il avait clamé s’être fait virer de Fluide. Un, c’était faux. Deux, ça l’est toujours. Trois, j’avais les mêmes exigences avec lui qu’avec les autres. Mais il se reposait un peu sur ses acquis. »

 

Extrait du magazine dBD

 

 

Et de poursuivre : « Filippini est perdu dans une fantasmagorie totale : je pratiquerais le jeunisme, virant les vieux, et lui sous-entend que le BD Blog, c’est de la BD pourrie. » Mais voilà : « Ce n’est que de la BD, après tout. On garde le sourire. Simplement, c’est une entreprise difficile, de devenir dessinateur. On peut avoir ses goûts, et les exprimer, pas de problèmes : tirer de la sorte sur des confrères, c’est crade. »

 

"Fluide est redevenu une famille nombreuse"

 

« Alexis est mort, Coyote aussi. Maester ne reviendra plus. Larcenet fait de la BD sérieuse : même si je voulais, je ne pourrais pas rendre aux lecteurs l’ancien Fluide. D’ailleurs, faut pas déconner, Jean-Christophe Menu, c’est pas vraiment la BD la plus putassière du monde. »

 

Et le rédac’ chef de souligner que si des lecteurs ont réclamé aussi l’ancien Fluide, « nous avons reçu nombre de messages encourageants de nouveaux lecteurs. Le fantasme de l’âge d’or, c’est la mort assurée. Il nous faut évoluer, et changer doucement, pour apporter quelque chose qui réponde à l'époque. Aujourd’hui, j’essaye d’avoir beaucoup de dessinateurs. Fluide est redevenu une famille nombreuse, pour toucher des publics plus larges. Tirer de la sorte sur tous les dessinateurs, c’est mépriser le travail de chacun. Tous ont un dessin d’humour différent... Bref... »

 

Et parce que, même dans l’umour, on garde un brin de sérieux, Lindingre ajoute, juste avant de raccrocher : « D’ailleurs, ça me fait marrer, la réaction de Filippini. Il crache sur le supplément Grosporc, sans même se rendre compte que ce sont les mêmes mecs qui faisaient Ferraillle, journal des Requins marteaux. Cizo et Franky ont pris des pseudos... »

 

La BD, un secteur difficile, depuis quelques années, cela se dit, et se confirme. « La période est compliquée, le gros des ventes s’opère avec des titres ultras commerciaux, qui envahissent les librairies. Plutôt que de se tirer dans les pattes, j’apprécierais une certaine solidarité les uns envers les autres. Parce que, au-delà de la BD, les discours péremptoires, ça me fait un peu chi***. »