Françoise Rogier : un louveteau, des petits cochons... en un tour de crayon

Auteur invité - 08.11.2019

Interview - Françoise Rogier illustratrice - graphiste illustration - dessin album jeunesse


ENTRETIEN – Après une carrière de graphiste, Françoise Rogier est revenue à ce qui l’animait depuis toujours : l’illustration. Dès la parution en 2012 de C’est pour mieux te manger!, cette Bruxelloise détourne malicieusement contes et comptines. Un louveteau déguisé en chaperon rouge, d’espiègles cochons qui poussent le grand méchant loup au végétarisme, une maman poule sur un mur qui, à force de picorer du pain dur, en perd de vue ses poussins.

Illustration extraite de l'album Un tour de cochons, éd. À pas de loups

 

L’autrice se saisit de ce répertoire de la culture enfantine comme d’une matière première pour mieux surprendre le lecteur, le faire rire (beaucoup) et l’effrayer (un peu). Rencontre avec une raconteuse qui se joue des mots et des images.
 

Françoise Rogier, quel était votre rapport aux livres et à l’illustration quand vous étiez enfant?

F. R. :
Petite, je ne lisais pas beaucoup d’albums jeunesse, car il y avait peu de choix à l’époque. En revanche, je lisais énormément de bandes dessinées. J’ai d’ailleurs appris à lire avec Tintin. Je dessinais tout le temps, et je n’ai jamais arrêté. Je pense que je dessine depuis que j’ai été capable de tenir un crayon. Il faut dire que je bénéficiais d’un milieu favorable : mes parents encourageaient cette forme d’expression.

Après 1968, c’était la grande liberté ! Il y avait même chez moi une pièce dans laquelle je pouvais dessiner sur les murs. Je peignais des soleils qui avaient pour mission de me protéger. Je faisais des histoires dans des carnets, sous forme de bandes dessinées. En secondaire, j’ai suivi l’option artistique à l’école Decroly de Bruxelles, tout en assistant à des cours de modèles vivants à l’Académie. On y apprenait les proportions, le mouvement.
 

Votre chemin vers le livre pour enfants est un peu particulier, puisque vous avez longtemps travaillé comme graphiste avant de revenir à l’illustration.
 

F. R. : Ce sont mes études de communication graphique à La Cambre (l’École nationale supérieure des arts visuels, ndlr) qui m’ont menée à ce métier. Je voulais m’orienter vers des études artistiques et un ami m’a conseillé le graphisme dans cette école. On y avait des cours d’illustration, mais qui n’étaient pas liés au livre ou à la narration. On y était un peu trop libres, livrés à nous-mêmes.   

Quant au reste du parcours, il était plus orienté vers l’affiche, le logo, le packaging. Et là tout était plus technique, plus pointu, ça m’intéressait. Pour mon jury de fin d’études, j’ai travaillé sur l’image de marque d’une société de sorcières : cela me permettait de faire à la fois de l’illustration et du graphisme.
 

À la fin de mes études, j’ai présenté mon book de graphiste à des agences et j’ai tout de suite commencé. J’ai surtout travaillé en création. Il s’agissait de réaliser des packagings très cadrés, comme des emballages alimentaires destinés aux enfants, car je pouvais dessiner des personnages.
 

Qu’est-ce qui vous a menée à changer de parcours?

F. R. :
Avec l’arrivée de mes enfants, j’ai redécouvert le monde de l’album jeunesse. À ce moment-là, je commençais à me lasser de mon métier et je me rendais compte que je préférais l’illustration. Et j’en avais un peu assez du milieu de la publicité, très axé sur la frime, et très masculin. J’ai donc souhaité me recentrer sur le dessin.
 

J’ai suivi des cours d’illustration avec Kitty Crowther, puis avec Dominique Maes et Catherine Pineur. Ces formations m’ont permis d’acquérir une structure par rapport au domaine du livre pour enfants. En effet, même en lisant beaucoup d’albums, j’avais besoin qu’on m’explique ce que je percevais intuitivement. Kitty Crowther analysait des livres, comme Max et les Maximonstres, et les décortiquait. Avant, je ne savais pas par quel bout prendre une histoire, et en cela ces cours ont été très utiles. Dominique Maes nous a appris la méthode de base de l’auteur d’album jeunesse : le chemin de fer (ou storyboard, ndlr).
 


© Françoise Rogier, doc. Françoise Rogier
 


Est-ce à ce moment qu’est né votre premier album, C’est pour mieux te manger! ?


F. R. : Oui, c’est lors de mes cours qu’est arrivée l’idée de cette histoire. Kitty Crowther nous avait proposé d’écrire nous-mêmes un récit à illustrer. J’ai eu une idée : un détournement du Petit chaperon rouge, et je l’ai montré à Kitty, qui m’a dit : « Ça, je ne l’ai encore jamais vu ». Elle m’a conseillé de faire quelque chose de particulier d’un point de vue graphique, pour que le lecteur ne pense pas qu’il s’agisse de l’histoire classique du chaperon rouge.

J’ai donc utilisé la carte à gratter qui donne une atmosphère un peu effrayante grâce à la couleur noire. J’ai ajouté quelques indices, des détails qui intriguent et permettent de comprendre qu’il s’agit d’un autre récit. J’ai terminé mon projet pour participer au concours organisé par la revue Hors Cadre [s] (publiée par l’Atelier du poisson soluble, ndlr) et il a été choisi et repris tel quel. Peu après, l’Atelier du poisson soluble m’a proposé d’en faire un album.
 

Vos albums suivants, eux, sont publiés chez À pas de loups.

F. R. :
Après la sortie de ce livre, Laurence Nobécourt, éditrice d’À pas de loups, est venue me trouver. Elle fondait alors sa maison d’édition et m’a demandé si j’avais des projets à lui proposer. J’avais l’idée d’un abécédaire des contes. Pour Les contes de A à Z, j’ai à nouveau travaillé mes illustrations à la carte à gratter. Cela convenait bien à l’univers un peu sombre des contes, et ça faisait un lien avec les gravures de Gustave Doré dont j’aime beaucoup l’atmosphère inquiétante et l’ambiguïté des personnages. J’aime quand les images font un peu peur.
 

Cet univers du conte traverse toute votre œuvre. D’où vient cette attirance particulière?

F. R. :
Je n’en ai aucune idée ! Avant la lecture de bandes dessinées, les contes ont fait partie de mes lectures d’enfance. On nous les lisait parfois le soir, avant d’aller dormir. Comme ils étaient peu illustrés, je les imaginais. Aujourd’hui, le choix du conte n’est pas conscient. Quand j’imagine une histoire, c’est ça qui vient. Mais mon premier album, C’est pour mieux te manger ! est aussi autobiographique : enfant, j’adorais jouer au loup.


Techniquement, comment travaillez-vous? Rose cochon semble très différent de vos autres livres.

F. R. :
J’ai redécouvert la carte à gratter avec Dominique Maes. Il s’agit d’une technique qui prend beaucoup de temps. Je gratte et évide différents éléments. Ensuite je les scanne et recompose mes images sur ordinateur. En utilisant des cartes à gratter blanches, sur lesquelles je mets moi-même la couleur à gratter, je peux obtenir des effets de matière qui m’intéressent. Par la suite, je retravaille mes couleurs numériquement.
 

Pour Rose cochon, j’avais envie d’essayer d’autres choses. Il y a un mélange de dessin à la plume, d’aquarelle et d’écoline, avec d’autres éléments à la carte à gratter. J’aimerais adapter ma technique à chaque récit, mais cela n’est pas toujours possible.
 

L’album Un tour de cochon a d’abord été publié sous forme de plaquette par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Quelle est la genèse de ce projet?
 

F. R. : C’est pour mieux te manger ! ayant gagné le prix Québec-Wallonie-Bruxelles de littérature de jeunesse en 2013, la FWB m’a proposé de faire une plaquette. Les contraintes étaient le format et l’impression en deux couleurs. Ce format particulier, très vertical, j’ai décidé d’en tirer parti pour mon histoire. C’est de là qu’est venue l’idée des trois petits cochons qui construisent une cabane en hauteur, dans un arbre.



Illustration extraite de l'album Un tour de cochons, éd. À pas de loups

 

L’histoire a découlé de cette contrainte : ce scénario me permettait d’utiliser au mieux cette verticalité. Ensuite, mon éditrice m’a proposé d’en faire un album. J’ai retravaillé le livre, qui comporte plus de pages que dans la plaquette. J’ai également ajouté les pages de garde qui font pleinement partie de l’histoire puisqu’elles permettent de mettre en scène le loup et montrent son évolution personnelle suite à sa mésaventure.

Dans beaucoup de livres, la page de garde n’a pas beaucoup d’importance. J’aime qu’on puisse y nicher de petites choses. De manière plus générale, j’aime quand une œuvre, sans avoir l’air d’y toucher, offre un petit quelque chose qui fait toute la différence.
 

Pour Rose cochon et La bonne place, vous avez illustré un texte de Clémence Sabbagh. En quoi est-ce différent de travailler seule ou avec quelqu’un?
 

F. R. : La principale différence est qu’il s’agit de mettre les images après l’écriture, alors que dans le cas où je crée mes histoires, mes scénarios ne viennent pas par le texte, mais comme un défilé d’images, comme un petit film d’animation. J’imagine les scènes visuellement, et le texte vient ensuite. Il est d’ailleurs assez succinct. Au départ, l’histoire d’Un tour de cochon était d’ailleurs muette. J’ai ajouté un texte à la demande de l’éditrice. Donc, pour ces collaborations, il s’agissait de s’adapter à un texte préexistant.


Votre palette de couleurs est très choisie et limitée.

F. R. :
J’éprouve des difficultés avec la maîtrise des couleurs, alors je préfère ne pas trop en mettre ! J’essaie de ne pas m’éparpiller en en choisissant trop. Cela vient aussi de mes apprentissages en tant que graphiste : trop de couleurs nuit à la lisibilité de l’image. Je garde ce souci dans mes illustrations : qu’elles soient lisibles. Mes premières illustrations avaient le côté efficace des affiches : lisibles en quelques secondes.

Kitty Crowther m’a dit qu’une image, c’est quelque chose dans lequel on peut aussi prendre le temps d’entrer. Cela m’a permis d’ajouter des petits détails, ce que j’ai toujours aimé.
 

Dans Picoti... tous partis?, les couleurs sont très différentes, vous sortez de la gamme rouge-noir-beige. Est-ce dû à l’âge du public?
 

F. R. : Tout à fait, puisque le livre est adressé à des enfants très jeunes. Lors d’une présentation de l’album, j’ai été amenée à lire mes autres albums à des enfants en crèche, et j’ai constaté que certaines images pouvaient faire peur aux tout-petits.
 

Ce livre était une commande de la Fédération Wallonie-Bruxelles, j’en étais ravie. Le projet a été mené en partenariat avec À pas de loups. Dès le départ, je suis partie de la comptine « Une poule sur un mur... ». L’idée du livre était aussi de parler de ce qui se passe quand l’enfant quitte la maison pour l’école, et du cheminement pour y aller. Il est aussi question d’une des premières séparations avec la mère. J’ai travaillé sur l’idée du déroulement d’une journée, en passant d’une atmosphère diurne à une atmosphère nocturne, en jouant un peu plus avec les couleurs.

 

Fanny Deschamps

 

Cet article est d'abord paru dans le n°202 de la revue Le Carnet et les Instants.

 



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