Frédéric Schiffter : en fermant un livre, on congédie les plus grands auteurs

Clément Solym - 09.11.2010

Interview - decembre - philosophie - sentimentale


En diagonale, il suffit de tourner la tête pour voir le monumental Hôtel Lutetia, où sera remis dans une heure le prix décembre. Face à moi, Frédéric Schiffter, professeur de philosophie et auteur de Philosophie sentimentale, présent sur la liste.

« Je suis raisonnablement défaitiste », confie-t-il, « car tout cela reste un jeu de mondanités, une manière pour les maisons de vérifier quel est leur degré d'influence, avec des pions que sont les auteurs ». Heureusement, il est chez un éditeur majeur ? « Oui, oui, je crois bien. »


Diable : mener une interview dans ces conditions, ce n'est pas des plus simple. Inutile de l'approcher sur le plan intellectuel, ce philosophe n'apprécie pas vraiment « l'érudition philosophique. C'est plutôt de savoir d'où provient ce besoin de penser et de philosopher, mais là encore... » Décidément, difficile de se départir de la tension du prix.

C'est qu'avec lui, la philosophie est loin du pur esprit ou de la rationalité que traîne dans son sillage le terme. Frédéric Schiffter, c'est plutôt l'expérience du chagrin, de l'émotion, de la perte.

« J'ai découvert Montaigne et ses Essais, ce fut une révélation. Montaigne, c'est l'homme qui essaie. Il pose sa pensée au fil de l'écrit, et elle se développe progressivement. Mais tout son propos, c'est la perte de La Boétie. C'est le chagrin lié à l'absence de son ami, qui le pousse à écrire, lui, homme de lettres qui se tenait loin de ces choses. »

D'ailleurs, notons bien : « Chagrin, c'est un mot d'enfance, une sensation liée à cet univers. Aucun adulte n'a de chagrin, alors pourtant que Proust l'a montré : nos idées sont des succédanés de nos chagrins. Ce sont eux qui nous poussent à penser. » C'est ainsi que les livres se font, qu'on les ouvre, pour converser avec eux. « Et puis, si la conversation vous déplaît, on ferme le livre et on le range dans un coin, pour l'ouvrir peut-être plus tard. Un livre, c'est le seul moyen de congédier - sans même de politesse - un Shakespeare. Hop, dans l'étagère ! »

Ainsi, sa pensée s'effiloche, en une démarche qui semble triste. Mais rien ne le rapproche pour le coup des philosophes cyniques, « ce sont des donneurs de leçon, qui façonnent une pensée normative. Finalement, ils ont une éthique puritaine, reprochant aux Athéniens d'être des fashions victimes. Leur critique de la société ferait même passer Platon pour un libertin... C'est Socrate qui aurait dit à Diogène, alors que ce dernier lui reprochait de porter un manteau trop luxueux, qu'il pouvait voir la vanité du Cynique à travers les trous du sien. »


Frédéric Schiffter (sans téléphone)

Inconsolable d'avoir raté la rencontre avec Cioran, il préfère ces écrivains qui ne sont pas des donneurs de leçon. « Chez les pessimistes ou les nihilistes, ce qui importe, c'est le style. Ils irritent parce qu'ils disent en peu de mots, des choses terribles. Finalement, on leur reproche tant leur vision du monde, mais c'est avant tout leur force stylistique implacable qui dérange. Qu'importe que pour eux tout soit foutu, puisque c'est élégamment dit. » Inutile d'ailleurs de chercher alors un sens à l'existence chez eux « c'est plutôt une lucidité que l'on y découvre, un faisceau de sensation. La quête de sens est aussi vaine qu'inépuisable, vouée à l'échec ».

C'est pourquoi un Spinoza s'en prend plein les dents. Ses longues démonstrations sont accablantes, imbittables -mais représentent un passage obligatoire dans le cadre de l'apprentissage. « Simplement, il y a plus de force dans une note, dans un fragment de Pascal, que dans toute épuisante digression de Spinoza. Je n'ai rien contre cet auteur, mais je ne supporte pas le snobisme canonique autour de lui. »


Gilles Haeri et Frédéric Schiffter : le prix est gagné

Et puis soudain, les téléphones sonnent. Le directeur de Flammarion nous a rejoints à la table. Gilles Haeri sourit... Le prix Décembre va être remis. À Frédéric. « C'est incroyable. Après Houellebecq, c'est un autre pessimiste qui est récompensé. Le monde court à sa perte. Ou alors je ne comprends plus. »