Génération Tonton : interview d'Emmanuel Lemieux

Clément Solym - 06.08.2011

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« Changer la vie » disait le slogan vainqueur. Le 10 mai 1981, François Mitterrand devient président. Avec Mitterrand, une génération est née et elle va grandir avec la gauche au pouvoir. Les parcours et destinées de personnalités politiques, d'intellectuels, ou d'artistes se mélangent dans ce livre qui porte un regard sans concessions sur cette période commencée par une « renaissance » et qui s'est peu à peu transformée en une large déception.
Emmanuel Lemieux, journaliste et écrivain, auteur de Génération Tonton a enquêté sur cette classe d'âge.

Pourquoi avoir enquêté sur cette génération et quelles sont ses caractéristiques ?

La « génération tonton » c'est celle qui avait aux alentours de 18-20 ans le 10 mai 1981, et qui pour la première fois dans son existence pouvait voter pour un président de la République. C'est le point de départ de mon enquête, la ligne de départ d'une quarantaine de personnes le 10 mai 1981, ligne d'arrivée provisoire, janvier 2011.
J'ai étudié, suivi, enquêté sur le destin social, politique, intellectuel, associatif d'une quarantaine de héros de cette cohorte d'âge. Mon enquête a en fait commencé parce que je fais moi-même partie de cette génération !

Le Nouvel Observateur l'avait qualifié en 1978 de « bof génération », sans passé, sans présent, sans futur. J'avais envie de contredire un peu ce travail journalistique par une contre-enquête où l'on s'aperçoit qu'elle n'est pas si inintéressante et si « bof » qu'on le disait.
Le trait de caractère de tous ces gens, qui forment une génération disparate par rapport aux générations précédentes, notamment celle qui surplombe toutes, mai 68, est qu'ils arrivent en 1981 dans une France de l'entre-deux, qui subit le chômage de masse et puis ce qu'on appelle la « lutte des places » : il n'y a pas de boulot pour tout le monde, et il va falloir changer ses rêves, ses envies, ses désirs.

Le chômage est vraiment un marqueur identitaire de cette période, avec le sida qui arrive et qui frappe particulièrement cette génération. Et puis il y a aussi ce que j'appellerai une « invisibilité remarquable », c'est une génération marquée par son invisibilité dans la société !
C'est également une époque marquée par plusieurs paradoxes. Les années 1980 marquent le coup d'envoi de la féminisation accrue de la société. Les femmes font des études supérieures, investissent des métiers auxquels elles n'avaient pas accès autrefois et en même temps très peu de figures féminines se dégagent dans mon livre, toujours victimes du « plafond de verre ».

Et puis, autre paradoxe, ces jeunes arrivent dans un pays qui se dépolitise. C'est la gauche au pouvoir mais en même temps, la gauche et la droite ne sont plus ce qu'elles étaient et n'arrivent plus à rassembler et à passionner.
S'ajoute à cela l'atomisation de la société, avec un hyper individualisme qui arrive. Il n'y a plus de projet collectif, chacun doit se faire sa place, ce sont des individualistes malgré eux, contraints et forcés. « Sois seul et réussis », c'est un peu le mot d'ordre de cette génération.

Comment avez-vous procédé au choix des personnalités que l'on retrouve dans votre livre ?

Le panel est très large en effet, cela va de Malek Boutih à Arnaud Montebourg, en passant par Thierry Couderc qui est l'ancien directeur de cabinet de Brice Hortefeux, et puis des intellectuels comme Michel Onfray et des journalistes comme Eric Naulleau, mais aussi des artistes moins connus qui sont emblématiques de cette génération. Chacun va vivre un destin social qui n'est non pas tout tracé mais qui va se révéler biscornu, pas écrit à l'avance, ce qui est le trait commun de cette génération désunie. Moi, je voulais des « traceurs chimiques » des gens qui permettent aux lecteurs et à moi-même de visiter plusieurs contextes, situations, et métiers. Chacun m'a permis de suivre différents milieux et d'observer leurs évolutions.
Bien que tous ces choix ne soient pas scientifiques, ils m'ont permis de donner un tableau impressionniste et pointilliste de ces années, sous et après Mitterrand.

Quel regard portez-vous sur cette génération et que lui prédiriez-vous ?

C'est une question où il faut démêler plusieurs écheveaux. La gauche politique a effectivement tout à attendre du futur. Elle n'a jamais été au pouvoir depuis Mitterrand, et si elle n'accédait pas au pouvoir prochainement, je pense que cette génération disparaitra et sera remplacé par les trentenaires et jeunes quadra.
Est-ce qu'elle vit dans la désillusion ? Je ne le crois pas. Encore une fois, elle est remarquablement invisible et elle n'a pas su partager ce qu'elle avait avec le reste de la société. Comme le dit un des personnages du livre, le sociologue Serge Guérin : « On a constitué une génération de jeunes frustrés mais on va peut-être devenir de vieux intéressants ».

(Propos recueillis par Caroline Grenon pour ActuaLitté)

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