Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Giacometti et Ravenne : "L'époque est à la psychose."

La rédaction - 26.06.2013

Interview - franc-maçonnerie - ésotérisme - occulte


Portrait : Avec neuf enquêtes ésotérico-policières de Marcas, le tandem s'est frotté à un nouvel obstacle, l'adaptation BD du Rituel de l'Ombre chez Delcourt. Retour nécessaire sur dix ans d'ésotérisme et de diabolisation.

 

« Les deux esprits s'imbriquent parce que l'on se connaît depuis l'âge de 16 ans, ça crée un certain nombre de liens ». Une écriture à quatre mains qui a signé le succès des romans policier d'Éric Giacometti, profane et Jacques Ravenne, le frère maçon. Un bébé commun selon l'équation toute maçonnique du 1+1 = 3.

 

Il y a le journaliste du Parisien sensibilisé à « la tradition du thriller, une écriture rythmée, rapide, plus à propos pour le contemporain », indique Ravenne. Et lui-même, maître du rite français et ancien universitaire spécialisé dans la poésie ancienne qui donne une écriture « plus longue » utile « pour faire partager les états d'âme d'un chevalier du XIIIe siècle ».

 

Encore aujourd'hui, ils rappellent de temps à autre que leur éditrice ne sait pas toujours qui a écrit quel passage. À les écouter la formule est simple : « les ego doivent s'amoindrirent, bien se connaître, bien se respecter » , énumère Jacques Ravenne. Tous les deux-trois chapitres, il faut opérer une réécriture conjointe « une même tonalité d'oreille », et lisser le tout.

 

 

 

à g. Jacques Ravenne, à d. Eric Giacometti - DR Delcourt

le crâne ? inconnu...

 

 

Malgré l'habitude, les pièges restent les mêmes. Pour le dernier volume en date, 100 pages ont été retirées à quelques semaines du rendu auprès de l'éditeur. « Il y aurait pu avoir de la rancune en cas d'échec, ça n'a pas été le cas ». A l'origine, un voyage à Londres leur fait découvrir que la construction du nouveau stade olympique agite les conspirationnistes. Ravenne relate les inquiétudes portant sur des « projecteurs qui une fois allumés faisaient apparaître des triangles avec un œil à l'intérieur ».

 

Et enchaîne : « 51% des Français pensent qu'on leur cache quelque chose selon une étude opinionWay. Cela représente 30 % de plus qu'il y a trente ans. L'époque est à la psychose. » Le stade olympique était devenu un édifice maçonnique. Coïncidence troublante, le blogueur auteur de la psychose décède deux jours plus tard. Les deux écrivains décident de ce servir de cette coïncidence et changent la fin de leur manuscrit.

 

 

"51% des Français pensent qu'on leur cache quelque chose

selon une étude OpinionWay. Cela représente 30 % de plus

qu'il y a vingt ans. L'époque est au conspirationnisme venu du web"

 

 

Démystifier les éternels poncifs et les hystéries du web au travers de leur flic maçon : chaque épisode est le prétexte à revisiter le patrimoine français dans ce qu'il compte de richesse ésotérique. On y retrouve templiers, Rose-croix, alchimistes. Rennes-le-Château également, qui suscitera la discussion des deux adolescents futurs amis.

  

S'évader, « réenchanter le monde », explique plusieurs fois Giacometti lors de l'entretien, mais aussi rétablir des vérités. La démarche est encore plus présente dans cette enquête en bande dessinée avec l'ajout d'un dossier en fin d'album qui répond aux principales questions des curieux. Et sortir le diable aux pieds fourchus des loges.

 

L'antimaçonnisme islamique de la partie

 

C'est que l'antimaçonnisme, et plus généralement l'intolérance a gagné du terrain depuis 2004 et leur premier opus. Aujourd'hui, l'adaptation du Rituel de l'ombre porte les traces des remous actuels avec une double planche qui montre entre autres la montée au pouvoir des fascistes d'Aube Dorée en Grèce. Giacometti confie le choc d'avoir vu « des types crânes rasés et bombers noirs marcher au pas rue de Rivoli », en lien avec la mort de Clément Méric.

 

Entre deux blagues qui témoignent de la longue complicité des deux Toulousains, les voix se posent sur le retour à la diabolisation. Les faussaires antimaçonniques comme Léo Taxil ont fait des petits. Fait notable, après l'antimaçonnisme catholique, politique ou de certains médias, c'est un antimaçonnisme islamique qui « réexploite le complot judéo-maçonnique à des fins politiques », commente Jacques Ravenne.

 

 

 Tome 2 du Rituel de l'ombre, juin 2013, Delcourt

 

Alors dans leurs enquêtes comme dans cette première adaptation, les deux compères changent les rôles et s'en prennent à la société de Thulé, organisation secrète qui a compté plusieurs personnalités nazies avant leur accès au pouvoir. L'occasion de renvoyer l'extrême droite à ses propres démons.

 

Le symbolisme maçonnique, très graphique, fonctionne en BD

 

La réactualisation pour la BD de Delcourt n'a pas servi qu'à tirer la sonnette d'alarme sur les atteintes à la démocratie, la planche illustrée attire aussi d'autres publics. « Des gamins m'ont dit : ‘On a adoré'. On ne savait pas que la Franc-maçonnerie avait été interdite sous l'occupation.'. » Ravenne ne cache pas le plaisir de l'auteur qui éduque. Un fait historique que connaît bien Giacometti, qui avait traité sous l'angle de l'enquête journalistique des spoliations des frères par l'Allemagne et Vichy pendant l'Occupation.

 

Mais la plus grande fierté, il le rappelle, c'est d'avoir lancé un personnage principal « maçon et fier de l'être », quand les collègues journalistes n'ont cessé de le mettre en garde. « T'es malade, ils sont corrompus. Ce sont des affairistes. Tu vas te planter », s'amuse-t-il à redire. Loin d'être anecdotique, la difficile transposition en BD, 500 pages distillées en 90 planches a portée de vrais fruits narratifs. L'occasion d'inclure dès cette première enquête illustrée une dimension personnelle, familiale, du héros principal. Chose approfondie plus tardivement dans les livres. Un ajout scénaristique « de quoi impacter les prochains romans », confirment-ils. Et prendre plus leur aise sur la prochaine adaptation, en se donnant  trois tomes pour recomposer leur univers d'ombres et d'illumination.