“Historiquement, le livre va toujours mal au Brésil. Ça, c'est acquis”

Julie Torterolo - 21.10.2015

Interview - Araken Gomes Ribeiro - Brésil - éditeurs indépendants


Du 9 au 11 octobre dernier, l’ensemble des coordinateurs des réseaux linguistiques de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants s’est réuni à Paris. Trois jours pour échanger, élaborer des stratégies, prendre des décisions collectives sur la situation des éditeurs indépendants dans le monde. L'Alliance, réunissant 400 éditeurs, fait élire ces coordinateurs afin de faire remonter les attentes et besoins des professionnels de leurs confères dans leurs réseaux. L'un d'entre eux, Araken Gomes Ribeiro, coordinateur du réseau lusophone, nous a présenté les enjeux de l’édition dans son pays.

 

Araken Gomes Ribeiro, Brésil (éditions Contra Capa) - Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants

Araken Gomes Ribeiro, coordinateur du réseau lusophone

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Araken Gomes Ribeiro dirige la maison d’édition indépendante Contra Capa — signifiant Quatrième de couverture. Son activité se limite principalement aux sciences humaines et sociales. « Je fais également partie du conseil de gouvernance qui s’appelle LIBRE », explique le coordinateur du réseau lusophone à ActuaLitté.

 

LIBRE, Ligue Brésilienne des Editeurs, regroupe près de 130 éditeurs indépendants et fait également partie de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants. Elle est née lors du Printemps des livres, foire indépendante du livre qui se déroule annuellement à Rio et São Paulo. La ligue entend bien nourrir le débat sur la diversité éditoriale, la concentration des maisons, sous la bannière d'un grand groupe ou l’internationalisation du secteur du livre.

 

Autant de questions qui sont essentielles pour Araken Gomes Ribeiro. « Grâce à l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, nous pouvons de manière plus efficace défendre les éditeurs face au grand groupe, face au problème que la mondialisation nous apporte. Je crois que si l’on n’était pas ensemble pour travailler sur ces idées, ce serait très difficile de survivre ». 

 

En effet, ce que permet avant tout l’Alliance, c'est de réunir et faire se rencontrer des éditeurs proches géographiquement, mais qui ne se connaissaient pas. « La première possibilité de l’alliance est de permettre des rencontres entre des personnes du même métier issues du monde entier. C’est une façon de nous aider à être ensemble. Cela m'a aidé à explorer l’Amérique latine. Par exemple, je connais désormais des éditeurs du Mexique, du Chili et on a même pu se réunir à la foire, grâce à l’Alliance » , précise Araken Gomes Ribeiro. 

 

« Quand on interdit une biographie, c’est la mémoire d’un pays qu’on interdit »​

 

Lorsque l’on évoque le secteur de l’édition au Brésil, un problème vient tout de suite à la bouche du coordinateur : la restriction de la liberté d’expression à travers le concept de droit à la vie privée. « Nous sommes une démocratie, il serait étrange de parler de censure, encore plus lorsque l'on entend parler des éditeurs du Liban ou de Tunisie. Mais, il y a un élément dans la loi qui contribue à restreinte en partie cette liberté. Un principe basé sur la Constitution au Brésil garantit au citoyen le droit à l’intimité et par ce biais, on interdit facilement la publication des biographies de personnalité. »

 

Selon Araken Gomes Ribeiro, l'opinion publique aurait réagi avec l’affaire du chanteur Robertos Carlos en 2007. Le chanteur considéré comme comme le « roi de la musique brésilienne » avait, en se basant sur les articles 20 et 21 du Code civil brésilien, obtenu le retrait à la vente d’une biographie de Paulo Cesar de Araujo qui lui était consacrée. D’autres personnalités brésiliennes, telles que les chanteurs Caetano Veloso, Chico Buarque ou Milton Nascimento, l’avaient rejoint pour créer un groupe, Procure Saber (« Cherchez à savoir »).

 

« Après ce problème, la société a commencé à bouger plus fortement. Quand on interdit une biographie, c’est la mémoire, la culture, l’histoire d’un pays qu’on interdit. Ce mouvement est de plus en plus fort et je crois que dans les années à venir, nous allons réussir à faire tomber ces lois qui recouvrent le droit à l’image, vie privée… », analyse l'éditeur brésilien.

 

« Un des problèmes pour le livre est la taille du Brésil  »

 

Pour ce qui est de l’état du marché du livre au Brésil, le coordinateur est fataliste. « Le livre va toujours mal au Brésil. Historiquement, le livre va mal. Donc ça, c’est acquis ». En juin dernier, on apprenait en effet que les ventes de livres au Brésil ont chuté de 5,16 % soit le plus mauvais résultat enregistré depuis dix ans, assurait l’étude du Sindicato Nacional de Editores de Livros.

 

« Un des vrais problèmes est la taille du pays. Le Brésil est tellement grand que nous éprouvons une forme de censure, dans la circulation des idées, simplement parce qu'il est difficile de transporter les livres. Nous n’avons pas de loi qui garantit l’envoi postal avec un prix réduit ou spécifique. Donc parfois pour envoyer de Rio à Manaus qui est en Amazonie, ça coûte plus cher que le prix du bouquin. C’est donc une sorte de censure, car la personne qui habite à Manaus, qui a bien souvent moins de ressource, va devoir payer plus pour avoir accès à un livre », étaye Araken Gomes Ribeiro.

 

Et le livre numérique dans tout ça ?  La même étude du Sindicato Nacional de Editores de Livros indiquait une modeste croissance : 3,8 millions de réaux en 2012, puis 12,7 millions en 2013 et 16,7 millions en 2014. Pour le coordinateur, deux problèmes sont alors à soulever. « Pour pouvoir lire un livre numérique, encore faut-il avoir un lecteur. Dans le cas du problème des coûts liés à l’envoi des livres, cela ne change donc rien. Les personnes dans le besoin ne peuvent pas non plus avoir accès aux ebooks. Et surtout un livre papier peut passer dans plusieurs mains contrairement  à un ebook. »

 

Pour ce coordinateur, c’est un secteur où tout est encore à construire au Brésil. « Notre maison fait du livre numérique, mais j’ai des soucis à cause des droits d’auteurs. À qui je vais confier mes archives ? À chaque libraire ? Si un auteur me dit je ne veux plus publier avec toi, il faut que j’enlève tout. Comment je fais avec une dizaine de copies dans plusieurs librairies, c’est difficile. Donc j’essaye d’avoir une plateforme de distribution, mais il y a de grandes librairies qui ne veulent pas travailler comme ça. C’est un tout nouveau marché, avec des nouveaux problèmes à régler », conclut Araken Gomes Ribeiro.