Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Image d'histoires, histoires d'images : la place de la télévision

Auteur invité - 27.06.2017

Interview - télévision place société - France histoire images - images filmer télévision


Docteure d’État en science politique, Isabelle Veyrat-Masson dirige le laboratoire communication et politique du CNRS. Elle est l’auteure de plusieurs publications sur l’histoire et la télévision, parmi lesquelles Quand la télévision explore le temps. Membre du bureau de la Société pour l’histoire des médias, elle participe aussi comme experte à de nombreuses émissions de radio et de télévision et assure une chronique régulière sur France Culture. 

 

Propos recueillis par Hervé Pons Belnoue 



Isabelle Veyrat-Masson
 

 

Hervé Pons Belnoue – Vous travaillez notamment sur l’histoire à la télévision, la manière dont elle est filmée et montrée. Quelles grandes évolutions notez-vous des années 50 à aujourd’hui ? 
 

Isabelle Veyrat-Masson – Je cherche à montrer par mon travail que le traitement de l’histoire à la télévision a toujours été très politique. Des années 50 à aujourd’hui, l’histoire a servi à parler de politique à toutes les périodes. L’histoire même de la télévision est aussi l’histoire de la démocratisation et de la liberté de plus en plus grande que nous avons d’aborder des sujets toujours plus nombreux. Dans les années 50, l’émission La caméra explore le temps, en noir et blanc et en direct, animée par un communiste, Stellio Lorenzi, un socialiste, Alain Decaux, et un homme de droite, André Castelot, était extrêmement populaire.

Les Français ont entendu parler de politique au travers d’épisodes sur la Révolution française comme La Terreur et la Vertu. Ils ont entendu parler du débat sur la gauche, la droite, de la question de la liberté et de celle des droits de l’homme. Ils ont découvert la question régionaliste à travers l’histoire des cathares ou bien des bidouillages électoraux à travers d’autres... L’histoire a donc servi les hommes des années 50-60 pour parler politique à une époque où la télévision était tenue par le pouvoir politique de gauche au départ et puis par le général de Gaulle qui a ensuite bien verrouillé les thématiques politiques.

Il a d’ailleurs fait interdire La caméra explore le temps, ce qui a provoqué de vrais débats et des manifestations. L’histoire est brûlante, même lorsqu’elle est traitée dans des feuilletons grand public. La série Les Chevaux du Soleil, adaptée de l’œuvre de Jules Roy, dans les années 70-80, raconte la colonisation de l’Algérie, parle de la torture et de la manière dont Français et Arabes cohabitent, se marient, se disputent et comment la colonisation était à la fois du racisme et de la construction. Certes traitée de manière angélique, la série ne se veut pas un message politique, mais le politique n’en est pas absent. 
 

« ... Cependant, les gens choisissent dans cette multiplication des images [...] des images, des textes ou des sons qui correspondent à ce qu’ils pensent déjà. » 

 

La télévision, l’image a changé quelque chose au traitement de l’histoire et de l’actualité par rapport à la presse écrite ? 


Isabelle Veyrat-Masson –La presse écrite est plus politique : il y a des journaux de toutes les tendances et chacun donne sa propre vision de l’histoire et de l’actualité. En revanche, la télévision n’est pas politique, elle se doit de parler à tout le monde. Elle est œcuménique et publique. Elle est regardée par des gens dont les points de vue divergent. Dans les années 70-80, les feuilletons qui abordaient des questions politiques balançaient toujours entre le pour et le contre. Alors que dans la presse écrite les sujets étaient traités de manière univoque. Cela n’avait pas d’influence, car chacun était conforté dans sa position. La télévision a fait avancer les choses.

Quand on diffuse Holocauste à des millions de gens, des jeunes, des vieux, ils découvrent l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Même s’ils en avaient entendu parler, ils comprennent à travers la vie de deux familles, et des histoires qui sont presque romantiques, ce que la déportation voulait vraiment dire. La télévision a la puissance de l’image, elle a cette fonction que n’a pas la presse écrite, mais on peut la comparer au cinéma et à la radio. L’histoire a trois fonctions : elle fait comprendre, savoir et sentir. L’image animée permet probablement mieux que tout autre média de faire sentir. 
 

Est-ce que l’on n’assisterait pas aujourd’hui à un renversement de ce que vous venez de dire avec la prolifération des images, avec les chaînes d’info en continu, Facebook, Twitter... On peut choisir certaines visions comme avant on pouvait choisir un journal. Serait-ce une perte de sens ? 
 

Isabelle Veyrat-Masson – L’époque actuelle fait deux choses contradictoires. La multiplication des images est indiscutable, mais on peut toujours échapper à l’image comme lorsqu’il n’y avait qu’une télévision avec deux ou trois chaînes. Même si on a le sentiment inverse. Cependant, les gens choisissent dans cette multiplication des images – comme ils l’ont toujours fait auparavant, c’est encore plus facile aujourd’hui – des images, des textes ou des sons qui correspondent à ce qu’ils pensent déjà. C’est le principe de Facebook et de Twitter. On sélectionne à travers ses « amis » des images, des sons, des contenus en fonction de ce qui nous intéresse.

Certes nous sommes confortés dans ce que nous pensons, mais par des images qui arrivent de partout et en plus grand nombre. On ne lit plus les journaux, on lit les articles que vos amis Facebook ont choisis. Aux États-Unis, l’information par Facebook est plus importante que par les médias traditionnels. Si les gens ne sont touchés que par une sélection d’articles et de contenus qui viennent de ceux qui pensent comme eux, je crois, cependant que le champ est plus ouvert qu’avant. Même si on lit à travers nos amis, nos amis lisent plus qu’un seul journal, alors les sources sont multipliées. 
 

« ... Dans cette multiplication d’informations venues de toutes parts, il est très difficile de se repérer, nous sommes comme nus. » 

 

Mais alors l’information se réduit à quelques images, ou petites séquences vidéo, que l’on ne remet pas en cause ? 
 

Isabelle Veyrat-Masson – Ce problème est en train d’être résolu par le Décodex du Monde et les autres décodeurs qui vont apparaître. Dans cette multiplication d’informations venues de toutes parts, il est très difficile de se repérer, nous sommes comme nus. Nous sommes aussi moins structurés qu’avant, lorsque nos structures mentales étaient faites d’affirmations comme « je suis communiste », « je suis socialiste », « je suis de droite », « je suis jeune », « je suis vieux », qui donnaient des grilles d’interprétations suffisamment fixes pour se repérer dans le réel. La sélection faite était presque naturelle, inconsciente dans le réel.



Aujourd’hui nous sommes moins structurés, moins dogmatiques, ce qui est une bonne chose, mais notre grille est moins ferme. Il est difficile de se faire une opinion entre le vrai et le faux, alors on cherche comment se repérer dans la multiplicité du réel. Les médias et les États vont nous donner les moyens de nous repérer, c’est ce qui se passe en ce moment, même si nous sommes encore dans un espace de non-droit, une période intermédiaire, totalement floue, mais nous allons parvenir à faire le tri. On va progressivement apprendre à vivre dans cette société l’hyperinformation, d’hypermédiatisation, même si, comme à toutes les époques, on se fera toujours avoir par des rumeurs et des fausses informations... 
 

« ... On va progressivement apprendre à vivre dans cette société d’hyperinformation, d’hypermédiatisation, même si, comme à toutes les époques, on se fera toujours avoir par des rumeurs et des fausses informations.... » 

 

Et comment plus particulièrement évolue le statut de l’image ? 
 

Isabelle Veyrat-Masson – La véracité de l’image est mise en cause depuis que l’image existe. L’image, la photographie, a tout de suite été truquée tout en servant de preuve. Les communards l’ont appris à leurs dépens lorsqu’ils se sont pris en photo, car, lorsque les Versaillais sont arrivés, ils s’en sont servis pour repérer ceux qui étaient sur les barricades... Cela n’est plus possible, car l’on sait que la photo servira de preuve, mais, en même temps, les Palestiniens, avant d’aller se faire exploser en Israël, faisaient toujours une cassette pour montrer au contraire la préparation de leur crime. L’image sert depuis toujours de preuve, de rituel, de monstration, mais quand Méliès a vu les films des frères Lumière il s’est tout de suite dit : je sais comment les truquer ! L’image est une preuve et un moyen de détourner la preuve. 
 

Après, il faut catégoriser les images. Quand vous entrez dans une salle de cinéma, vous savez que ce que vous allez voir est faux. On suspend l’incrédulité pendant le temps du film et on pleure parce qu’on a envie de croire que c’est vrai. Quand on dit que les gens ont eu peur en voyant arriver le train, c’est faux. Ils savaient que ce n’était pas un vrai train et qu’ils ne seraient pas écrasés. En revanche il y a d’autres types de cinéma, le documentaire, le reportage, le feuilleton télévisé, où l’image est envisagée de différentes manières. Nous ne sommes plus dans la suspension de l’incrédulité, au contraire, on a envie de croire et on crée des incrédulités qui ne sont pas naturelles. En regardant des images documentaires, on a envie d’y croire, il faut donc élaborer une critique. C’est le contraire du cinéma de fiction. Notamment le docufiction qui mélange la suspension de l’incrédulité avec la suspension de la crédulité. On se sert de l’une pour faire croire à l’autre. 
 

En ce moment il y a un double mouvement, les gens n’ont plus confiance dans leur Église, leur parti, leurs familles. La mise en doute de toute parole profonde et en même temps les conditions de truquage se sont fortement améliorées. On n’a pas les moyens pour certaines images de voir si elles ont été truquées, alors, évidemment, toutes les images sont contestables et plus personne ne croit en la véracité de l’image. Cela pose un problème, car si l’on ne croit jamais en rien de ce qui existe alors nous sommes perdus. 

 

En quoi croit-on alors ? 


Isabelle Veyrat-Masson – On croit aux populistes, on croit à ceux qui sont plus habiles que les autres. Car, comme on ne peut pas vivre sans croire, on cherche des nouvelles croyances et ces croyances font peur. Ce n’est pas la raison ou « l’homme raisonnable » qui attire les gens malheureux. Le doute, le scepticisme généralisé n’est pas facteur d’intelligence ou de socratisme, il est facteur de « gourouïsation » et de mise en secte des sociétés. Les audiences des gens qui font des propositions clés en main, avec des images toutes faites auxquelles on a envie de croire, sont dangereuses. 

 

Est-ce l’image qui donne le sens ? Une image parle-t-elle toute seule ? 


Isabelle Veyrat-Masson – Non, tout est une question de légende, c’est un peu comme les caricatures. Si on regarde des dessins satiriques libanais, on n’y comprend rien. Seule la légende donne le sens. L’image ne parle pas toute seule ; elle peut dire une chose et son contraire, c’est la légende, la voix off, le montage, qui donnent le sens, même si parfois certaines images résistent. 
 

« ... Seule la légende donne le sens. L’image ne parle pas toute seule ; elle peut dire une chose et son contraire, c’est la légende, la voix off, le montage, qui donnent le sens, même si parfois certaines images résistent. » 

 

Peut-on aujourd’hui opposer à la logosphère une sorte d’imagosphère ? 


Isabelle Veyrat-Masson – Ou de vidéosphère, comme dit Régis Debray, mais je crois que c’est faux. L’image a beau être partout et multiple, elle ne dit pas grandchose. Ce qui est dit dans l’image c’est le logos, ce sont les mots et les références. Quand vous regardez la sortie des usines Lumière en 1895, ce qui nous intéresse ce n’est pas forcément que ce soit le premier film de cinéma, c’est le fait que les femmes aient des grands chapeaux, que les ouvrières soient en tablier : des choses qui à l’époque n’évoquaient rien de politique ; mais pour nous, avec le recul historique, nous décelons une société profondément inégalitaire. Il existe dans l’image elle-même un message qui lui échappe et qui est toujours le plus fort. 
 

Que l’on voit mieux avec le temps ? 


Isabelle Veyrat-Masson – Les personnes qui ont vu les premières images de gens bouger ont été amusées, mais elles ont été surtout intéressées par les feuilles dans le vent. Ou par la mer. Les images de mer ont été bouleversantes pour les gens qui ne l’avaient jamais vue. Le mouvement de la mer a apporté quelque chose d’imprévu et de supplémentaire à des images qui n’étaient originellement destinées qu’à montrer des gens marchant sur la plage. Alors, le recul permet de voir mieux ou autrement ou plus du tout.

On le voit avec la religion, les églises parlaient constamment aux illettrés au travers des bandes dessinées, des illustrations qui ornaient les églises et qui sont pour nous illisibles. Comme les dessins de la grotte de Lascaux, ils sont beaux, mais les images ne nous parlent pas. Ce n’est pas faute d’essayer de les faire parler. 
 

On en revient à la question de la légende et du logos... 


Isabelle Veyrat-Masson – Oui et des références. Non seulement il faut qu’il y ait la légende, mais il faut aussi les références pour comprendre la légende. Si les images parlent peu, en revanche l’analogie de l’image parle : si au lieu de décrire une table vous filmez une table, vous comprenez tout de suite. Et je crois beaucoup au plaisir ! On n’y fait pas assez souvent référence. Le divertissement a toujours été important pour les hommes.

Nous prenons du plaisir à regarder des images. Ceux de Lascaux devaient prendre du plaisir à voir la beauté des animaux dessinés sur les parois de leur grotte. Le plaisir est politique, c’est pour cela qu’on l’interdit aussi. Quand l’Islam interdit la reproduction, c’est pour casser le plaisir. C’est un acte politique. 

 

En partenariat avec l'agence Ecla


 

Quand la television explore le temps - Isabelle Veyrat-Masson - Fayard - 9782213605951 - 32 €