Interview avec Judith Forest

Clément Solym - 24.12.2010

Interview - Momon - 1h25 - autobiographie


C'est dans un diner de Manhattan que Judith Forest accepte de nous rencontrer pour une interview, à quelques semaines de la sortie de son deuxième album, très attendu.

On se souvient que la jeune dessinatrice française avait créé le buzz et l'émoi l'hiver dernier avec un premier album très percutant. « 1h25 » était une sorte de journal intime illustré, dans lequel elle confessait son entrée en bande dessinée et ses liaisons à rebondissements avec quelques dessinateurs de la scène indépendante. Dès sa sortie, ce livre, bien que publié par la Cinquième Couche, un petit éditeur belge peu habitué aux succès de librairie, avait créé un véritable engouement chez les journalistes, les libraires et les nombreux lecteurs. Après ce passage éclair sous les projecteurs médiatiques, Judith Forest est toutefois restée très discrète. On savait, via Facebook, qu'elle préparait un nouvel album. L'éditeur a annoncé il y a quelques semaines que ce nouveau titre, « Momon », sortirait lors du festival d'Angoulême.

À quelques semaines de la sortie, le moment est venu de savoir comment la jeune dessinatrice se prépare à affronter les médias, qui attendent avec impatience le deuxième tome de ses confessions...

Si tu séjournes à New York, alors que ton deuxième livre vient de sortir de l'imprimerie, c'est parce que tu angoisses ?

Haha. Oui. J’angoisse tout le temps, de toute façon. Enfin non, pas tout le temps, mais dès qu’il s’agit d’apparaître en public, d’affronter les autres et leur jugement, oui, j’angoisse. Et parfois, même, je me débrouille très bien pour angoisser toute seule. Je ne crois pas que New York pourrait me guérir de ça…

Pourquoi avoir choisi New York, alors ?

C’est un pur hasard, comme j’avais « choisi » Paris et puis Bruxelles, et puis un bled perdu de Bretagne… Une amie vit ici, en coloc, et sa coloc repartait à Bordeaux et il y avait une chambre libre. Mon anglais est juste awful. C’était l’occasion de l’améliorer et de connaître un tout petit peu cette ville. Je l’aime bien, d’ailleurs. On y est tous parfaitement anonyme. C’est comme si je n’existais pas. Et je dois dire que ça fait du bien. Je n’aurais jamais pu dire une chose pareille il y a deux ans ! Et puis, peut-être que j’aurai une aventure avec Art Spiegelman ! (Elle rit aux éclats mais sans faire de bruit.)

Dans ton premier livre, tu n'étais personne parce que tu n'avais pas encore publié, mais dans « Momon », les interrogations semblent bien plus profondes. On dirait que même le fait de rencontrer le succès, d'avoir des lecteurs, ne suffit pas à te faire exister vraiment. C'est ce que tu ressens ?

Je sais, enfin il paraît que le simple fait d’exister est évident pour la plupart des gens… Pour moi, je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi non plus. Enfin, je suis loin de tout ça, ici. Ça m’ennuie un peu d’y penser. Il me semble que cette table existe, que ce café est trop léger, que tes enfants sont beaux… Tout à l’heure, j’irai voir la Neue Galery. Tout ça me semble tellement plus vrai…

Bon, j’avais besoin d’exister vraiment, avec « 1h25 ». Enfin, je croyais qu’on pouvait exister par un livre. Qu’il suffisait de dire « j’existe » dans un livre pour que ça devienne vrai. Haha. C’est comme les stickers « vu à la télé » ! Alors, apparemment, dans une certaine mesure, c’est vrai : j’ai plein d’amis sur Facebook maintenant. J’existe en tant qu’auteure. Au moins un peu. Mais à part ça ? Et puis, quand un premier livre a du succès, comme ça, et qu’il faut attaquer le suivant… Tu es auteur aussi. Peut-être que tu connais ces peurs-là ? Ne pas être à la hauteur, décevoir, tout ça. Est-ce que ça a du sens ? Pourquoi je fais ça ? Ou bien tu as l’habitude. Moi pas. Exister n’a jamais été évident pour moi. Même si personne n’a rien demandé, je n’arrive pas à croire que mon existence est légitime. Je me fais carrément l’effet, mais tout le temps, d’être déplacée, d’être un imposteur, pas à ma place. Une menteuse qu’on aime pour sa sincérité… Ohlàlà… Et puis, faire un livre dans le seul but d’exister… Je ne sais pas… Est-ce un but légitime ? Est-ce que ça peut intéresser les autres ?

En même temps, quand on y pense, le succès de « 1h25 » est presque inquiétant. C’est un livre égocentrique dont le personnage n’a pas de consistance et qui cherche à en avoir une en étant aimée des lecteurs. C’est un but pathétique. Mais je n’avais vraiment rien d’autre à faire. Et il a plu. Pourquoi ? Revenir sur un succès aussi problématique me semblait pertinent. Mais si je veux être complètement honnête, il s’agit encore du même but : qu’on m’aime ! et alors j’existerai peut-être un peu.


On dirait que tu es passée de l'adolescence à l'âge adulte. Dans « Momon », tu te poses des questions plus terribles encore que dans « 1h25 ». On dirait même que tu te méfies de tes éditeurs...

Je crois qu’à un moment, je suis devenue complètement parano. Tout ça m’a dépassée. Les articles, les commentaires élogieux, les télés… Et puis, ils sont très gentils à La 5e Couche, et ils étaient très contents du succès d’« 1h25 ». Alors ils me pressaient un peu pour le livre suivant… Ils voulaient qu’il arrive vite, mais je n’avais plus rien à dire… Ils me donnaient carrément des idées : et si tu parlais de ça ! Et si tu parlais de ci ! C’est comme s’ils avaient voulu l’écrire à ma place… Alors j’ai pété les plombs je crois. J’ai eu l’impression que tout ça m’échappait, qu’on m’aimait vraiment pour de mauvaises raisons. J’étais fâchée sur mon éditeur parce qu’il m’avait tellement fait refaire que ce n’était plus mon livre… Je ne savais plus, du coup, si on m’aimait moi ou si c’était le livre d’un autre, le livre de mes éditeurs… J’ai vraiment flippé.

Puis c’est venu tout seul, de cet étrange besoin d’exister malgré tout. Le succès d’« 1h25 » a fourni la matière. Je n’avais plus qu’à la façonner.

Qu'attends-tu de ce deuxième album ?

Qu’il plaise encore plus que le premier et que mon éditeur devienne riche ! Il pourra publier plein de livres plus importants que les miens.

Qu'est-ce qui te ferait vraiment plaisir à Angoulême ?

Houlà. Que personne ne me reconnaisse ! Je ne suis pas encore sûre d’y aller. Xavier essaye de me convaincre, mais je ne vois vraiment pas ce que ma présence pourrait ajouter… À part revoir mon cher Fabrice Neaud, je n’en vois vraiment pas l’intérêt. J’ai bien trop peur qu’on m’y démasque, qu’on voie tous mes mensonges sur mon visage, toute ma vanité, toute mon inconsistance… Je préfère que le public, que les lecteurs m’aiment de loin… Je ne suis pas très courageuse… Mais peut-être, si je suis en Europe à ce moment-là, peut-être que j’irai avec un cache-nez, des lunettes noires et un chapeau. Mais bon, j’en fais des cauchemars alors ça m’étonnerait.

Plus sérieusement, je suis paniquée à l’avance. J’ai une trouille monstre. Je préfère me dire que ça n’a aucune importance, que ce n’est qu’un livre de plus, lancé dans l’océan des publications. Une autobio de fille de plus. J’espère que ce sera un succès quand même… Enfin, je ne sais pas ce que je veux.

Travailles-tu déjà à un troisième volet ?

Non ! Je suis en vacances. On verra dans six mois, dans un an. Je ne sais pas. Je crois que je vais faire de la science fiction. Quelque chose comme ça. Un truc qui n’a rien à voir. Tant qu’à raconter des inepties… En fait j’essaye de donner de la consistance à ce qui n’en a pas. Au fond, l’autobiographie n’est intéressante que dans le cas d’une névrose, et seulement pour son auteure. Sauf quand on s’appelle Proust ou Neaud, naturellement. Finalement, « Momon » m’a peut-être bien réconciliée, une fois pour toutes, avec la fiction. J’ai dépassé le soupçon. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. Mais je ne voudrais pas que les gens croient que Momon est « prise de tête » !




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