François et Emmanuel Lepage : Vous pouvez leur demander la lune !

Cécile Pellerin - 04.01.2016

Interview - bande dessinée - Antarctique - frère


Il n'est sans doute pas besoin d'être amateur de bande dessinée pour apprécier La lune est blanche. Récompensé à juste titre par de nombreux prix, ce livre, oscille entre roman graphique, photographique et documentaire,  entre histoire personnelle, intime et expédition scientifique, éveille nos sens comme notre soif de connaissance, contente notre curiosité, assure un absolu dépaysement, touche notre âme. Magnifique !

 

Esthétique et sensible, instructif  et sans ennui, multiple et ouvert, empreint d'humanité,  il interpelle, quelle que soit la manière de l'appréhender.

 

A l'occasion de la sortie d'un Coffret limité regroupant la bande dessinée documentaire de François et Emmanuel Lepage en Antarctique avec le livre de photographies que François Lepage a réalisé sur ce même voyage, ActuaLitté.com vous livre sa rencontre avec ces deux auteurs.

 

 

L'expédition en Antarctique

 

CP. D’où vient votre attirance pour les contrées polaires ? Etiez-vous tous les deux passionnés par ces régions extrêmes ou la passion de l’un a-t-elle déteint sur l’autre ?

 

Emmanuel. Je n’avais pas d’attirance particulière pour les régions polaires. J’y suis venu par ce premier voyage dans les terres australes en 2010. Outre la fascination d’aller dans des terres où  peu d’hommes mettent les pieds, j’étais enthousiaste à l’idée de passer un mois sur un bateau. L‘intérêt pour la mer et les bateaux, par contre, est très ancien puisque enfant et adolescent, nombre des histoires que je dessinais se passaient en mer.

 

François. Je n’ai jamais rêvé d’aller à Kerguelen, ni en Antarctique. Et je n’ai jamais imaginé que mon métier me permettrait de tels voyages.  J’étais attiré par l’Asie. Très jeune j’ai eu cette certitude qu’il me fallait voyager. Pour moi le voyage était lié à l’érotisme. Et l’érotisme à l’Asie… Ce premier voyage dans les Australes a été une découverte inouïe : une sorte de plongée dans la pureté du monde, d’un monde d’avant l’homme.

 

CP. Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans cette expédition ?

 

Emmanuel. Le fait de ne rien pouvoir anticiper et d’être dépendant des conditions climatiques et des décisions, souvent changeantes, de la logistique polaire. De par mon métier j’aime avoir prise sur les choses et je suis maître de mon travail… Là tout m’échappait et nous devions nous soumettre…. Le mal de mer à côté,  c’était anecdotique !

 

François. Je ne peux pas dire qu’il y ait eu pour ma part de moments vraiment difficiles dans cette expédition, si ce n’est l’inconfort du voyage. A bord de l’Astrolabe, même si je n’étais pas vraiment malade en bateau, j’avais  toujours cette sensation d’être nauséeux, de ne pas être dans mon assiette, de manquer d’énergie, probablement parce que l’on en dépense beaucoup à tenter de garder l’équilibre. Et le retour en bateau a été très pénible. A l’aller,  le rêve, l’aventure nous faisaient tenir !

Ensuite, il y a le raid, les maux de tête liés à l’altitude et la déshydratation. La fatigue de plus d’un mois de voyage non-stop pour atteindre Concordia.

Et puis il y a la dimension psychologique. L’incertitude permanente. Va-t-on partir, ne pas partir, rester dans le pack, s’en sortir, monter à bord du raid ou pas, rester à Concordia pour l’hivernage ou voir arriver l’avion ?… Mais cela fait partie de l’aventure, c’est ce qui donne le goût du voyage ! Un grand sentiment de vivre en fait ! Et c’est moins dur que l’incertitude professionnelle !

 

CP. Votre plus bel étonnement en Antarctique ?

 

Emmanuel. Probablement le moment où l’on sort de notre gangue de glace et où nous nous retrouvons dans une mer intérieure plate comme un miroir où dérivent des icebergs gigantesques. Nous entrions dans un autre monde.

 

François. Il y  en a eu plusieurs et il n’est pas facile de trancher. Le moment le plus émouvant fut pour moi ce qui m’est resté comme étant «  la nuit aux glaçons » : glisser dans l’aube bleue sur une houle glacée, ce moment où la mer commence à figer… Nous étions, Emmanuel et moi seuls sur le pont, il était deux ou trois heures du matin… Ce sentiment  de vivre un moment unique et de le partager dans l’intimité fraternelle. Puis l’arrivée au milieu des icebergs, ce que j’ai décrit comme ceci dans la Lune est Blanche : Nous glissons sans bruit sur le miroir d’une autre réalité, accrochés au bastingage comme à un rêve, sidérés, immobiles dans la beauté des choses… Les icebergs sont comme les dômes d’une ville engloutie. On vient de nous tendre la clef d’un monde inaccessible et lointain, d’une nature gigantesque et confidentielle.

 

CP. Etait-il concevable de réaliser cette expédition en Antarctique l’un sans l’autre ? Pourquoi ?

 

Emmanuel. Dès le début il était prévu de faire ce voyage ensemble. Sans doute aurait-il pu se faire séparément, mais ça aurait fait un livre différent !

 

François. Pour moi, la question au départ ne s’est pas posée car c’est Emmanuel qui m’a proposé de me joindre à cette aventure. Par contre, lorsque nous sommes arrivés à Dumont D’Urville et que le chef des expéditions nous a demandé de partir séparément, moi sur le Raid et Emmanuel à DDU, je m’y suis opposé. Ce n’était pas de partir seul sur le raid qui m’effrayait mais de ne pas mener à bout ce projet ensemble. Pour moi ce voyage en Antarctique c’était avant toute chose un voyage avec mon frère, entre frangins, et une expérience artistique commune. De se séparer au milieu du voyage était à mon sens absurde ! Et je voyais à ce moment-là, déjà, cette hypothèse  comme un évènement qui allait peser sur nos rapports de frères, sur notre complicité. Je me voyais déjà porter le poids de cette culpabilité d’avoir laissé mon frère à DDU alors que j’allais moi partir faire ce voyage au bout de la terre, voyage dans lequel il m’avait entraîné !

 

CP. Quel souvenir (s’il n’y en avait qu’un) de complicité  gardez-vous  de ce voyage?

 

Emmanuel. Lorsque nous nous sommes retrouvé face au chef de la logistique polaire et que François lui a dit : "nous partons ensemble sur le raid".

 

François. Ce souvenir justement. Ce moment dans lequel, par un coup de bluff incompréhensible - et non prémédité - j’ai dit au chef d’expédition que nous avions changé d’avis et que nous partions tous les deux sur le raid … Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment que le petit frère avait modifié sa place auprès du grand frère : qu’il n’y avait plus le petit frère et le grand frère ; mais deux frères avec leurs forces et leur faiblesses.

 

©François Lepage

Le projet artistique

 

CP. Vous aviez déjà travaillé ensemble lors d’un précédent voyage. Pourquoi cette envie de renouveler l’expérience ?

 

Emmanuel. Lors du précédent voyage dans les terres australes, s'il n’avait pas été question de faire un livre ensemble. François et Caroline, la journaliste qui avait été à l’initiative de ce projet, ont fait un livre sur le bateau ravitailleur sur lequel nous avions embarqué et moi une bande dessinée.


Par contre nous avions conçu une exposition qui associait nos trois regards. L’idée est sans doute venue de là.

François. Lors du voyage à bord du Marion Dufresne nous n’avions pas de projet commun. Et je me rappelle être descendu sur le quai avec ce petit regret, celui qu’Emmanuel ne m’ait pas proposé de s’associer à lui sur une œuvre commune.

Près de deux ans plus tard Emmanuel me proposa de partir en Antarctique pour faire un livre à deux. Je venais tout juste de faire un rêve dans lequel je regrettais de n’avoir pas fait ce livre dans les îles australes… Peut-on vraiment parler de coïncidence ? Peut-être étions-nous enfin prêts pour ce livre ensemble? Pour moi l’envie et le défi étaient dans cette rencontre artistique. De marcher avec Emmanuel sur un autre terrain, celui de la création. L’Antarctique était un beau prétexte, le décor insensé  et improbable d’une aventure avant tout fraternelle.

 

CP. Comment est né ce projet artistique ? Etait-il clairement défini avant le départ ou a-t-il mûri, s’est-il plutôt construit pendant et après le voyage ?

 

Emmanuel. Il était convenu que j’écrive le scénario et conçoive la bande dessinée dès le départ et que les photos de François seraient intégrées dans le récit. Rien de plus.

 

François. La seule chose que nous savions avant de partir était que nous allions faire une BD qui associerait dessins, grandes illustrations, croquis et photos. Qu’il s’agirait du récit de cette aventure, qu’on y parlerait de l’Antarctique et des activités menées par l’institut polaire et la recherche française sur ces territoires. Pour le reste, les choses se sont construites tout au long du voyage puis au retour bien évidemment.

 

CP. Comment avez-vous travaillé ? En solitaire, indépendamment  chacun de votre côté ou au contraire, le plus souvent ensemble ? Comment l’insertion des photos à l’intérieur du roman graphique s’est-elle réalisée ?

 

Emmanuel. Chacun a travaillé de son côté pendant le voyage. François sur ses photos, moi sur mes croquis. Je prenais des notes et François témoignait de son voyage dans des longs mails envoyés à sa compagne.
Au retour j’ai demandé à François de faire une sélection des photos qu’il voulait voir publier et de me raconter par écrit son voyage. Il m’a donné les lettres à sa compagne. Je suis parti de cela pour construire l’histoire.

 

François. Sur place, nous ne parlions pas du projet. Chacun vivait l’aventure, accumulait sa matière. Pour ma part, le travail photographique s’est nécessairement fait dans son intégralité sur place. Cependant, le travail d’éditing au retour, a été très important et relativement long. En effet, il s’agissait pour moi de choisir dans les milliers de photographies, les 70 à 80 photos que m’avait demandées Emmanuel. Mon intention était de faire un choix qui corresponde à ma vision de ce territoire. J’ai voulu écarter toutes celles qui ne participaient pas à donner une image mystérieuse et énigmatique du continent. Toutes celles qui me semblaient trop illustratives. Ce que j’ai cherché dans mes photographies ce sont des images qui participaient à écrire ce qui était pour moi l’essence de ce territoire, et du voyage que j’y ai fait.

Par exemple, la photo de la page 208 -209  (l’Homme qui marche) est pour moi l’une de celle qui restera de ce voyage. Elle  a d’ailleurs servi de couverture pour mon livre Les Ombres Claires* et devait composer la couverture de la Lune est Blanche. Elle n’a rien de spectaculaire. Mais elle représente pour moi ce voyage, l’aventure humaine et fraternelle. En effet, la solitude de cet homme qui marche, le fait qu’il semble s’apprêter à sortir du cadre, qu’il soit aussi sombre que son ombre, aussi énigmatique, l’apparente pour ma part à une représentation symbolique de ce voyage : un voyage sur un continent qui est un grand écran blanc où tout est à écrire. Comme un territoire imaginaire, où la seule chose à observer sont les ombres qu’on y laisse, celles de nos tracteurs, de nos fumées, de nos silhouettes, nos propres ombres, nos propres peurs, démons et fantasmes…

 

 

J’ai donné à Emmanuel un « second choix » d’images, qui me semblait moins intéressantes mais qui pouvaient participer à l’écriture du récit. Emmanuel a choisi certaines photos dans cette sélection pour faire avancer le récit. Tout comme il a supprimé certaines photos qui étaient importantes pour moi mais qui lui ont paru redondantes et qui – pour cette raison - auraient pu ralentir le rythme du livre.

 

CP. Etiez-vous d’accord sur tout ?

 

Emmanuel. Pas toujours. Je faisais lire les textes et les planches à François et parfois il nuançait les propos. Il modifiait aussi les mots quand c’était lui qui parlait. Mais globalement je n’ai pas le souvenir de désaccords.

 

François. Après notre retour d’Antarctique, nous avons laissé passer quelques temps, deux mois peut-être. Quand nous nous sommes revus et avons discuté du projet, nous étions d’accord sur une chose fondamentale, c’est qu’il fallait aborder notre relation de frère. 

Pour le reste les choses ont été assez fluides. Dans cette collaboration, il me semblait évident que nous devions nous faire confiance. J’ai fait confiance à Emmanuel dans sa capacité à construire le récit (ce qu’il m’avait demandé dès le début, lorsqu’il m’a proposé de faire ce livre) et les choix parfois radicaux qu’il fallait faire, comme par exemple sur la question des photos intégrées ou non.

Tout comme nous avons fait confiance au graphiste de Futuropolis lorsqu’il nous a proposé une couverture avec une photo qui ne faisait pas partie des photographies du « premier choix ».

 

CP. Avez-vous pensé un moment que le projet artistique pouvait ne pas aboutir ? Y-a-t-il eu des moments de doute ? A quels moments ?

 

Emmanuel. Au début. Je me suis demandé comment raconter une histoire où finalement rien ne s’est passé comme prévu, où nous avons passé le plus clair de notre temps à attendre. Comment dire cette attente ? L’attente concrète, avant de partir, sur le bateau, à Concordia, mais aussi l’attente des scientifiques, des hivernants par rapport à ce qu’on allait raconter. Oui, ce livre a été très complexe à monter et j’ai douté souvent de pouvoir y arriver.

 

François. JE n’ai pas eu ce type de question. Il n’y avait pas de doute pour ma part que ce projet aboutirait !

 

CP. Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce projet artistique ?

 

Emmanuel. Sans doute d’organiser tous ces éléments disparates (bandes dessinées, illustrations, photos, lettres, croquis …) sans perdre le lecteur.

 

CP. Comment le talent et la sensibilité de l’un sert le talent et la sensibilité de l’autre ?

 

Emmanuel. Les photos de François ont porté le récit puisque qu’elles étaient là avant la bande-dessinée ! L’histoire a été construire et organisée à partir d’elles. J’ai voulu les mettre en scène de manière à ce que, quand elles surgissent, elles prennent toute leur force. Les photos de François sont tellement fortes et exigeantes que je me devais d’assurer de mon côté aussi !

 

François. Je ne peux vraiment m’avancer sur cette question… Je ne peux vraiment pas y répondre! Il faudrait le demander aux lecteurs !

 

 

La relation fraternelle

 

CP. Est-il simple de travailler ensemble lorsqu’on est frère ? La complicité sait-elle se passer de longues explications  ou bien avez-vous besoin d’échanger longuement ?

 

Emmanuel. Oui et non ; d’un côté nous nous connaissons bien et parfois nous n’avons pas besoin de parler pour nous comprendre .Je m’amuse parfois à repérer ce que François a lui aussi   a repéré de son côté dans une scène qui se passe sous nos yeux, une silhouette, un visage.

Mais par ailleurs il y a aussi tout notre passé, nos mythologies vis à vis de l’autre, celles sur lesquelles nous nous sommes construits  et dont il est bien difficile de se défaire lorsqu’on est tous les deux.

 

François. On ne peut pas dire qu’il a été compliqué de travailler avec Emmanuel sur ce projet. Les choses ont été fluides au niveau de la création. Tout comme l’a été le voyage, si ce n’est de brefs moments de tensions, comme il en existe nécessairement dans toute aventure humaine qui nécessite confinement et promiscuité ! En général, nous n’avons pas besoin d’échanger longuement. Les choses se passent de mots, et il y a des sujets que l’on n'aborde pas : comme notre relation de frère par exemple, sujet que nous n’avons jamais je pense abordé si ce n’est dans le livre justement.

 

CP. Etes-vous complémentaires ou indispensables l’un à l’autre ? Que vous apporte ce travail fraternel qu’un travail plus personnel et individuel ne permettrait pas ?

 

Emmanuel. Dans ce livre, plutôt complémentaires. Mais je crois que c’est important aussi de faire et d’exister individuellement. Savoir que l’on n'a pas « besoin » de l’autre mais que de faire des choses ensemble ne peut que nous enrichir.

 

François. Je pense que nous avons réussi dans ce travail à créer de la complémentarité dans nos créations. A mettre nos travaux en résonance en quelque sorte.

Je ne parlerai pas d’influence mais plutôt d’une attention à nos créations et sensibilités respectives. Et je pense aussi que nous ne sommes pas frères pour rien. Que nos sensibilités sont assez proches, notre idée du beau aussi.

 

CP. Etes-vous influençable l’un envers l’autre ?

 

Emmanuel. Oui, je suis très admiratif des choix de compositions de François, du regard qu’il porte sur le monde. C’est un grand photographe (indépendamment que ce soit mon frère !)

 

François. Pour ma part, j’ai une grande admiration pour le travail d’Emmanuel, pour l’artiste qu’il est. Et travailler près de lui m’a appris à mieux vivre l’insatisfaction que je peux ressentir parfois à la fin d’une journée de travail quand je n’ai pas réussi à obtenir ce que je cherche. Son regard sur la création m’a permis d’approfondir mon approche Comprendre que la création est un travail avant tout. Avec ses recherches, ses découragements, ses petites victoires. Que ce qui compte est ce que l’on fait à un moment donné, dans les conditions qui nous sont données. L’essentiel, C’est la quête !

 

CP. Comment on s’y prend pour trouver sa place dans un duo,  se sentir bien au cœur du succès, ni trop haut ni trop bas ?

 

François. C’est une bonne question ! Et je ne suis pas certain d’avoir trouvé la réponse ! C’est une question d’équilibre, qu’il faut tenter de garder ou de retrouver à chaque instant. Ce n’est pas simple, parfois douloureux. Depuis la sortie du livre, nous avons beaucoup voyagé avec Emmanuel à la rencontre de nos lecteurs, dans les festivals, auprès des auteurs, avec l’éditeur… Et le fait est que dans ce monde, qui est celui d’Emmanuel, celui dans lequel il évolue depuis près de 30 ans, je n’existe pas…  Ou du moins un petit peu maintenant avec la sortie de ce livre. Je crois que ma réponse est de prendre ce qui m’est donné, par le succès de ce livre (les rencontres, les touchants retours des lecteurs, les confidences qu’ils vous font, ce qu’ils vous donnent)  plutôt que de m’attacher au reste. C’est aussi pour moi une aventure qui m’est donnée, une quête, celle de l’humilité… Tenter de ne pas accorder trop d’importance à l’égo, permet de se sentir plus libre, et d’aborder les choses avec moins de pesanteur, y compris la création.

 

CP. Cette aventure familiale a-t-elle fait naître d’autres projets communs ou aspirez-vous plutôt à retrouver votre indépendance ?

 

Emmanuel. Pour l’instant chacun retravaille sur des projets indépendamment de l’autre. On verra si une autre opportunité se présente…

 

François. Je crois que pour ma part, en ce moment, j’ai besoin de retourner à mes projets, à mon monde, celui de la photographie. Je n’exclus pas du tout l’idée - ni le désir  - de me relancer un jour dans un projet artistique avec Emmanuel ! Mais il faudra se renouveler et  penser une autre forme de collaboration.

 

CP. A travers cette expérience peu ordinaire, racontée avec une belle sensibilité et beaucoup de précisions passionnantes, vous avez assurément donné des envies de voyage et d’évasion mais vous avez aussi offert aux lecteurs l’image saisissante d’une relation fraternelle intime, touchante de sincérité, d’une tonalité juste.  Etait-ce important pour vous  de transmettre cela ? Vous sentez-vous privilégié dans ce domaine ?

 

Emmanuel. Il était pour nous évident, très vite, que partir ensemble allait nous obliger à « lâcher » des choses de notre propre histoire familiale, non par envie mais pour comprendre ;  parce que ce qui se jouait à certains moments, trouvait sa source dans notre relation intime.

Comment dire les choses sans tomber dans le pathos ou l’impudeur. Là a été, pour moi, l’équilibre le plus difficile à trouver.

 

François. Je pense vraiment que c’est une chance de pouvoir à l’âge adulte partager une aventure humaine et artistique aussi forte avec son frère, ou avec un membre de sa famille. Beaucoup de gens viennent nous voir pour nous parler de leur relation à leur fratrie, des rivalités auxquelles elle est confrontée, ce qu’ils auraient souhaité, ce à côté de quoi ils sont passés ou ce qu’ils ont pu réaliser. Je crois que dans le livre au fond, c’est ce qui touche le plus les gens, dans leur intimité. Nous avons évoqué cette relation avec justesse c’est vrai, avec pudeur. La pudeur, c’est ce qui caractérise le mieux notre relation, et la justesse, c’est ce qui m’intéresse le plus dans la vie, que ce soit dans mon travail, ma photographie et ma relation avec les gens.

 

©François Lepage

 

Les projets à venir

 

CP. Et maintenant ? Quels projets à venir (s'il est possible d'en parler) ?

 

François. J’ai différents projets en cours d’élaboration dont un sur les terres isolées et protégées. Ce projet s’appelle Réserves. Il se nourrit du travail que j’ai fait en Antarctique et dans les australes ainsi que d’autres réalisés dans les réserves naturelles de France. Je m’intéresse dans ce projet aux rapports qu’entretiennent  les Hommes avec ces territoires protégés. Je cherche désormais à partir dans le grand nord - en Arctique en particulier - pour prolonger ce travail.

 

*Et pour prolonger le voyage :

François Lepage,

Bibliographie Emmanuel Lepage

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