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Interview : Tibo Bérard

Fred Ricou - 10.03.2010

Interview - Tibo Bérard - Xprim - Sarbacane


Cette semaine nous avons décidé de rencontrer Tibo Bérard, le directeur de collection de eXprim' aux Editions Sarbacane. Si le mot « polémique » est souvent associé à cette collection, nous avons choisi plutôt de parler de littérature, d'auteur et de mots. Rencontre.


Bonjour Tibo, tu viens du journalisme et tu es devenu directeur de collection chez Sarbacane pour la collection eXprim' car tu avais une certaine idée de la littérature adolescente. Tu peux nous en dire plus ?
La collection ne s'est pas créée parce que j'avais une conception particulière de la littérature adolescente… En tant que journaliste, je recevais un panorama de la littérature contemporaine et je me suis aperçu que quand on voulait faire quelque chose pour les jeunes, au sens le plus large possible, on galérait un peu. Il y avait bien des romans ados, mais surtout destinés aux 12 ans, à part peut-être les DoAdo (Editions du Rouergue) qui commençaient. Quand la littérature est faite pour une tranche d'âge en particulier, je ne trouve pas ça réellement intéressant. Donc, je me demandais ce que j'allais pouvoir proposer dans le magazine d'innovant, branché, contemporain… Je regardais la littérature française et, en la comparant avec la littérature américaine, je me disais qu'il n'y avait pas forcément de place pour une littérature « alternative ». Quand j'ai rencontré les éditions Sarbacane, j'avais envie de parler à des éditeurs de cultures urbaines. Frédéric Lavabre et Emmanuelle Beulque m'ont dit qu'ils voulaient créer une collection et c'est parti comme ça…

Pourquoi ce nom, eXprim' ?
J'ai proposé assez tôt le nom d'eXprim' et nous nous sommes mis d'accord assez rapidement. Il y a ce côté musical et sonore, et la volonté d'être dans la démesure, la truculence, le délire, une sorte de jaillissement. Nous voulions aussi donner la parole à de nouvelles voix. Des auteurs qui vont arriver avec une culture musicale et cinématographique qu'ils vont injecter dans les romans comme ça se fait souvent au Etats-Unis. Et puis il y a aussi le X qui se veut une sorte d'interdit, mais surtout de zone libre. C'est un champ d'expérimentation pour les auteurs qui vont réellement pouvoir s'amuser et « torturer » la langue…

Justement, comment travailles-tu avec tes auteurs ?
Au départ, je vais les trouver. J'adore l'analyse littéraire, alors je rencontre des gens qui sont dans la création et qui proposent de « dézinguer » les codes littéraires. Ce que j'applique par la suite, c'est une grille analytique et précise pour travailler sur la langue. Par exemple : Ce mot est en verlan, pourquoi ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quel est l'impact sonore ? Je travaille avec les auteurs en 3 temps, ce qui donne 6-7 versions différentes du manuscrit. En premier, on s'attarde sur la structure : l'idée est d'aboutir à un « page turner », un livre qu'on n'arrive pas à lâcher. Par exemple, pour le deuxième roman d'Insa Sané, nous avons réfléchi à la notion de division en actes. Mais c'est différent avec chaque auteur. Après nous travaillons l'aspect « chair » du roman : l'avancée de l'intrigue, le développement des personnages… La troisième étape est la plus passionnante à mon goût et la plus délirante : c'est le travail sur le mot. Là, j'annote moi-même et quand je remets le manuscrit, il est plein de rouge, il y en a partout. Ce n'est pas une façon d'imposer quelque chose, mais plus de faire remarquer ce qui est plus faible par rapport au reste, ce qui est susceptible d'être développé, ou sujet à question…

Comment l'auteur reçoit-il ces remarques ?
C'est faussement tyrannique, je n'impose jamais rien. Je leur dis à chacun : « Si tu te contentais d'incruster mes remarques ce serait extrêmement faible, très scolaire. » Le but est de les titiller pour qu'ils apportent une troisième réponse beaucoup plus intéressante que ce que je propose. Je m'amuse souvent à faire des phrases à leur manière pour leur montrer que je connais les textes parfaitement, souvent mieux qu'eux…
Et pour la dernière étape, on s'appelle tout le temps pour des points-virgules, des trucs comme ça… C'est avec Antoine Dole qu'on est allés le plus loin. Antoine est excellent dans tout ce qui est stylistique, et nous nous sommes posé des questions par exemple sur des deux-points.

Tu organises des lectures dans le genre slam. Est-ce que tu aimerais faire de la mise en scène théâtrale ?
Nous avons eu des propositions de troupes pour Treizième Avenir. C'est un truc que j'adorerais ! Mais si je m'écoutais, je ferais des millions de choses autour de la collection : des lectures dans des bars, j'enrichirais le site avec des vidéos… J'aimerais faire également un recueil avec des nouvelles de chaque auteur, mais je n'aurai jamais le temps.

Avec cette collection « décalée » pour les lecteurs de 15-20 ans, comment observes-tu, à ton tour, l'édition jeunesse ?
Je suis super content parce que ça bouge aussi bien dans l'édition qu'en librairie ! Avant, quand tu parlais avec des gens de romans jeunesse, ils mettaient « jeunesse »entre guillemets.
Avec des personnes comme les éditions du Rouergue, ça commence sérieusement à changer. Quand je suis arrivé ici, il y avait en gros deux sortes de romans : les romans miroirs et les romans de genre, mais pas beaucoup qui mettaient réellement la langue en avant. Moi, j'ai pris le sens premier du mot « jeunesse » : création, inventivité… Et j'essaie de créer un espace alternatif dans les rayons jeunesse des librairies…

Et le terme de « Young adult » ?
Il y a de plus en plus d'articles qui paraissent sur le sujet. Avant tu tapais « jeunes adultes », il n'y avait rien. Depuis Le Rouergue, Thierry Magnier, Naïve et nous, ça commence à arriver. Ce qui me gêne encore avec ce terme, c'est que l'on reste dans une idée d'âge.

Pour finir, quelques titres que tu aimerais mettre en avant…
Je suis grand fan de La Mort, j'adore ! de Alexis Brocat. C'est à la fois noir et torturé. C'est aussi fantastique, au bon sens du terme, ça flirte avec le réel. C'est un mélange entre Edgar Poe, Lovecraft et… Buffy contre les vampires ou Heroes. Il devrait y avoir trois « saisons ».
En juin, Gueule de bois de Insa Sané. C'est son meilleur roman, c'est un vrai regard sur la société contemporaine. Il a vraiment pris « Du plomb dans le crâne » (ndr : Coups de cœur de la rédaction LHSF). C'est un roman qui se passe en France, pendant l'élection d'Obama et il imagine son assassinat. Et il y a, sur les douze personnages dont on suit les histoires croisées, comme un battement d'aile de papillon qui part des Etats-Unis…

Un dernier ?
Eh bien, Zone Cinglée de Kaoutar Harchi ; c'est un premier roman. Ça se passe dans une Cité, une vision fantasmée de la cité, une mégapole noire plongée dans l'ombre, tenue par les mères qui sont devenues complètement folles parce que leurs fils sont revenus de la Ville-Centre complètement brisés. On s'est inspirés des tragédies antiques : nous nous sommes amusés à faire cinq actes avec un prologue, un épilogue, etc. C'est une histoire quand même bien déjantée, d'où le titre…

Merci Tibo.
Merci à vous.

Propos recueillis par Déborah Durand et Fred Ricou



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