Ivan Slatkine : comme la Suisse, “nous tenons à notre indépendance, même relative”

Nicolas Gary - 20.10.2016

Interview - Editions Slatkine Genève - Ivan Slatkine éditeur - groupe éditorial Slatkine


ENTRETIEN — Maison centenaire, les Éditions Slatkine sont aujourd’hui dirigées par la quatrième génération de la famille. Ivan Slatkine poursuit l’activité que son arrière-grand-père a lancée à Genève. Une maison peu commune, née d’une passion pour les livres anciens.

 

Ivan Slatkine

 

 

ActuaLitté : L’histoire de votre maison, familiale avant tout, est peu banale.


Ivan Slatkine : Mon arrière-grand-père a fui la Russie suite au pogrom sous le Tsar Nicolas II. Nous sommes en 1916, et il est alors agent d’assurance. Avec la révolution russe, il perd toute la valeur des titres russes et le voici contraint de vendre les livres qu’il avait emportés, pour survivre. Il ouvre alors la librairie Slatkine & Fils voilà 98 ans, rue des Chaudronniers, qui a été transformée voilà plus de six mois en café littéraire. 

 

Mon grand-père, Michel, abandonnera ses études de médecine pour aider son père, et la librairie acquiert une notoriété mondiale pour la vente de livres rares et épuisés. Mon père, Michel-Edouard, fit des études de lettres à la Sorbonne et dans le début des années 60, décide de travailler dans la librairie familiale. En réalisant les catalogues des ouvrages rares disponibles, envoyés aux clients, le fonds devient un trésor pour les universités américaines qui développent leurs bibliothèques, celles d’Allemagne qui se reconstruisent après la Guerre... La demande excède l’offre : pour un ouvrage, on recevait 200 commandes. La chance, c’est que l’offset se développe justement à cette époque, facilitant le reprint, la réimpression. 

 

Un ami américain suggère à mon père de réaliser des réimpressions, et la librairie se spécialise alors, notamment dans la philologie romane. De 1966 à la fin des années 1980, plus de 8000 titres de langue française sont réimprimés : des dictionnaires, des thèses, et les ouvrages indispensables aux universités. Le fait est que personne n’avait eu cette idée, et, en France, on regardait son activité d’un œil sombre. C’est un âge d’or : la demande vient de partout, même du Japon, et les titres deviennent un véritable produit d’exportation. 

 

En 1972, mon père rachète les éditions Honoré Champion à Paris – éditeur d’érudition – pour compléter l’offre, mais surtout pour disposer d’une succursale, ce qui facilite les exportations. La maison a conservé son identité, avec un directeur de collection historique, Jean Dufournet, aujourd’hui décédé, spécialiste du Moyen-Âge, qui continuera de publier quelques ouvrages. À la fin des années 1980, les réimpressions s’essoufflent, même si l’on avait lancé des ouvrages sur la culture suisse, et pour Honoré Champion, l’occasion se présente de relancer la maison, à travers le domaine de l’érudition.. Dans les années 1990, nous arrivons à 200 nouveautés par an, avec un marché de niche et une clientèle connue, la même que celle des réimpressions.

 

Mon parcours, ici, commence avec le livre, mais ma formation est celle d’économètre, ingénieur économiste. J’étais plutôt destiné à la finance ou au conseil. J’ai tout de même fait un stage chez The New Press en sortant de l’université. Elle était alors dirigée par André Schiffrin, fils du fondateur de la Pléiade, maison new-yorkaise à but non lucratif [NdR, qui fait beaucoup de traduction, avec notamment Simone de Beauvoir et défend les minorités]. Après ce stage et autre expérience dans le monde de la banque, j’ai travaillé pour une multinationale américaine dans le conseil et l’audit : Arthur Andersen.

 

Deux ans d’expérience là-bas m’ont beaucoup appris. Après ces deux années, je suis retourné à l’université, à l’Institut des Hautes Études internationales de Genève. J’ai obtenu un diplôme supérieur en histoire et politique internationales. L’idée était que, pour travailler dans le monde du livre, il me fallait savoir faire autre chose que des équations sans parler de mon intérêt pour l’histoire contemporaine. J’ai commencé en parallèle à ces études une activité à un mi-temps aux éditions Slatkine, à travers tout ce qui était financier, contrôle de gestion – ma formation en fait. 

 

J’ai succédé à mon père à la direction générale du groupe au milieu des années 2000, groupe qui comptait alors une librairie, ouverte en 1918 – devenu café littéraire en 2016 –, une société de diffusion-distribution, Servidis, fondée au début des années 1990, et une imprimerie intégrée. Pour développer les reprints, mon père avait amorcé une unité de production en interne, nous permettant d’internaliser l’impression – qui est aujourd’hui une chaîne de production numérique intégrale, noir/blanc et couleur, pour travailler sur des petits tirages. Et s’il y a 30 ans, la richesse d’un éditeur, c’était son stock, aujourd’hui c’est sa perte. Donc il faut essayer de travailler sans stock...

 

À ce jour, le groupe Slatkine, ce sont plusieurs marques d’édition, c’est une participation en association avec le groupe Seuil-La Martinière avec Servidis, une imprimerie intégrée, un café littéraire – pour organiser des événements notamment. Éditeur, imprimeur, libraire, diffuseur-distributeur.

 

ActuaLitté : Vous avez renoué avec tous les métiers du livre originaux, en somme.

 

Ivan Slatkine : Nous avons intégré de manière verticale tous les aspects de la chaîne, ce qui nous en donne une bonne connaissance, particulièrement en Suisse. La difficulté pour un Suisse, c’est de s’imposer en France. En dehors de l’érudition, où nous contrôlons diffusion et distribution, Slatkine rencontre des difficultés pour l’édition grand public, sa présence en librairie étant limitée. En venant de Genève, on manque de considération quand on est à Paris. Les représentants connaissent mal la littérature romande et les richesses de notre région. 

 

 

 

Pour assurer notre développement en France, nous avons opté pour un projet, lancé voilà deux ans : Slatkine & Cie. Henri Bovet, ancien de la RMN, de Taillandier et de First, est l’éditeur de cette nouvelle marque. Les Editions Slatkine, quant à elles, restent un éditeur régionaliste et il n’est pas question de perdre la sympathie que l’on peut avoir pour cette marque. L’identité visuelle de Slatkine & Cie est proche de celle des Editions Slatkine, pour préserver l’image du groupe, avec une ligne éditoriale soignée, des ouvrages travaillés, et 10 à 15 nouveautés par an maximum. L’objectif est d’avoir une relation forte et directe avec les libraires. 

 

À ce jour, octobre 2016, 8 livres sont sortis, avec, principalement, des traductions, de l’allemand, de l’anglais ou de l’italien, notamment Le gang des rêves de Luca di Fulvio, (traduction Elsa Damien) sorti au début de l’été et qui marche bien. Nous comptons aussi deux auteurs romands, dont nous souhaitons exporter le succès vers le monde francophone. C’est Le dragon du Muveran de Marc Voltenauer, vendu à plus de 24.000 exemplaires en Suisse romande – un roman suisse à la scandinave pour lequel Slatkine & Cie a passé un accord avec l’éditeur suisse d’origine Plaisir de lire. Le second, une auteure suisse, Mélanie Richoz, et son livre J’ai tué papa, une histoire qui tourne autour de l’autisme. Enfin, nous avons des documents, La brimade des stups, une passionnante enquête sur la guerre stérile contre les drogues, et enfin #Trump, une analyse sur l’utilisation, par le candidat républicain, des réseaux sociaux, et de la démagogie dont il use.

 

L’année 2016 a enfin été marquée par le rachat d’un petit éditeur suisse, Cabédita, en janvier 2016, consacré à l’ultra-régionalisme, avec un public très fidèle. En tout notre maison représente aujourd’hui cinq marques pour couvrir un large champ du monde du livre.


ActuaLitté : Comment définissez-vous votre métier ? 


Ivan Slatkine : Je m’inscris dans la tradition familiale : Je ne pense pas pouvoir me qualifier d’éditeur au sens noble du terme, même si je lis les textes et les apprécie. Quelle que soit la marque, je travaille avec des collaborateurs qui se consacrent pleinement à l’éditorial. Je suis dirigeant d’un groupe d’édition avant tout – gardant un œil sur tous les ouvrages qui sont publiés, avec 250 nouveautés par an. Dans l’érudition, les choix sont opérés par des professeurs au niveau scientifique qui repèrent les thèses les plus pertinentes. 

 

Aujourd’hui, avec l’ensemble de nos marques, nous couvrons de nombreux champs de l’édition allant du régionalisme au grand public francophone en passant par le monde universitaire. C’est une force qui nous permet d’offrir à chacun de nos auteurs une diffusion adaptée. 

 

ActuaLitté : Comment conserver l’identité d’une entreprise tout en apportant sa propre vision ?


Ivan Slatkine : C’est assez naturellement que j’ai pris en charge tout ce qui était financier dans l’entreprise pour commencer. Ensuite, mon père et moi partageons les mêmes goûts. Je suis aussi amoureux de mon pays, et quelqu’un de curieux. Or, si l’édition est un secteur économiquement difficile, elle offre, humainement, les plus belles rencontres possibles – ce qui en fait l’un des plus beaux métiers du monde. 

 

Après mon expérience dans le monde du conseil, j’ai compris que passer des heures à parler d’argent ne me conviendrait pas. C’est lassant. Le livre implique que l’on y pense, parce qu’un éditeur doit dégager une rentabilité, vérifier l’équation économique de chaque livre, mesurer les risques. Mais il y a un plus avec le côté culturel, patrimonial. En somme, on est entrepreneur. Mais entrepreneur culturel : c’est ainsi que notre groupe a pris son essor depuis le régionalisme, vers des marchés plus larges. 

 

L’érudition, par exemple, se contracte, car la langue française perd de l’influence dans le monde, me semble-t-il, nous avons perdu des clients et cela se confirme chaque année. L’anglais, l’espagnol et le chinois, demain, seront les langues d’échange. Les nouvelles technologies nous ont permis d’adapter notre offre : des tirages offset à 300, 500 ou 1000 exemplaires, ce ne serait plus possible aujourd’hui. Le travail doit se faire en flux tendu, et l’impression numérique permet cette solution salvatrice.

 

L’impression à la demande répond d’ailleurs à cette situation. Nous avons totalement changé notre unité de production et notre imprimerie – même si nous conservons une petite presse couleur offset. Les nouvelles technologies changent la mentalité par rapport au livre : la notion de stock ne signifie par exemple plus grand-chose. 

 

 

 

ActuaLitté : Comment appréhender alors l’évolution : 100 % numérique, avec une option PoD ?
 

Ivan Slatkine : Oui, avec quelques nuances. D’abord, la rentabilité des projets numériques est extrêmement faible. Ensuite, les grandes universités américaines souhaitent être propriétaires des fichiers sources. À ce titre, elles apprécient le PDF – pour une raison simple, les universitaires font référence à des numéros de pages, qui n’existent plus dans l’EPUB. La perte de cette notion rend complexe le travail des chercheurs. 

 

Nous restons convaincus qu’un noyau de grandes universités et bibliothèques se devra d’acheter les ouvrages fondamentaux – et qu’ils le feront en papier. Mais bien entendu, ce monde de l’érudition est de plus en plus compliqué : une demande très faible, des contraintes d’édition, un tarif trop cher... Nos concurrents les plus puissants, ce sont les institutions publiques, qui financent les presses universitaires. Dans tous les cas, ce segment va se comprimer plus encore, avec un avenir pas très encourageant.

 

Quant au numérique grand public..., on en parle beaucoup, sans en voir l’aboutissement. Apple, ou Amazon, prennent toute la marge, le diffuseur distributeur également... avec quasi rien pour l’auteur, comme pour l’éditeur. Bien sûr, la production est moins chère, alors il faut le faire, mais je n’y crois pas personnellement – et en voyant mes enfants qui sont tout numérique, c’est un livre papier qu’ils préfèrent avoir dans les mains. Sans modèle économique clair sur ce secteur, on ne peut qu’imaginer numérique et papier comme des solutions complémentaires.

 

ActuaLitté : Pourtant, le marché du livre a toujours reposé sur l’offre, et pas la demande. 
 

Ivan Slatkine : La crainte, aujourd’hui, c’est la disparition des libraires, clairement : tout éditeur a besoin que l’on voie ses livres, que ce soit physiquement, ou virtuellement. Avec la production contemporaine, les librairies ne peuvent cependant pas répondre aux attentes des maisons qui souhaitent 10 exemplaires de chacun de leurs livres durant des semaines. 

 

Le régionalisme nous permet de toucher notre public directement, c’est entendu. Cependant, si mes seuls points de vente deviennent Amazon ou Fnac, je peux craindre pour la diversité. Ce qui pose une autre question, c’est la formation donnée : la Suisse attire des ressortissants européens, pour sa qualité de vie, mais un libraire qui ignorerait qui est Ramuz... En outre, les libraires se changent de plus en plus en gestionnaires, à l’écoute des éditeurs et de leurs clients. Et si le travail se dégrade, nous perdrons des points de vente – je m’étais battu pour le prix unique du livre, de sorte que l’on puisse conserver le plus grand nombre de librairies possible.

 

Je suis un libéral, et, à ce titre, nous devons défendre la diversité de l’offre. Cela est fondamental au niveau de la culture. Avec un nombre de points de vente réduit, ce sont ces acteurs qui dicteront le marché et donc la production. Et si demain aucun libraire ne s’intéresse à mes livres, alors je serai amené à ne plus les produire.

 

Aujourd’hui, une promotion d’Amazon sur un ebook vendu 2,99 € entraînera 400 ventes, on s’en félicite, bien sûr. En observant le relevé des ventes, on se demande quel est l’intérêt pour l’auteur ou l’éditeur. Dans la chaîne du livre, chacun doit pouvoir vivre de son métier, et cette politique-là est en train de nous tuer tous. Avec une prochaine étape, chez Amazon, plus sournoise encore : ils nous proposent de ne plus acheter nos livres, mais de leur fournir le PDF imprimeur, et qu’ils se chargent de tout. Mais dans ce cas, ils nous facturent sur tout. En somme, nous leur donnons les contenus, et eux font le commerce. Il faut refuser de rentrer dans cette logique, parce qu’elle pille notre métier.


Le niveau des salaires, celui des loyers et la qualité du service font que les livres vendus en Suisse sont plus chers. Sauf que les revenus des habitants sont très supérieurs à ceux de Paris. À ce titre, il n’est pas inutile de rappeler que les libraires furent les premiers à demander que l’on ne modifie pas le prix de vente des livres importés, quand le franc et l’euro sont venus à parité. La demande restant peu élastique par rapport au prix. Bien entendu, cela ne justifie pas une tabelle avec un prix de vente deux fois plus élevé, mais à quelques rares exceptions près, tout est effectivement plus cher. 

 

Cependant, aligner les prix des livres importés impliquerait de pratiquer une politique globale de déflation, avec une baisse des salaires, une pression sur les propriétaires pour les loyers – et la déflation n’a jamais été bonne. Oui, le prix du livre en Suisse est cher, parfois trop cher : Mais gardons à l’esprit que le Suisse romand achète trois fois plus de livres qu’un Français, et que la qualité du service en Suisse est exceptionnelle. L’analyse doit être globale – et à ce titre, comparer Suisse et Belgique serait trompeur. 

 

ActuaLitté : À ce titre, vous êtes un éditeur avec des responsabilités politiques...

 

Ivan Slatkine : L’intérêt politique a été celui de défendre mes valeurs, et peut-être une influence maternelle : mon grand-père fut conseillé d’État à Genève, il faut croire que l’on m’a transmis un peu de cet engagement. Un ami de mon père était dans le monde politique, et je me suis engagé de la sorte : avec l’idée d’un libéralisme humaniste, la responsabilité individuelle, pas contre l’État, mais qui prend en charge les éléments essentiels. 

 

Je me suis retrouvé sur la liste du Parti libéral, considéré comme celui des avocats, des banques, etc. Avoir un éditeur, représentant la culture, était très adroit de leur part. Avec le temps, j’ai pris de plus en plus de responsabilités et voilà deux ans, les syndicats patronaux romands m’ont sollicité pour la présidence de la Fédération des Entreprises romandes. Un défi à relever, certes, pour représenter le patronat, en traitant de dossiers nationaux autant que locaux : cela m’a donné l’opportunité d’être toujours actif dans cette démocratie extraordinaire qu’est la nôtre.

 

 

 

Cette fonction s’inscrit en continuité de mes activités politiques, sans avoir de lien avec mon activité professionnelle à proprement parler. Effectivement, pour défendre la cause du livre, celle des libraires, ma position est plus efficace, ne serait-ce que pour les relations qu’elle me donne avec les politiques. Après, j’aime la liberté : je suis libéral au sens propre. Celle d’être indépendant, de publier ce qui me plaît, de même qu’en politique j’ai toujours défendu la nécessité de responsabiliser chacun.


ActuaLitté : Jonglant entre le commerce et la culture, quel rôle sera celui de l’éditeur à l’avenir ?
 

Ivan Slatkine : Personnellement, j’ai énormément appris en politique grâce à mon activité professionnelle, et inversement. Alors, d’une certaine manière, je dirais que ce rôle est effectivement d’avoir une dimension bicéphale, en mesure d’apporter à la cité une force artistique et culturelle tout en étant en mesure d’entretenir une présence économique. 

 

Beaucoup de sujets me passionnent, et cette activité d’éditeur me donne la chance d’entrer en contact avec ce qui me passionne. Je peux ainsi diffuser des idées qui me sont chères, et, n’en déplaise à mes adversaires politiques, j’ai tout de même fait paraître l’histoire du communisme en Suisse. Je ne me retrouve pas dans ces idées. Pourtant, l’intérêt de ce texte est évident. L’éditeur a un rôle à jouer dans la cité – malheureusement, il n’est pas reconnu comme ça. Je vois un lien fort entre ces deux mondes. 

 

Pour ma part, je garde la vocation de transmettre des idées, je me sens comme un passeur. Dans un monde globalisé, être reconnu pour cette action relève du défi. J’agis avant tout par instinct, non par calcul ou stratégie – avec l’idée de refléter au mieux mon pays, son esprit. Et notre maison est un écho de la diversité de la société suisse contemporaine, avec une dimension européenne. Nous avons voulu une maison ouverte, riche d’influence et d’histoire, avec un regard vers le passé et un autre vers l’avenir.

 

Mais peut-être, plus que tout, comme la Suisse, nous tenons à notre indépendance. Même si elle est relative... [sourire]