Jacks Thomas : “Faire voyager les éditeurs entre les territoires, langues et formats”

Antoine Oury - 14.04.2016

Interview - Jacks Thomas LBF - London Book Fair 2016 - Foire du Livre de Londres


La Foire du Livre de Londres bat actuellement son plein à l'Olympia : ce rendez-vous fait partie du trio des foires européennes à ne pas manquer pour l'édition, avec Francfort et Bologne. Jacks Thomas, directrice de l'événement, est revenue avec nous sur les défis à relever dans un environnement ultraconnecté et mondialisé.

Jacks Thomas, directrice de la London Book Fair

 

 

Parlons d'abord du calendrier : la Foire du Livre de Londres 2017 aura lieu du 14 au 16 mars, ce qui la rapproche du Salon du Livre de Paris, organisé du 23 au 26 mars prochain. Une telle organisation ne risque-t-elle pas de compliquer la vie des professionnels ?

 

Jacks Thomas : Le printemps est très riche en foires du livre. Avant 2006, la Foire du Livre de Londres était toujours organisée en mars, et les professionnels qui se rendent à Bologne nous demandent depuis longtemps de revenir à cette date.

 

Quand nous choisissons les dates, nous devons prendre en compte les vacances de Pâques, notamment, ainsi que le Salon du Livre et Bologne. En 2017, vu la façon dont les vacances tombent, nous avons discuté entre nous et convenu que Bologne serait organisée en avril et Londres en mars, à titre d’expérimentation et pour satisfaire les gens qui nous ont demandé de basculer sur le mois de mars.

 

Les dates sont très proches du Salon du Livre, mais ce n’est pas la première fois. Et si cela complique un peu la tâche des visiteurs européens, ceux qui viennent de plus loin trouvent cela plus simple. J’ai discuté avec des visiteurs chinois qui étaient à Bologne la semaine dernière et qui sont venus à Londres cette semaine : ils font 10 jours de foires d’affilée et c’est plus pratique pour eux.

 

 

À une époque d'ultraconnectivité, comment rester pertinent lorsque l'on organise un événement comme une Foire du Livre, alors que les professionnels échangent en permanence ?

 

Jacks Thomas : J’espère que nous avons su créer un environnement qui incite à la créativité, notamment avec le programme que nous avons mis en place et aux auteurs invités par les différents pays, qu’il s’agisse de la Pologne, de la France ou de la Russie. Car cette industrie est finalement centrée autour des créateurs : à ce titre, évoquer la traduction est tout aussi important.

 

Notre travail en tant qu’organisateurs est de permettre aux éditeurs de trouver des livres pour voyager entre les territoires, les langues et les formats. J’espère aussi que lorsqu’ils se rendent dans la Tech Area ou ont des rendez-vous dans l’Ivy Club, ils trouvent de l’inspiration dans la façon dont les livres peuvent évoluer entre les langues, mais aussi entre les formats multimédias. J’espère qu’ils partent de la Foire avec l’envie de faire plus avec les œuvres sur lesquels ils travaillent, ou de repousser les limites de la création. C’est ce que je souhaite, car nous sommes ici dans la capitale de la créativité.

 

Et puis, regardez autour de vous : 25.000 personnes en provenance de 130 pays viennent toujours pour se parler. Certes, le numérique leur a permis d’avoir des conversations plus riches parce qu’ils ont pu préparer leur rencontre et s’envoyer différents contenus, mais les rencontres n’ont pas été remplacées par les emails ou les réseaux sociaux, elles sont simplement plus riches, le travail est plus simple et plus enrichissant.

 

 

L'heure est à la convergence des médias : la Foire du Livre de Londres accueille depuis quelques années le jeu vidéo. En tant qu'organisatrice de la Foire et observatrice du monde du livre, estimez-vous que cette tendance se poursuivra ?

 

Jacks Thomas : Je pense qu’inévitablement, le numérique facilitant les choses, ce genre de contenus se multipliera dans le monde du livre. Les jeux vidéo, la télévision, les films, les applications, les publicités... Nous aidons les éditeurs à instaurer un principe d’échange avec les autres industries culturelles : ils peuvent vendre les droits sur un livre à l’industrie du jeu vidéo, mais aussi l’inverse, et les éditeurs peuvent s’inspirer des jeux vidéo pour créer un livre. BookTrack, présent à la Foire de Londres, propose ainsi de créer des bandes originales, façon film, pour les livres numériques et les livres audio. 

 

Et puis, le monde ne va pas changer et revenir à l’état dans lequel il était auparavant, avec chacun dans son propre secteur. Il est simplement plus simple de créer ses ponts lorsque tous les acteurs sont réunis sous un même toit.

 

L’industrie du livre est déjà bien avancée dans la révolution numérique : l’année dernière, on comptait une croissance de 27 % pour le livre audio, et 3/5 de cette croissance provenaient des livres audio au format numérique, et pas des CD. Le monde du livre s’est montré à même d’embrasser toutes ces innovations, toutes ces opportunités. Nous avons désormais atteint une relation plus partagée entre l’imprimé et le numérique : nous sommes à un point où il est devenu simple et pratique de passer d’un format à l’autre, du papier à l’audio dans la voiture, ou au numérique lorsque je pars en voyage.

 

London Book Fair 2016

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le sujet de la diversité, qu'elle soit ethnique, sociale ou des compétences, est régulièrement évoqué dans l'édition britannique. À la Foire de Londres, comment assurez-vous cette diversité ?

 

Jacks Thomas : Au sein de la Foire du Livre de Londres, il faut considérer le public local, et le public international. Au niveau international, un nombre assez représentatif de pays est présent, et ils rendent compte d’une belle diversité. 

 

Au niveau local, en matière de force de travail pour l’édition, nous proposons un certain nombre de conférences qui sont consacrées à cette question, nous essayons d’aider les éditeurs, les tuteurs, les recruteurs, les formateurs à faire en sorte que l’édition soit un lieu de diversité. Nous avons récemment commencé à travailler avec l’Association for Publishing Education, qui travaille énormément pour s’assurer que les chercheurs et professeurs qui se consacrent à l’édition proviennent de milieux très différents. Les Dissertation Prizes for Publishing Students sont par ailleurs décernés aux étudiants en édition en parallèle de la Foire. Nous essayons de mettre en avant ce travail, et de susciter la discussion autour de ce sujet important. Enfin, nous assurons que le programme de la Book and Screen Week, qui prolonge la Foire, est aussi diversifié.

 

Par ailleurs, nous nous assurons d’avoir différents tarifs d’entrée à la Foire, pour les exposants, afin que les start-ups, ou les maisons avec peu de moyens puissent être présentes à la Foire, car nous voulons qu’elles le soient.

 

 

Si l'Iran et l'Arabie saoudite ne sont pas présents à la Foire de Londres, on retrouve bien entendu la Chine mais aussi le Sultanat d'Oman. Pourquoi pensez-vous qu'il est important d'accorder une place à ses pays où la liberté d'expression n'est pas assurée ?

 

Jacks Thomas : Quiconque travaille dans le secteur du livre désire plus que tout s’assurer que les histoires permettent d’ouvrir une fenêtre sur d’autres mondes et d’autres cultures. Nous encourageons tous les pays à participer aux Foires du Livre car c’est seulement en lisant des livres sur la vie d’autres personnes que l’on peut comprendre les cultures des autres pays. Les foires sont très importantes pour cela. 

 

Les droits s’achètent et se vendent ici, et un grand nombre d’histoires voyagent entre les continents. J’ai appris aujourd’hui que le best-seller de l’année dernière en Chine pour les young adults était The Secret Garden par Frances Hodgson Burnett [Le Jardin Secret, publié en 1911], un livre qui est un véritable classique chez nous. Je trouve cela extraordinaire.

 

 

Sur quel mode de gouvernance est organisée la Foire du Livre de Londres ?

 

Jacks Thomas : Reed Expositions organise l'événement, mais nous avons des partenariats stratégiques avec la Publishers Association et le British Council, l'institut culturel du Royaume-Uni : le programme professionnel est composé en partenariat avec la PA, et le programme culturel avec le British Council.