Jean Dufaux et Philippe Delaby : 'Ensemble, nous parlons de mise en scène'

Clément Solym - 14.06.2012

Interview - Jean Dufaux - Philippe Delaby - La Complainte des landes


À l'occasion de la sortie de La Fée Sanctus, 3e tome du 2e cycle de la saga La Complainte des Landes perdues, ActuaLitté a rencontré Jean Dufaux et Philippe Delaby pour évoquer leur méthode de travail, leurs inspirations et l'orientation qu'ils souhaitent donner à la série.

 

ActuaLitté : Pour commencer, une phrase pour nous présenter le nouveau tome de La Complainte des Landes perdues.

 

Jean Dufaux : Il faut courir l'acheter ! Avec Philippe, nous nous inscrivons de plus en plus dans l'histoire, nous tenons véritablement tous les fils.

 

Philippe Delaby : Nous avons réalisé l'album avec la plus grande sincérité possible. Nous nous sommes bien amusés ensemble, ce qui est sans aucun doute un point très important dans notre collaboration.

 

Comme tous les albums de La Complainte des Landes perdues, le tome 3 du Cycle 2 tient son titre d'un personnage, une caractéristique que l'on retrouve chez Chrétien de Troyes et les romans de chevalerie. Quels sont vos rapports avec cette tradition littéraire, et son aspect historique ?

 

Jean Dufaux : C'est un aspect très important de la fiction. Tout récit, tout imaginaire, se concrétise avec des noms de personnages, des noms de lieux. Si j'ai des hésitations sur le titre d'un album, c'est que quelque chose n'est pas encore en place dans le récit. Cette grande saga, qui est une variation sur les mythes celtiques, est forcément tributaire de cet accent mis sur des personnages forts et récurrents. En guise de comparaison, il suffit de regarder Games of Throne, une série que j'apprécie beaucoup : il y a une douzaine de personnages en tout.

Pour Murena, il est important de travailler avec une documentation adéquate. Nous savons pertinemment, sur cette série, que nous travaillons avec un cadre historique. Pour La Complainte, nous sommes plus inspirés par une période, une sorte d'époque médiévale, et la question ne se pose pas.

 

Jean Dufaux. Trouvez Delaby...

 

Philippe Delaby : Effectivement, pour Murena, tout le contexte de la Rome antique doit être mis en place, même si l'histoire avec un grand H est un prétexte pour raconter une histoire forte : de grands personnages connus côtoient de moins connus, tout s'entremêle... Au final, Murena est aussi, et surtout, un drame humain.

 

Le 2e cycle de La Complainte des Landes perdues est axé sur l'apprentissage de Seamus pour devenir un chevalier du Pardon. Pourquoi avoir choisi de centrer ce cycle central sur l'apprentissage ?

 

Jean Dufaux : Depuis le tout premier tome, j'ai le schéma général de La Complainte écrit dans ma tête. Je voulais inclure une phase d'apprentissage, parce que c'est un élément essentiel des grandes sagas et des grands mythes, que l'on prenne La Table Ronde ou les pièces de Shakespeare comme Richard III ou Henri VI. L'apprentissage s'effectue entre 15 et 20 ans, et correspond parfaitement au passage de l'enfance à l'âge d'homme. Je voulais montrer le parcours de Seamus, lui-même un être fragile, qui doit se durcir, se « bronzer » comme on dit, et sortir des verts paradis de l'enfance, ou des rites monastiques en l'occurrence. Je ne voulais pas lui opposer un ennemi unique, mais plutôt lui faire affronter le mal et surtout les plaisirs du Mal, qui revêtent différents visages. Ce sont des ennemis beaucoup plus difficiles à affronter.

 

Comment vous organisez-vous pour votre travail en commun ?

 

Jean Dufaux ; Nous nous levons vers 8 heures, nous prenons notre petit-déjeuner... [il égrène un emploi du temps de moine trappiste]... et généralement, nous sommes couchés pour 22 heures.


Philippe Delaby : En fait, nous nous voyons environ 2 fois par mois. Jean vient du côté de mon fief à Tournay, ou bien je me rends à Bruxelles : l'important c'est de se voir. Pour pouvoir parler du cadrage, ou du montage d'une séquence, le fameux work in progress. On a besoin de la présence de l'autre, on déverrouille plus facilement la parole que par téléphone ou par mail, les 2 autres moyens que nous utilisons pour communiquer. En tout cas, personne ne fait son travail dans son coin, on sert l'album qu'on réalise ensemble. C'est le plus excitant. On est plus un scénariste qui travaille avec un dessinateur, ou un dessinateur qui travaille avec un scénariste. Dans nos entretiens, nous ne parlons plus de technique personnelle, mais de mise en scène. On ne peut pas rêver mieux.

 

Philippe Delaby. Et inversement...

 

Philippe Delaby, comment avez-vous abordé la transition avec le 1er cycle, dessiné par Grzegorz Rosinski ?

 

De la manière la plus simple. J'étais très flatté, c'est une série que je connaissais depuis très longtemps. Le passage a été très simple avec Rosinski. Nous avons deux manières de travailler différentes. [« Fondamentalement différentes ! », s'exclame Jean Dufaux] Il a une manière très énergique de s'emparer des planches, avec un dessin fabuleux qui lui est propre et que je ne voulais pas copier. L'apparence visuelle de la plupart des personnages a été créée par Rosinski comme Seamus, pour ne prendre que lui. Il m'a fallu passer par une phase de réappropriation, bien sûr, mais je ne sentais pas la pression de succéder à quelqu'un qui a déjà une notoriété.

 

Jean Dufaux, pourquoi privilégiez-vous le travail sur les séries ?


Au départ, l'histoire de La Complainte ne devait occuper que 2 volumes. Puis, la carte s'est dépliée, étant donné que le sujet a sa propre force, sa propre dynamique. Et, au final, nous arrivons à 12 volumes, ce qui représente une série assez longue. Mais j'aime ces longues histoires et ces récits choraux, quand il y a un arc principal et des arcs secondaires, qui se recoupent ou interfèrent à certains moments. C'est la raison pour laquelle l'architecture écrite au départ est à la fois très précise et très souple, parce qu'elle doit pouvoir accueillir les modifications ultérieures, qui peuvent venir du scénario comme du dessin. Par exemple, pour le Cryptos, la force du dessin participe au scénario, comme le scénario renforce le dessin.

 

Vous avez récemment participé à une rencontre dans un cinéma : quelle est l'influence du 7e art sur votre oeuvre ?

 

Jean Dufaux : Elle est très importante, comme le montre la façon dont nous considérons notre collaboration. Au cours de cette rencontre, nous avons demandé à projeter Les Vikings, de Richard Fleischer, un réalisateur que l'on a tendance à oublier. La mémoire culturelle est quelque chose de très important pour nous deux, nous voulons être ses passeurs. Personnellement, la fuite de la mémoire culturelle m'intéresse, ou plutôt m'inquiète, de plus en plus.

 


Quel regard portez-vous sur l'influence de la technologie sur la bande dessinée ?

 

Philippe Delaby : Je ne sais pas trop, je suis encore dubitatif. Pour La fée Sanctus, je n'avais plus de coloriste, puisque Jérémy Petiqueux est parti sur sa propre série, Barracuda. Il avait mis la barre très haut. On m'a proposé quelqu'un, mais il ne travaillait que sur support numérique. Au début, j'ai tiqué : est-ce que cela va correspondre à mon graphisme ? Le côté « artificiel » m'inquiétait. Au final, le résultat est formidable. [« Il n'y a que les c... qui ne changent pas d'avis » commente Dufaux] Le numérique peut être un excellent outil, mais je pense qu'il ne faut pas s'y limiter. Personnellement j'aime le contact avec le papier au point de ne pas pouvoir m'en séparer, et il est clair que je ne pourrais pas travailler uniquement sur numérique.

 

Et pour les lecteurs, suivre une grande série comme La Complainte ne sera-t-il pas plus simple en numérique ?


Jean Dufaux : Effectivement, le numérique supprime les coûts de l'impression, et pourra élargir le public des bandes dessinées, ce qui est toujours appréciable...

 

Philippe Delaby : Oui, la tablette en guise de support pour complémentariser, c'est bien. Remplacer, non, je pense que ce serait une erreur : il ne faut pas bouder son plaisir de l'album.

 

Que pouvez-vous nous apprendre sur le 3e cycle de La Complainte des Landes perdues ?

 

Jean Dufaux : L'essentiel, c'est d'avoir trouvé Béatrice Thillier, avec qui je collabore sur Le Bois des Vierges. Le 3e cycle de La Complainte des landes perdues se focalisera sur les origines de l'île.